CRITIQUE, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 2 déc 2021. BIZET : Carmen. Stéphanie D’Oustrac / Sivadier

CRITIQUE, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 2 déc 2021. BIZET : Carmen. Stéphanie D’Oustrac, Edgaras Montvidas, Amina Edris… Orchestre Symphonique de Mulhouse. Marta Gardolinska, direction. Chœur et maîtrise de l’Opéra National du Rhin. Alessandro Zuppardo, chef de chœur. Jean-François Sivadier, mise en scène.

Retour très attendu de l’opéra français par excellence, l’archicélèbre Carmen de Bizet, à l’Opéra National du Rhin ! Une fin d’automne brûlante de théâtre grâce aux talents concertés de l’équipe artistique du metteur en scène, Jean-François Sivadier, et de la fabuleuse distributio vocale, orbitant autour de Stéphanie D’Oustrac en Carmen. La direction musicale est assurée par la cheffe Marta Gardolinska, s’attaquant pour la première fois à l’opus de Bizet, à la baguette d’un Orchestre symphonique de Mulhouse plein de vivacité. Un événement !

 

 

Carmen… la flamme qui sait perdurer

 

 

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Beaucoup d’encre a coulé pour cet opéra et cette production également, que nous sommes heureux de retrouver et redécouvrir dans un Strasbourg joliment illuminé à l’occasion du célèbre marché de noël. Créée en 2010 et parue en DVD en 2011, la production de Sivadier garde cet irrésistible attrait théâtral (jamais théâtreux) qui est sa signature. Tous ses moyens sont là au service de sa vision de l’œuvre. Avec une étonnante économie des moyens scéniques, il réussit à divertir, à émouvoir dans l’opéra le plus joué à l’opéra de Strasbourg, malgré une absence de 20 ans ! Si les composantes de la mise en scène sont pleines de mérites (costumes colorés de Virginie Gervaise, chorégraphies accessibles et efficaces de Johanne Saunier, lumières pragmatiques de Philippe Berthomé), la direction d’acteur est un bijou.

Stéphanie D’Oustrac, créatrice du rôle il y a 11 ans, prima donna assoluta, est en pleine possession de ses talents. Sa Carmen est d’une tonicité pétillante, d’une insolence charnue. Elle incarne le personnage, tragique, avec un tel panache, un tel brio (une vivacité dans l’esprit et dans le corps) que nous en oublions presque, qu’à la fin, elle meurt. Impeccable et implacable dans airs et dialogues, elle surprend même par sa capacité à jouer les castagnettes pendant qu’elle chante et qu’elle danse. Sa performance est si intense et remarquable qu’elle nous met dans l’incompréhension : comment Don José a pu lui dire non à un moment dans l’acte 2 ? Le Don José du ténor Edgaras Montvidas répond dignement à son ardeur. Sa performance est habitée dans le jeu et irréprochable dans le chant. Celle d’Amina Edris (Micaëla) est immanquablement touchante, même si le personnage a une personnalité, un caractère, plus complexes que d’habitude dans cette production (et heureusement !). Son chant diaphane devient complètement déchirant lors de son air du 3e acte « Je dis que rien ne m’épouvante », un moment plein d’émotion dont le souvenir fait frissonner.

Régis Mengus (le toréro Escamillo) convainc plutôt par la force de sa musculature exposée et son jeu d’acteur. Les copines de Carmen, Fresquita et Mercédès (Judith Fa et Séraphine Cotrez) sont superlatives dans le célèbre trio des cartes du III et dans chacune de leurs interventions. Le baryton-basse Guilhem Worms est un Zuniga à la voix saine et large, et sa maîtrise de l’instrument ainsi que le jeu d’acteur rendent son personnage, plutôt grossier, presque séducteur. Anas Séguin en Moralès est excellent, tout comme Christophe Gay et Raphaël Brémard en Dencaïre et Remendado, délicieux. Le chœur et la maîtrise de l’Opéra du Rhin, énormément sollicités à l’occasion, sont rayonnants et leur dynamisme musical s’entend fort sous l’excellente direction du chef Alessandro Zuppardo. Marta Gardolinska, quant à elle, dirige un orchestre symphonique de Mulhouse en forme, dont nous retenons la performance sans défaut des cuivres et des bois, avec une attention aux détails et quelques interventions sur la partition que nous avons trouvées pertinentes.

 

A vivre et à consommer sans modération, à l’instar de Nietzsche au 19e siècle après la naissance de l’opus. A l’affiche à Strasbourg les 4, 6, 8, 10, 12 et 15 décembre 2021 ainsi que les 7 et 9 janvier 2022 à Mulhouse. Photo : © Klara Beck.

 

 

 

CD, critique. PAULINE VIARDOT, mélodies. Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano / Françoise Tillard, piano (1 cd Le chant de Linos, 2021)

pauline-viardot-melodies-stephanie-doustrac-critique-cd-opera-classiquenews-dossier-noel-2021CD, critique. PAULINE VIARDOT, mélodies. Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano / Françoise Tillard, piano (1 cd Le chant de Linos, 2021) – Fabuleuse contralto Pauline Garcia-Viardot (1821-1910) aujourd’hui fêtée ; cette année anniversaire (bicentenaire de sa naissance) met ainsi l’accent sur l’interprète comme la compositrice.
A la fin des années 1830, après la mort tragique de sa sœur ainée, diva légendaire (Maria Malibran), Pauline s’affirme sur la scène lyrique parisienne (Théâtre-Italien). La cantatrice inspire les compositeurs (Berlioz), mais aussi les écrivains comme Sand qui écrit de sportraits déguisés de son amie dans Consuelo (1843), La Comtesse de Rudolstadt (1844).
Superbe révélation, ce programme qui souligne le génie de la compositrice, mélodiste et diseuse de premier plan. A l’appui de la journée Pauline Viardot à l’Opéra Comique (6 oct 2021), l’inspiration de Pauline Viardot est enfin réestimée à travers ces 18 mélodies qui s’étendant de 1843 à 1904, imposent un tempérament mélodique et linguistique indiscutable en français, italien, espagnol, russe… L’élève de Reicha et de Liszt se montre digne de ses mentors. La diversité des écritures poétiques (Racine, La Fontaine, Victor Hugo / Pouchkine / Moericke détermine à chaque séquence un caractère vocal spécifique… que le mezzo chaud et articulé de Stéphanie d’Oustrac aime colorer, nuancer, polir avec un goût très sûr.
La babylone mélodique qui surgit dans cette pluralité des esthétiques et des cultures ressuscite évidement la Viardot polyglotte, animant à Paris, un salon fameux et raffiné qui concentre les pointures artistiques de l’heure (Sand, Chopin, Liszt, Berlioz, Gounod, Lehman et Delacroix…)

CLIC D'OR macaron 200Racinienne et donc tragédienne, D’Oustrac / Viardot éblouissent par leur verve dramatique (Scène d’Hermione, 1887), leur puissance ciselée qui évoquent l’intensité de l’opéra et le talent de l’actrice romantique ayant chanté pour Berlioz, sa propre version de l’Orphée de Gluck ; Sapho de Gounod, Desdémone de l’Otello de Rossini, sans omettre Fidès dans Le Prophète de Meyerbeer… Son Andromaque a la dignité d’une souveraine antique (sans le glacial tendu du marbre) ; même réussite pour la scène de Phèdre (1887), âme tragique, fière et rongée par l’amour coupable (incestueux) qui la dévore de l’intérieur.
Berlioz la destinait au chœur, Viardot la sculpte pour la voix seule et le piano : ainsi les langueurs (orientales, à la manière de Delacroix et de Chassériau : « si j’étais sultane… ») de Sara la baigneuse (les Orientales de V. Hugo) ; plus caractérisées encore les mélodies russes (1866) composent tout un pan inédit particulièrement séduisant sur les textes de Koltsov, Tourgueniev, Pouchkine ; même enthousiasme pour les mélodies ibériques qui se colorent d’un tempérament renouvelé, direct, proche du texte. Joueuse, D’Oustrac se délecte à varier la couleur de son timbre selon le personnage de La Fontaine (Le Savetier et le financier) ; tandis que le lied « Nixe Binsenfuss » (Moerike) affirme l’intelligence de l’interprète capable d’une vie intérieure marquée par l’urgence et l’humour insolent. La collection d’airs ainsi révélés appelle d’autres révélations souhaitons-le, tels les pièces comiques sur des livrets de Tourgueniev dont la présence a tant compté pour la diva-compositrice. N’omettons pas de souligner la sensibilité du piano de Viardot, contre champs / chant d’une fabuleuse activité (et qui rappelle que la cantatrice fut l’élève au piano de Liszt et de Chopin). L’enregistrement exploite excellemment l’exceptionnel piano de Stephan Paulello : aux harmonies riches, à la longueur de son… orchestrale.

CD, critique. PAULINE VIARDOT, mélodies. Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano / Françoise Tillard, piano (1 cd Le chant de Linos, 2021)

L’Odyssée OFFENBACH, spécial anniversaire 2020

arte_logo_2013ARTE. L’Odyssée Offenbach : dim 29 déc 2019, 15h35. À l’occasion du bicentenaire de la naissance de Jacques Offenbach en 2919 (lire notre grand dossier Offenbach 2029), ARTE lui dédie un portrait, soulignant le génial inventeur de l’opérette. La chaîne diffuse ensuite deux de ses plus grands succès: La Belle Hélène et La grande-duchesse de Gerolstein.

doustrac-offenabch-ortense-schnieder-arte-odyssee-offenbach-arte-critique-annonce-opera-classiquenewsNé en 1819 en Allemagne, le jeune Jacob Offenbach devient vite un virtuose du violoncelle en cachette de son père, chantre de la synagogue de Cologne. En outre, le jeune interprète révèle à 13 ans des dons de compositeur tout aussi inspirés. Jacob devenu Jacques, rejoint Paris dès 1833, quittant la Prusse. En 1858, il s’impose sur la scène parisienne et précisément en renouvelant le genre de l’opérette (déjà développé par Hervé son rival et collaborateur) grâce à la réussite musicale et dramatique du chef d’oeuvre néoantique Orphée aux enfers, critique visionnaire de l’académisme et de la société décadente du Second Empire. Evidemment, le talent d’Offenbach suscite la jalousie du milieu parisien. Offenbach fusionne musique raffinée et délire poétique, truculent, satirique, expérimental. Ses opéras bouffes cultive toutes les ressources d’un esprit fantaisiste, libre, humoristique dont la subtilité doit beaucoup à sa grande culture lyrique.
offenbach-jacques-concerts-opera-presentation-par-classiquenews-Jacques_Offenbach_by_NadarDivertissant, Offenbach l’est absolument comme il sait tisser à demi mots une critique acerbe et très argumentée sur la société de son temps, fustigeant l’armée et la guerre, le pouvoir et ses turpitudes maffieuses, l’empire de l’amour qui inféode le cœur des hommes et la coquetterie des femmes. Il y a bel et bien du Balzac chez Offenbach ; cet aspect d’un Offenbach psychologue méritait un développement supérieur. Le documentaire-fiction éclaire les nombreuses facettes d’un compositeur prolifique. Des chanteurs d’opéra et des comédiens donnent vie à une évocation dramatisée d’Offenbach : la mezzo rennaise Stéphanie d’Oustrac qui a chanté la Périchole entre autres, incarne ici notamment Hortense Schneider, diva et muse capricieuse, virtuose fantasque et davantage encore dans le cœur du compositeur. De nombreux extraits de spectacles attestent de l’époustouflante richesse du répertoire d’Offenbach et de son génie. Il a révélé aux parisiens, la grâce du rire.

 

 

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offenbach-violoncelle-jacques-offenbach-anniversaire-2019-par-classiquenews-dossier-OFFENBACH-2019ARTE. L’Odyssée Offenbach : dim 29 déc 2019, 15h35. Documentaire-fiction de François Roussillon (France, 2019, 1h33mn) – Auteurs : François Roussillon, Jean-Claude Yon – Collaboration à la mise en scène : Mariame Clément – Avec : Robert Hatisi (Jacques Offenbach), Stéphanie d’Oustrac (Hortense Schneider), Marianne Crebassa (Célestine Galli-Marié), Jodie Devos (Adèle Isaac), Michel Fau (Hippolyte de Villemessant) – Coproduction : ARTE France, François Roussillon & Associés

15h35 L’odyssée Offenbach
et en replay jusqu’au 29 avril 2020

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VOIR aussi deux opéras d’OFFENBACH

 

 

 

 

 

 

17h10. La Belle Hélène
et en replay jusqu’au 29 janvier 2020
À l’Opéra de Lausanne, l’extravagant Michel Fau s’empare du plus populaire des opéras-bouffes d’Offenbach dans une mise en scène très attendue, chaussant pour l’occasion les sandales du roi Ménélas.

 

 

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À Sparte, la reine Hélène, épouse de Ménélas, a eu vent, comme toute la Grèce, de la promesse faite par Vénus au prince troyen Pâris de lui offrir l’amour de la plus belle femme du monde. Prétendant au titre, Hélène tremble de voir “cascader sa vertu” face au jeune et beau guerrier. Quand celui-ci survient pour se mesurer aux rois de la Grèce lors de joutes pacifiques, le coup de foudre a bien lieu, annonçant la guerre entre rois grecs mené par Agamemnon et Troyens, appelée à devenir fameuse…

Les poux de la reine et autres délices. Créée en 1864, cette virevoltante satire a obtenu un succès immense et immédiat. Sous couvert de pasticher les mythes de la Grèce antique, Offenbach et son librettiste fétiche, Ludovic Halévy, y pourfendent joyeusement les mœurs frivoles du Second Empire. La belle Hélène a inauguré pour le compositeur des années fastes, et reste la plus représentée de ses œuvres lyriques. La fantaisie du metteur en scène Michel Fau exploite les inusables trouvailles verbales et musicales d’une partition qui sait, aussi, faire place à l’émotion. Sa verve d’acteur est également très attendue, puisque le metteur en scène s’est réservé le rôle de “l’époux de la reine, poux de la reine, poux de la reine : le roi Ménélas !“. L’un des derniers feux de l’année Offenbach. Et quel feu !

Opéra-bouffe en trois actes de Jacques Offenbach – Livret : Ludovic Halévy et Henri Meilhac – Réalisation : Andy Sommer (Suisse/France, 2019, 2h30mn) – Direction musicale : Pierre Dumoussaud – Mise en scène : Michel Fau – Avec : Julie Robard-Gendre (Hélène), Julien Dran (Pâris), Paul Figuier (Oreste), Marie Daher (Bacchis), Michel Fau (Ménélas), Jean-Claude Saragosse (Calchas), Christophe Lacassagne (Agamemnon), Jean-Francis Monvoisin (Achille), Pier-Yves Têtu (Ajax Premier), Hoël Troadec (Ajax Deuxième), le Sinfonietta et le Chœur de l’Opéra de Lausanne – Chef de chœur : Jacques Blanc – Coproduction : Opéra de Lausanne, Opéra royal de Wallonie-Liège, Théâtre nationale de l’Opéra-Comique, ARTE/SSR

 

 

 

 

 

 

00h35. La grande-duchesse de Gerolstein
La mezzo-soprano Jennifer Larmore triomphe dans cette production enlevée de l’opéra de Cologne, qui fête en majesté l’enfant du pays Offenbach.
Opéra-bouffe en trois actes de Jacques Offenbach – Livret : Ludovic Halévy et Henri Meilhac – Réalisation : Marcus Richardt (Allemagne, 2019, 2h44mn) – Direction musicale : François-Xavier Roth – Mise en scène : Renaud Doucet – Avec : Jennifer Larmore (la grande-duchesse), Emily Hindirchs (Wanda), Dino Lüthy (Fritz), Miljenko Turk (le baron Puck), John Heuzenroeder (le prince Paul), Vincent Le Texier (le général Boum), le Gürzenich-Orchester et le Chœur de l’Opéra de Cologne – Chef de chœur : Rustam Samedov – Coproduction : Oper Köln, ARTE/WDR

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DVD, critique. BERLIOZ : Béatrice et Bénédict. Pelly / Manacorda (Glyndebourne, 2016 – 1 dvd Opus Arte).

Berlioz-Beatrice-et-Benedict-Glyndebourne-DVD opus arte critique dvd dvd review doustrac sly manacorda-362x512DVD, critique. BERLIOZ : Béatrice et Bénédict. D’Oustrac, Appleby… Pelly / Manacorda (Glyndebourne, 2016 – 1 dvd Opus Arte). Enregistré à Glyndebourne à l’été 2016, voici une nouvelle production de l’opéra le plus malaimé de Berlioz, objet d’une incompréhension persistante, Béatrice et Bénédict, réalisé par une équipe britannique dont on sait les affinités évidentes avec le Romantique Français. Le spectacle de Glyndebourne est alors produit pour le tricentenaire de la mort de Shakespeare (évidemen t l’opéra s’inspire de sa comédie, heureux marivaudage, « Beaucoup de bruit pour rien »). La partition, contemporaine de son travail colossal sur Les troyens, concentre les dernières évolutions du style ; de fait, Béatrice et Bénédict est son ultime opéra.
Deux Français s’imposent ici : Stéphanie d’Oustrac en Béatrice et Laurent Pelly pour la mise en scène. On évite le côté comique déluré, pour s’attacher au caractère onirique et psychologique du drame berliozien ; pour se faire les dialogues ont été réécrits et modernisés : en somme, une lecture shakespearienne de l’opéra, qui ailleurs manque de finesse et de profondeur. Rien de tel ici, tant les anglais se montrent d’excellents connaisseurs de la lyre d’Hector, cultivant la cohérence de l’action dans l’enchainement des scènes et des situations. Ce premier DVD de Beatrice et Bénédicte labellisé Glyndebourne est indiscutablement une réussite. Pelly a troqué la soleil de Sicile (l’action se passe en Italie méridionale), contre un paysage plus brumeux et opaque, celle de la guerre des années 1940, une période que le metteur en scène semble décidément affectionner. Dans une société permissive, qui tend à étiqueter chaque individu et le mettre en boîte (au sens littéral du terme) pour mieux l’asservir, les deux amants qui s’ignorent, observent cette neutralité blafarde, collective jusqu’au moment où ils ne peuvent plus se cacher l’un à l’autre.

Un marivaudage shakespearien
servi par le très convaincant duo D’Oustrac / Appleby

Béatrice fière et sensible, vocalement impériale, Stéphanie d’Oustrac fait merveille, car elle est diseuse et excellente actrice : en elle prennent vie bien des facettes d’un amour qui s’égare, se ment à lui-même puis se libère enfin. Le Bénédict du ténor américain Paul Appleby assure sa partie avec tempérament lui aussi, jusqu’à son léger accent dans un français qui semble toujours émaillé de facétie. Mésentente, jalousie, soupçons, puis retrouvailles et pardon, réconciliation enfin après moult accrocs : les deux cœurs trouvent le chemin de la juste humanité.
Autour d’eux, les seconds rôles, peu à leur aise, ou n’ayant pas travaillé leur rôle… n’atteignent pas une telle évidence, parfois surjouent ou chantent droit ; le duo Héro / Ursule si fameux et à juste titre, est terne, à peine éclairé par une once maigre de sentiment… ; il est vrai que la direction d’Antonello Manacorda reste pauvre en nuances et en imagination. C’est que, comme chez Rossini, la comédie de Berlioz, exige une finesse voire une subtilité constante. Les Choeurs sont excellents. Comme le Don Pedro de Frédéric Caton à l’allure gaullienne. Encore une référence au paris de l’Occupation…Globalement une belle réussite qui mérite d’être connue, d’autant plus recommandable pour les 150 ans de la mort de Berlioz en mars 2019, car l’ouvrage est très peu joué et encore moins enregistré.

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DVD, critique. BERLIOZ : Béatrice et Bénédict. Pelly / Manacorda (Glyndebourne, 2016 – 1 dvd Opus Arte).

Hector Berlioz (1803-1869) : Béatrice et Bénédict, opéra-comique en deux actes sur un livret du compositeur. Mise en scène et costumes : Laurent Pelly. Lumières : Duane Schuller. Avec : Stéphanie d’Oustrac, Béatrice ; Paul Appleby, Bénédict ; Sophie Karthäuser, Héro ; Philippe Sly, Claudio ; Katarina Bradić, Ursule ; Frédéric Caton, don Pedro ; Lionel Lhote, Somarone. Chœur de Glyndebourne, London Philharmonic Orchestra / Antonello Manacorda, direction. Enregistré à Glyndebourne en août 2016. Livret en anglais, français et allemand. Durée: 1h58 + bonus (11 min). 1 DVD Opus Arte.

Debussy : Pelléas et Mélisande. Armando Noguera, Stéphanie d’Oustrac

pelelas_melisande-ANO_kawkaRadio. Debussy : Pelléas et Mélisande. Stéphanie d’Oustrac. France Musique, le 5 avril 2014. 19h. La nouvelle production de Pelléas et Mélisande de Debussy présentée par Angers Nantes Opéra se distingue par son fini visuel et théâtral. A défaut de voir la production, les auditeurs de France Musique pourront se délecter de la direction précise et détaillée du chef Daniel Kawka et de l’excellente distribution vocale dans les rôles principaux : Pelléas (Armando Noguera), Stéphanie d’Oustrac (Mélisande), Jean-François Lapointe (Golaud), sans omettre Chloé Briot (Yniold) …

logo_francemusiqueExtrait du compte rendu critique de notre rédacteur Alexandre Pham à propos de la production de Pelléas et Mélisande de Debussy à Angers et à Nantes : ” … Le scintillement perpétuel accordé au format des voix, le balancement permanent de cette houle instrumentale…. ensorcèlent et hypnotisent l’auditeur;  l’orchestre telle une puissante machine  océane semble inéluctablement aspirer les personnages vers le fond… le nocturne angoissant et asphyxiant où Golaud et Pelléas s’enfoncent sous la scène par une trappe dévoilée est en cela emblématique… Toutua long des cinq actes, se sont 1001 nuances d’un miroitement éclatant dont le principe exprime l’ambiguïté des personnages,  leur mystère impénétrable à commencer par la Mélisande fauve et féline,  voluptueuse et innocente de Stéphanie d’Oustrac : véritable sirène fantasmatique,  la mezzo réussit sa prise de rôle. Déesse innocente et force érotique,  elle est ce mystère permanent qui détermine chaque homme croisant son chemin.
A commencer par le Golaud tour à tour amoureux,  protecteur puis dévasté et violent (scène terrifiante d’Absalon) de Jean François Lapointe;  hier Pelléas,  le baryton québécois habite un prince dépossédé de toute maîtrise,  jaloux, hanté jusqu’à la fin par le doute destructeur. La mise en scène souligne l’humanité saisissante du personnage, son embrasement permanent, sa lente course à l’abîme. Sa folie conduit les deux derniers actes : superbe prise de rôle là aussi.” En lire +

Radio. Debussy : Pelléas et Mélisande. Stéphanie d’Oustrac. France Musique, le 5 avril 2014. 19h.

VOIR le clip vidéo de Pelléas et Mélisande de Debussy nouvelle création d’Angers Nantes Opéra.

 

Compte rendu, opéra. Nantes. Théâtre Graslin, le 27 mars 2014. Debussy: Pelléas et Mélisande. Stéphanie D’Oustrac, Armando Noguera, Jean-François Lapointe… Emmanuelle Bastet, direction. Daniel Kawka, direction

pelelas_melisande-ANO_kawkaCompte rendu, opéra. Debussy : Pelléas et Mélisande … Contrairement à bien des réalisations jouant sur le symbolisme ou l’abstraction (voyez l’épure atemporelle imaginée par Bob Wilson par exemple),  la mise en scène d’Emmanuelle Bastet joue a contrario sur le réalisme d’une intrigue étouffante, au temps psychologique resserré, aux références cinématographiques et picturales, efficaces, esthétiques. Ce retour du théâtre à l’opéra qui inscrit situations, confrontations, vagues extatiques dans la réalité d’une famille aristocratique à l’agonie apporte aux héros de Maeterlinck, une présence nouvelle dont la personnalité se révèle dans chaque détails ténus : regards, attitude,  mouvements. Autant d’éléments qui restituent à la partition sa chair et sa mémoire émotionnelle, d’où jaillit et prend corps chacun des tempéraments humains. A ce travail minutieux sur le direction des acteurs,  où chaque élément du décor pèse de tout son poids parce qu’il signifie plus qu’il n’occupe l’espace,  répond un esthétisme souvent éblouissant qui emprunte au langage cinématographique d’un Hitchcok … des images poétiques dont la puissance suggestive révise aussi les tableaux de l’américain Edouard Hopper : ainsi l’immense fenêtre,  rideaux dans le vent,  ciel d’azur. … qui fait souffler le grand vent extatique pour le premier duo de Pelléas et Melisande (scène de la tour), en un tableau qui restera mémorable ; échappée salutaire également à la fin de l’action qui signifie pour l’enfant et le jeune nourrisson qu’il porte fébrilement, l’espoir d’un monde condamné…
A cela s’invite l’éloquence millimétrée de l’orchestre qui sous la direction souple, évocatrice,  précise de Daniel Kawka diffuse un sensualisme irrésistible mis au diapason des innombrables images et références marines du livret. C’est peu dire que le chef, immense wagnérien et malhérien, élégantissime, nuancé, aborde la partition avec une économie, une mesure boulézienne,  sachant aussi éclairer avec une clarté exceptionnelle la continuité organique d’une texture orchestrale finement tressée (imbrication des thèmes, révélée ; accents instrumentaux, filigranés : bassons pour Golaud, hautbois et flûtes amoureux pour Mélisande et Pelléas…, sans omettre de somptueuses vagues de cordes au coloris parfois tristanesque : un régal). Le geste comme les options visuelles réchauffent un ouvrage qui souvent ailleurs, paraît distancié, froid, inaccessible. La réalisation scénographique perce l’énigme ciselée par Debussy en privilégiant la chair et le drame, exaltant salutairement le prodigieux chant de l’orchestre, flamboyant, chambriste, viscéralement psychique. A Daniel Kawka d’une hypersensibilité poétique, toujours magistralement suggestive, revient le mérite d’inscrire le mystère (si proche musicalement et ce dès l’ouverture, du Château de Barbe Bleue de Bartok, – une œuvre qu’il connaît tout aussi profondément pour l’avoir dirigée également pour Angers Nantes Opéra), de rétablir avec la même évidence musicale, le retour au début, comme  une boucle sans fin : les derniers accords renouant avec le climat énigmatique et suspendu de l’ouverture. Pelléas rejoint ainsi le Ring dans l’énoncé d’un recommencement cyclique. L’analyse et la vivacité qu’apporte le chef se révèlent essentielles aussi pour la réussite de la nouvelle production. On s’incline devant une telle vibration musicale qui sculpte chaque combinaison de timbres dans le respect d’un Debussy qui en plein orchestre, est le génie de la couleur et de la transparence.

 

 

 

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Pelléas éblouissant, théâtral, cinématographique

Le scintillement perpétuel accordé au format des voix, le balancement permanent de cette houle instrumentale…. ensorcèlent et hypnotisent l’auditeur;  l’orchestre telle une puissante machine  océane semble inéluctablement aspirer les personnages vers le fond… le nocturne angoissant et asphyxiant où Golaud et Pelléas s’enfoncent sous la scène par une trappe dévoilée est en cela emblématique… Tout au long des cinq actes, se sont 1001 nuances d’un miroitement éclatant dont le principe exprime l’ambiguïté des personnages,  leur mystère impénétrable à commencer par la Mélisande fauve et féline,  voluptueuse et innocente de Stéphanie d’Oustrac : véritable sirène fantasmatique,  la mezzo réussit sa prise de rôle. Déesse innocente et force érotique,  elle est ce mystère permanent qui détermine chaque homme croisant son chemin.
A commencer par le Golaud tour à tour amoureux,  protecteur puis dévasté et violent (scène terrifiante d’Absalon) de Jean François Lapointe;  hier Pelléas,  le baryton québécois habite un prince dépossédé de toute maîtrise,  jaloux, hanté jusqu’à la fin par le doute destructeur. La mise en scène souligne l’humanité saisissante du personnage, son embrasement permanent, sa lente course à l’abîme. Sa folie conduit les deux derniers actes : superbe prise de rôle là aussi.
Mais Emmanuelle Bastet rétablit également la place d’un autre personnage qui semble ailleurs confiné dans un rôle ajouté par contraste, sans réelle épaisseur : Yniold (épatante Chloé Briot), le fils de Golaud dont le spectacle fait un observateur permanent du monde des adultes, de l’attirance de plus en plus irrépressible des adolescents Pelléas et Melisande, de la névrose criminelle de son “petit” père Golaud. La jeune âme scrute dans l’ombre la tragédie silencieuse qui se déroule sous ses yeux… elle en absorbe les tensions implicites, tous les secrets confinés dans chaque tiroir de l’immense bibliothèque qui fait office de cadre unique. Le poids de ce destin familial affecte l’innocence du garçon manipulé malgré lui par son père dans l’une des scènes de voyeurisme les plus violentes de l’opéra. Comment Yniold se sortira d’un tel passif? La clé de son personnage est magistralement exprimée ainsi dans une vision qui rétablit aux côtés de l’érotisme et de la folie,  l’innocence d’un enfant certainement traumatisé qui doit dans le temps de l’opéra, réussir malgré tout, le passage dans le monde inquiétant et troublant des adultes. Son air des moutons prend alors un sens fulgurant renseignant sur ses terribles angoisses psychiques.  De part en part, la conception nous a fait pensé au superbe film de Losey,  Le messager où il est aussi question d’un enfant pris malgré lui dans les rets d’une liaison interdite entre deux êtres dont il est l’observateur et le messager.

pelleas melisande noguera doustrac angers nantes opera stephanie-d-oustrac_Dernier membre de ce quatuor nantais,  le Pelléas enivré d’Armando Noguera dont le chant incarné (Debussy lui réserve les airs les plus beaux, souvent d’un esprit très proche de ses mélodies) nourrit la claire volupté de chaque duo avec Mélisande.  Certes le timbre a sonné plus clair (ici même dans La Bohème, Le Viol de Lucrèce, surtout pour La rose blanche… ), mais la sensualité parcourt toutes ses apparitions avec toujours, cette précision dans l’articulation de la langue, elle, exemplaire. Chaque duo (la fontaine des aveugles, la tour, la grotte) marque un jalon dans l’immersion du rêve et de la féerie amoureuse,  l’accomplissement se produisant au IV où mûr et déterminé,  Pelléas affronte son destin, déclare ouvertement son amour quitte à en mourir (sous la dague de Golaud). Ce passage de l’adolescence à l’âge adulte se révèle passionnant (terrifiant aussi comme on l’a vu pour Yniold,  son neveu). Mais sa mise à mort ne l’aura pas empêcher de se sentir enfin libre, maître d’un amour qui le dépasse et l’accomplit tout autant.

Pictural (il y a  aussi du Balthus dans les poses alanguies, d’une félinité adolescente de la Mélisande animale d’Oustrac), psychologique, cinématographique, gageons que ce nouveau Pelléas restera comme l’événement lyrique de l’année 2014. Sa perfection visuelle, sa précision théâtrale (véritable huit clos sans choeur apparent), la puissance et l’envoûtement de l’orchestre (transfiguré par la direction du chef Daniel Kawka) renouvelle notre approche de l’ouvrage. Un choc à ne pas manquer… Angers Nantes Opéra. Debussy : Pelléas et Debussy. A l’affiche jusqu’au 13 avril 2014. A Nantes, les 30 mars, 1er avril. A Angers, les 11 et 13 avril 2014.

 

VOIR le clip vidéo de Pelléas et Mélisande de Debussy nouvelle création d’Angers Nantes Opéra.

Radio. Diffusion sur France Musique, samedi 5 avril 2014, 19h. 

Illustrations : Jef Rabillon © Angers Nantes Opéra 2014