Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Sonates Wurtembergeoises Wq 49 (1 cd Paraty, 2014)

cd-Bruno-Procopio-karl-philipp-emanuel-Bach-sonates-wurtembergeoises-1742-1743-bruno-procopio-clavecin-582-PARATY515501_couv_HMCD. Compte rendu critique. Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Sonates Wurtembergeoises Wq 49 (1 cd Paraty, 2014). 2014 s’est achevĂ© sans que l’on ait vraiment en France saluĂ© ni commĂ©morĂ© le gĂ©nie du fils Bach le plus zĂ©lĂ© et respectueux de son père : Carl Philipp Emanuel. Celui qui fit tant pour la rĂ©habilitation de l’oeuvre paternelle (avant Mendelssohn), fut aussi mĂ©prisĂ© et minorĂ© par son employeur Ă  Berlin, -FrĂ©dĂ©ric II-, qu’il devint après Telemann, Ă  Hambourg, une personnalitĂ© de premier plan : officielle et vĂ©nĂ©rĂ© comme Haydn Ă  Vienne. C’est que le gĂ©nie exceptionnel de CPE pour le clavier faisait venir des visiteurs de marque dans sa maison hambourgeoise : il y donnait des rĂ©citals sur son fameux clavicorde Silbermann (acquis en 1746), offrant une leçon Ă  chaque fois, de raffinement et d’Ă©lĂ©gance, de maĂ®trise des phrasĂ©s, de distinction agogique, de respiration, de naturel et de profondeur… Un maĂ®tre.

 

 

 

Fantaisie libre et fascinante de CPE

 

 

Carl Philipp Emanuel BachDans une forme que le père n’eut jamais l’occasion d’aborder, la Sonate pour clavecin, Carl Philipp Emanuel affirme un tempĂ©rament hors normes. Le recueil est dĂ©dicacĂ© Ă  son Ă©lève, Charles II Eugène de Wurtemberg. On sait avec quelle science, Bach fils savait sculpter le son sur son clavicorde : tremblement et port du son grâce Ă  une pression du doigt que permet la mĂ©canique de l’instrument choisi. Une telle sensibilitĂ© d’approche se retrouve dans le raffinement de l’Ă©criture et permet de rĂ©aliser cette Ă©loquence improvisĂ©e qui a tant marquĂ© ses contemporains. Cet essor nouveau du sentiment annonce par sa teinte Empfinsamkeit (sensibilitĂ©), le romantisme, mais appartient encore Ă  l’âge baroque par sa formulation toujours soumise Ă  la loi palpitante des contrastes et des variations.

CD 1. Dès la première Sonate (H30), les qualitĂ©s de l’interprète s’affiche sans fard : l’ampleur et la mesure classique du Moderato initial affirme le tempĂ©rament nerveux du claveciniste Bruno Procopio. Cette maĂ®trise calibrĂ©e n’empĂŞche en rien le jaillissement d’une digitalitĂ© franche et palpitante Ă  la fois qui sait Ă©viter toute dĂ©monstration superficielle : en tĂ©moigne pour la seciton finale (Allegro assai), la somptueuse frĂ©nĂ©sie si proche de Domenico Scaralatti avec ses Ă©clairs en cascades, vĂ©ritable tempĂŞte plus Sturm und Drang qu’ Empfindsamkeit, dernier allegro, Ă  la fois nuit d’orage et course Ă  l’abĂ®me. L’implication coulante et dansante de Bruno Procopio colore cette sublime conclusion de la H30 composĂ© Ă  Berlin en 1742, d’une sensibilitĂ© Ă©chevelĂ©e, d’une tenue ferme et hallucinĂ©e Ă  la fois.

La H31 exprime bien cette ambivalence de CPE entre affirmation de la maĂ®trise et dĂ©sĂ©quilibre qui menace toujours et s’exprime dans des variations et modulations harmoniques tout Ă  coup inquiĂ©tantes.  Presque Ă©purĂ©e et d’un dĂ©pouillement soudainement assagi comme rĂ©confortĂ© l’Adagio (plage 5) se distingue nettement ; il est d’une douceur introspective presque tendre oĂą CPE semble jouer Ă  traverser le mĂŞme motif dans les tonalitĂ©s les plus imprĂ©vues. L’Allegro final captive par son Ă©nergie presque hystĂ©rique : une ivresse riche en contrastes rythmique (trop appuyĂ©s selon l’humeur de l’interprète?… quoiqu’il en soit la vitalitĂ© proche de la folie enivre.

Directe et franche et plus resserrĂ©e encore la H33 (Teplice, 1743) prĂ©cise ce CPE d’une robuste inventivitĂ©, passionnĂ© des carrures brisĂ©es, des Ă©pisodes syncopĂ©e, oĂą la pensĂ©e vagabonde sans limites (plage 7). Ă‚pretĂ©, rugositĂ© mĂŞme refondent un langage, marquĂ© par l’inquiĂ©tude. Quel contraste avec l’appel aux cimes sereines de l’Adagio qui suit ; ou le discours furieusement Ă©noncĂ© du Vivace final, d’une coupe franche parfois dure qui elle aussi laisse entrevoir des lendemains implosifs : est ce rĂ©ellement soustendu par CPE ou subtilement agencĂ© par un claviĂ©riste manifestement inspirĂ© par le compositeur : ici, la virtuositĂ© affleure la folie en un vertige qui fait la valeur de ce programme envoĂ»tant. Le clavier de CPE est loin d’ĂŞtre cette synthèse admirĂ©e de bon goĂ»t et d’Ă©lĂ©gance raffinĂ©e qui marqua tant Haydn et Mozart. C’est un laboratoire permanent oĂą l’imprĂ©visible Ă©prouve constamment la raison, suscitant Ă  l’extrĂ©mitĂ© du spectre sonore, une Ă©pice imprĂ©vue, la folie. Tout s’organise et se dĂ©sorganise au diapason d’une pulsion aventureuse qui ose tout dire et tout exprimer.

 

 

Sonates atypique de Carl Philipp Emanuel

 

bach_CPE_carl_philipp_emanuelLe contenu du CD2 convainc tout autant. Dans la H32 : on se dĂ©lecte essentiellement du temps suspendu et caressant d’une belle opulence de son dans l’Andante, enfin serein et presque insouciant (plage 2).  A part, la Sonate H36 (Berlin, 1744) se prĂ©cise tel le miroir des inquiĂ©tudes d’un compositeur non reconnu et certainement d’une certaine façon, humiliĂ©; dĂ©considĂ©rĂ© par le souverain en place. Ou alors oscilloscope de ses crises de goutte qu’il soignait alors aux eaux de Teplice en 1743. L’humeur dĂ©licate et capricieuse semble piloter toute la Sonata en si mineur d’une somptueuse ampleur imaginative. La versatilitĂ© y règne d’une mesure Ă  l’autre : jamais prĂ©visible, l’Ă©criture dessine de subtiles arabesques et il faut une virtuositĂ© digitale experte pour en exprimer toutes les nuances aventureuses. Ainsi le Moderato d’ouverture avec ses variantes de 1762 qui semble affirmer l’entrĂ©e avec une inventivitĂ© rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e Ă  chaque nouvel Ă©noncĂ© (près de 10 mn d’exploration et de rĂ©itĂ©ration sonore sans faiblir). Comme un feu d’artifice qui dĂ©tend les tensions accumulĂ©es Ă  la limite du supportable, l’Allegro final offre un jaillissement libĂ©rateur d’une exquise fluiditĂ© de ton.

CLIC_macaron_20dec13Le tempĂ©rament et une volontĂ© coĂ»te que coĂ»te d’en dĂ©coudre… caractĂ©risent cette lecture des trĂ©sors d’invention d’un Bach singulier Ă  son Ă©poque. L’engagement et l’Ă©nergie de Bruno procopio portent tout l’Ă©difice, sachant idĂ©alement brosser de CPE Bach, ce portrait flamboyant d’un homme des Lumières, savant mais facĂ©tieux, vĂ©ritable archĂ©type prĂ©figurant Haydn et Mozart par l’intelligence et la passion de l’exploration sonore. Superbe rĂ©cital d’un claveciniste qui est aussi un chef captivant.

 

 

CPE Bach (1714-1788) : Württemberg Sonates / Sonates de Wurtemberg Wq 49 : H30, H31, H33, H32, H34, H36 (Berlin, 1742 et 1744 ; Teplice, 1743). Bruno Procopio, clavecin. 2 cd Paraty 515501. Enregistré à la ferme de Villefavard en juin 2014. Parution annoncée : le 5 mai 2015. CLIC de classiquenews de mars 2015.