CD, critique. MONTECLAIR : Jephté (Orfeo Orchestra, György Vashegyi – Budapest, mars 2019 – 2 cd Glossa)

jephte-monteclair-vashegyi-cd-glossa-clic-de-classiquenews-cd-critique-baroque-classiquenewsCD, critique. MONTECLAIR : Jephté (Orfeo Orchestra, György Vashegyi – Budapest, mars 2019 – 2 cd Glossa). Après la gravure visionnaire de Christie, voici une nouvelle approche globalement très convaincante en provenance de Hongrie. La caractérisation que sait réaliser l’excellent baryton Tassis Christoynnis dans le rôle titre de Jephté accrédite la haute valeur de cette lecture dont la direction du chef Gyorgy Vashegyi assure la grande réussite orchestrale : architecturée mais aussi subtilement colorée, aux accents idéalement maîtrisés. La riche parure instrumentale, les danses, les intermèdes, la puissance martiale et l’onirisme pastoral sont remarquablement restitués : structurés, d’une solide articulation (le chœur n’est pas en reste, à la fois déterminé et précis), mais aussi détaillés dans le sens d’une langueur nouvelle nostalgique.

 

 

 

György Vashegyi ressuscite le souffle et la majesté
d’un Montéclair symphonique, précurseur de Rameau…

 

 

 

Le chef d’œuvre de Montéclair, contemporain de Campra, et précurseur de Rameau, s’accomplit ici avec une aisance et une sûreté délectable. Créé en 1732, soit un avant le génial et scandaleux Hippolyte de Rameau, Jephté semble synthétiser toutes les possibilités poétiques et expressives du genre tragédie lyrique. Jephté est un superbe emploi pour baryton, comme ce que Rameau écrira pour le rôle pilier de Thésée dans Hippolyte.
En réalité le manuscrit remonte aux années 1720 et la valeur de cette lecture s’appuie sur la version de 1737, l’une des récentes reprises à l’Académie, car comme les tragédies de Rameau, Jephté ne cessa d’être joué tout au long du XVIIIè : il y a autant de majesté solennelle propre au souffle versaillais de Louis XIV, de la détermination guerrière, que de la suavité d’esprit pastoral, annonçant les heureux bocages raméliens (heureuse musette accompagnant Iphise au IV)… L’écriture de Montéclair est d’un grand équilibre, répondant à chaque accent et registre du genre. Ici Iphise, la fille sacrifiée de Jephté est incarnée par la soprano Chantal Santon, certes la voix est assurée, le caractère angélique et tendre, présent. Mais la voix est trop vibrée et l’intelligibilité, absente. Idem pour l’Almasie de Judith V Wanroij, ailleurs princesse altière et hautaine, ici elle aussi inintelligible, au timbre acide, à l’intonation lisse, sans guère de nuances, dont le style ampoulé et artificiel finit par agacer… Thomas Dolié reste engorgé, serré, vibré, terne en Phinée : autre déception d’une distribution globalement déséquilibrée.
Saluons en revanche l’excellent Zachary Wilder (Ammon) et la frêle et sensible Katia Velletaz dont le timbre délicat exprime la tendresse irrésistible des bocages. Par son relief orchestral, pour le rôle de Jephté magnifiquement incarné dont T Christoyannis fait un être qui souffre, l’enregistrement de 2019 retient notre attention et mérite le meilleur accueil.

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

CD, critique. MONTECLAIR : Jephté (Orfeo Orchestra, György Vashegyi – Enregistré à Budapest (Mupa, mars 2019 – Hongrie) – 2 cd Glossa.

 

 
 

 

Jephté de Montéclair en direct (MUPA, Budapest)

 György Vashegyi : le Baroque Français au sommetMUPA, BUDAPEST, en direct sur internet. Lun 11 mars 2019, 19h (MUPA Budapest). MONTECLAIR : Jephté. György VASHEGYI, direction. Le chef hongrois György Vashegyi recrée Jephté, chef-d’œuvre de Michel Pignolet de Montéclair, unique exemple de tragédie composée sur un sujet biblique en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. MONTECLAIR (Michel Pignolet de Montéclair : 1667 – 1737) fait le lien entre les derniers feux du règne de Louis XIV et l’esprit de la régence. C’est le maillon qui manquait à notre connaissance entre la pompe de Lully et le génie symphonique de Rameau. Pignolet devenu Monteclair à partir de son installation à Paris (1687) entend s’affirmer dans le milieu musical : il rentre au service de Charles Henri de Lorraine, (Prince de Vaudémont), gouverneur du Milanais qu’il accompagne jusqu’à Milan, assimilant les dernières trouvailles des auteurs italiens à la mode (1690-1699). D’Italie, il rapporte jusque dans l’orchestre de l’Académie royale, la maîtrise de la basse de violon (contrebasse). Il assoit sa réputation de grand pédagogue, auprès entre autres de la fille de François Couperin (Margerite-Antoinette), écrit une méthode de violon, surtout attaque Rameau à coup de lettres et de conférences sur la musique (publiées dans le Mercure, 1729). Simultanément, le génie de Montéclair éclate dans sa musique de chambre, contemporaine de celle prisée par Louis XIV (trios de Marais et de De la Barre) : l’éloquence dans la langueur, qu’affectionne le Souverain, s’épanouit alors. L’époque sera bientôt au saturnisme d’un Watteau, mélancolique, dépressif… mais d’une très intense vie intérieure. Doué lui aussi de profondeur et d’un raffinement naturel, Montéclair transpose nombre d’airs lyriques à la mode pour flûte et violon, autant de recueils destinés au salon. Grand admirateur des Concerts Royaux (1714), Pignolet est comme Couperin, pour la fusion des styles français et italien.
Aux côtés de cantates françaises (3 Livres : 1709, 1716, 1728), Montéclair tout en s’opposant à Rameau, le préfigure par sa verve et sa noblesse. Après l’opéra-ballet Les Fêtes de l’été (1716), Montéclair livre son chef d’oeuvre, Jephté, opéra biblique créé en 1732 (livret de l’abbé Pellegrin), un an avant Hippolyte et Aricie de Rameau (premier opéra scandaleux de 1733).

monteclair watteau jephte opera review critique opera classiquenewsMéticuleux jusque dans les moindres détails, Montéclair fait paraître coup sur coup trois éditions de son ouvrage, abondamment corrigé et considérablement transformé. A Budapest, le chef passionné par le Baroque Français György Vashegyi (comme Nicholas McGegan en Californie) dirige une recréation  prometteuse, attendue : nouvel accomplissement à mettre au crédit du chef hongrois, le chef le plus baroque de l’heure. C’est qu’à l’articulation flexible et ronde de sa direction, il ajoute la maîtrise dans l’architecture et le souci de l’intelligibilité des chœurs, un goût sûr dans la caractérisation des épisodes purement instrumentaux. Pour les voix c’est une autre affaire : mais il est vrai, même en France, l’école du chant baroque n’existe plus, et l’on préfère souvent l’ampleur des portes voix à l’articulation intelligible du texte. La leçon de William Christie (qui a signé la première mondiale au disque de Jephté) ou de Jean-Claude Malgoire semble perdue : on ne comprend plus aujourd’hui ce que chante les chanteurs… qui sont en majorité … français. 
Saluons cependant cette production nouvelle d’un sommet biblique du Baroque Français au début des années 1730 et avant le Rameau lyrique. Car l’orchestre de Montéclair est de plus passionnants.
vashegyi-gyorgy-indes-galates-rameau-cd-critique-582-594On doit déjà à György Vashegyi, la recréation et l’enregistrement des Fêtes de Polymnie (2015), de Naïs (2018) et d’Hypermnestre (à venir en septembre 2019), Grands Motets de Rameau, de d’Isbé de Mondonville (2016 et 2017). Les Indes Galantes du même Rameau sont publiés en mars 2019 : prochaine critique à venir dans le mag cd dvd livres de CLASSIQUENEWS.

 

 

Illustrations : le maestro hongrois, fervent défenseur du Baroque Français, György Vashegyi (DR)

________________________________________________________________________________________________

En direct sur le site du MUPA, BUDAPEST, le 11 mars 2019 à 7:00 pm / 19h
https://www.mupa.hu/en/media/mupa-live-webcast

 

 

 

 

György Vashegyi, direction musicale
Tassis Christoyannis, Jephté
Chantal Santon-Jeffery, Iphise
Judith Van Wanroij, la Vérité, Almasie
Thomas Dolié, Phinée
Zachary Wilder, Ammon
Katia Velletaz, Terpsichore, Vénus, une Habitante, une Israëlite, Élise, une Bergère
David Witczak, Apollon, Abner, un Habitant
Clément Debieuvre, Abdon, un Hébreu
Adriána Kalafszky, Polymnie

Purcell Choir
Orfeo Orchestra

3h15 avec entracte