CD, compte rendu critique. Max Emanuel Cencic : Arie Napoletane (1 cd Decca)

cencic arie napolitane cd decca review account of compte rendu critique du cd CLASSIQUENEWS cover Arie NapoletaneCD, compte rendu critique. Max Emanuel Cencic : Arie Napoletane (1 cd Decca). Le chanteur croate, Max Emanuel Cencic, rĂ©cent locataire de l’OpĂ©ra royal de Versailles pour des recrĂ©ations lyriques passionnantes, se dĂ©die dans ce nouvel album Decca, Ă  la flamme dramatique des Napolitains, lesquels au dĂ©but du XVIIIĂš, s’emparent de la scĂšne lyrique au dĂ©triment de Venise ou de Rome. Associant subtilement virtuositĂ© et dramatisme, les auteurs Napolitains incarnent l’Ăąge d’or de l’opĂ©ra baroque du XVIIIĂš ainsi que les chanteurs spĂ©cifiques, fruits des Ospedale de la cite partĂ©nopĂ©enne : les castrats. Max Emanuel Cencic rend hommage et Ă  l’essor de Naples comme nouvelle capitale de l’opĂ©ra au XVIIIĂš, et aux fabuleux “divos”, les castrats dont les contre-tĂ©nors contemporains tentent de rĂ©tablir les prouesses vocales. AprĂšs son prĂ©cĂ©dent cd Rokoko, inaugurant sa collaboration chez Decca, Max Emanuel Cencic dans Arie Napoletane confirme la justesse artistique de ses programmes discographiques.

Max Emanuel Cencic dĂ©voile Siroe de HasseMedium Ă©largi et facilitĂ© coloratoure, le contre tĂ©nor altiste Max Emanuel Cencic se dĂ©die aux compositeurs napolitains ici, dont le plus ancien, Alessandro Scarlatti (1660-1725) ouvre une constellation heureuse de tempĂ©raments dramatiques. La collection dĂ©bute avec Porpora et ses acrobaties dĂ©lirantes d’une virtuositĂ© vertigineuse dans des intervalles extrĂȘmes (Polifemo). Puis plus amoureux et solennel, l’air de Demetrio de Leonardo Leo (1694-1744) se distingue : c’est un air langoureux qui exige un legato et un souffle infaillibles, des couleurs riches et  chaudes… que Cencic affirme sans dĂ©faillir.
L’Eraclea de Leonardo Vinci (1690-1730), compositeur que le contre-tĂ©nor apprĂ©cie particuliĂšrement (voir Artaxerse, rĂ©cemment recrĂ©Ă© par ses soins), fait montre d’une mĂȘme agilitĂ© vocale, avec en bonus l’ĂąpretĂ© mordante et bondissante des instrumentistes affĂ»tĂ©s d’Il Pomo d’oro.
Plus introspectif et mélancolique Il Progioniero fortunato de Scarlatti permet à Cenci de nuancer et colorer tout autant sur le registre nostalgique.
Somptueuse contribution dans une myriade de premiĂšres (le programme n’en est pas avare en regroupant nombre de recrĂ©ations mondiales), le Pergolesi captive : L’infelice in questo stato de L’Olimpiade par ses teintes tendres, et sa profondeur plus mesurĂ©e, nuancĂ©e, caressante, mĂȘme s’il n’est pas inĂ©dit, confirme une Ă©vidente sĂ©duction.
Les deux Leo qui suivent soulignent une caractĂ©risation plus vive, exploitant l’assise de graves Ă©panouis et toujours l’agilitĂ© du medium souple et chaud (Demetrio), sans empĂȘcher une ample gravitĂ© tendre (Siface).
Enfin , la rayonnante sensibilitĂ© du dernier Porpora impressionne par son ampleur et son souffle d’une ineffable tendresse hĂ©roĂŻque, le Germanico in Germania accrĂ©dite encore l’apport du prĂ©sent rĂ©cital : lĂ  encore, le medium parfaitement conduit aux couleurs chaudes, convainc continuement.
Le dernier Scarlatti : “Vago mio sole” de Massimo Puppieno dĂ©veloppe une mĂȘme langueur extatique qui s’appuie sur les seules capacitĂ©s de l’interprĂšte; idĂ©alement inspirĂ©. On note seulement un manque d’expressivitĂ© ou de surenchĂšre parfois opportune dans les reprises da capo : et mĂȘme si l’articulation est parfois lisse moins consomnĂ©e, le feu vocal et la pure virtuositĂ© demeure prenante ; c’est aprĂšs tout,castrats oblige, le marqueur principale de la fabrique napolitaine baroque.

En bonus, les instrumentistes jouent Ă©galement en premiĂšre mondiale, les trois mouvements du Concerto en rĂ© majeur pour deux violons et clavecin de Domenico Auletta (1723-1753) dont le feu napolitain, Ă  la fois fantasque et capricieux, d’une bonhommie franche et espiĂšgle (et mĂȘme dĂ©licatement suave dans le largo central) ajoute Ă  ce portrait vocal et instrumental de la vitalitĂ© de l’Ă©cole napolitaine, y compris dans le genre concertant strictement instrumental. L’intelligence du chanteur recentre le chant sur le medium de la voix dĂ©sormais ample et charnu, Ă©vitant soigneusement les suraigus problĂ©matiques. Aux cĂŽtĂ©s de son discernement sur l’Ă©volution irrĂ©sistible de l’organe, la recherche de couleur, de caractĂšre comme de tension expressive reste son souci exemplaire.

CD, compte rendu critique. Arie Napoletane, Max Emanuel Cencic. 1 cd Decca.
Enregistrement réalisé en février 2015.

Tournée 2016. Le programme lyrique Arie Napoletane de Max Emanuel Cencic est en tournée en 2016 : 20 janvier 2016 (Paris, TCE), 22 janvier (Lyon, chapelle de la Trinité), puis 29 mars (Opéra de Rouen).

CD, opéra. Compte rendu critique. Vinci : Catone in Utica, 1728 (Cencic, 3 cd Decca 2014)

cd vinci metastase catone in utica opera max emanuel cencic franco fagioli cd opera critique CLIC de classiquenews juin 2015CD, opĂ©ra. Compte rendu critique. Vinci : Catone in Utica, 1728 (Cencic, 3 cd Decca 2014). Contre la tyrannie impĂ©riale… Siroe (1726), Semiramide riconosciuta (1729), Alessandro nell’India (1729), Artaserse (1730)… Leonardo Vinci a crĂ©Ă©e nombre de livrets de MĂ©tastase sur la scĂšne lyrique, assurant pour beaucoup leur longĂ©vitĂ© sur les planches comme en tĂ©moigne le nombre de leurs reprises et les traitements musicaux par des compositeurs diffĂ©rents (dont Ă©videmment Haendel) : 24 fois pour Catone, 68 fois pour Alessandro, 83 fois pour Artaserse (ouvrage prĂ©cĂ©demment abordĂ© par Cencic et sa brillante Ă©quipe, sujet d’un passionnant DVD chez Warner classics). Leonardo Vinci, homonyme du cĂ©lĂšbre peintre de la Renaissance est donc une figure majeure de l’essor du genre seria napolitain au dĂ©but du XVIIIĂšme siĂšcle.
C’est l’enseignement que dĂ©fend aujourd’hui Max Emanuel Cencic ; c’est aussi le cas naturellement de Catone in Utica, crĂ©Ă© en 1728 Ă  Rome dans lequel Vinci dĂ©ploie une urgence et une hargne sans pareil pour incarner la rĂ©sistance de l’idĂ©al rĂ©publicain romain (incarnĂ©e par Caton et ses partisans) contre la tyrannie impĂ©riale incarnĂ©e par CĂ©sar. A travers l’opposition guerriĂšre en Utique du vieux rĂ©publicain et du jeune Empereur, se joue aussi le destin d’une famille, celle de Caton et de sa fille Marzia… laquelle aime contre l’idĂ©alisme et les combats moraux de son pĂšre,… Cesare. La passion dĂ©sespĂ©rĂ©e du pĂšre qui apprend un tel sentiment se dĂ©verse en un air foudroyant de haine et de dĂ©ploration impuissante Ă  la fois, lequel illumine tout l’acte II (L’ira soffrir saprei / Je saurai toujours endurer.. : coeur du politique endurci pourtant atteint dans sa chair, cd3 plage2).
Du reste l’entĂȘtĂ©e jeune fille ne fait pas seulement le dĂ©pit de son pĂšre, mais aussi celui de son prĂ©tendant Arbace, alliĂ© de Catone et qui doit bien reconnaĂźtre lui aussi la suprĂ©matie de Cesare dans le coeur de son aimĂ©e (superbe air de lamentation langoureuse, cd3, plage7 : Che sia la gelosia / Il est vai que la jalousie…)
Le rĂ©alisme (outrancier pour l’audience romaine… qui y voyait trop ouvertement l’engagement de Vinci et Metastase contre l’impĂ©rialisme des Habsbourg en Italie…) se dĂ©voile surtout dans l’acte III et ses coupes nerveuses, convulsives que l’ensemble Il Pomo d’oro saisit Ă  bras le corps. DĂ©termination de Fulvio partisan de Cesare, certitude de Cesare au triomphalisme aigu, portĂ© par l’amour que lui porte la propre fille de son vieil ennemi, laquelle s’embrase en vertiges et panique inquiĂšte (air confusa, smarrita / confuse, Ă©garĂ©e, cd3 plage12), c’est finalement la dĂ©faite de Cesare sur le plan moral et sentimental qui Ă©clate en fin d’action : car l’Empereur ici perd et la reconnaissance de son plus ardent rival (Caton se suicide, scĂšne XII) et l’amour de celle qui avait Ă©treint son cƓur, Marzia qui finalement le rejette par compassion pour la mort de son pĂšre… Autant de passions affrontĂ©es, exacerbĂ©es surgissent Ă©clatantes dans le trĂšs impressionnant quatuor (pour l’Ă©poque) qui conclue la scĂšne 8 : une sĂ©quence parfaitement rĂ©ussie, dramatiquement aussi ciselĂ©e qu’efficace dans l’exposition des enjeux simultanĂ©s. Un modĂšle du genre seria. Et le meilleur argument pour redĂ©couvrir l’Ă©criture de Vinci.

 

 

 

 

Catone in Utica (1728) confirme les affinitĂ©s du contre-tĂ©nor Cencic avec l’opĂ©ra seria metastasien du dĂ©but XVIIIĂšme

Seria napolitain, idéalement expressif et caractérisé

 

 

CLIC_macaron_2014vinci leonardo portrait compositeur napolitainDans le sillon de ses prĂ©cĂ©dentes rĂ©alisations qui ont rĂ©uni sur la mĂȘme scĂšne, un plateau de contre tĂ©nors caractĂ©risĂ©s (Siroe de Hasse, Artaserse de Vinci), Max Emanuel Cencic, chanteur initiateur de la production, rend hommage Ă  l’Ăąge d’or du seria napolitain. C’est Ă  nouveau une pleine rĂ©ussite qui s’appuie surtout sur l’engagement vocale et expressif des solistes dans les rĂŽles dessinĂ©s avec soin par Vinci et MĂ©tastase : le cĂŽtĂ© des vertueux rĂ©publicains, opposĂ©s Ă  Cesare est trĂšs finement dĂ©fendu. Saluons ainsi le Catone palpitant et subtile du tĂ©nor Juan Sancho, comme le veloutĂ© plus langoureux de Max Emanuel Cencic dans le rĂŽle d’Arbace. Le sopraniste Valer Sabadus trouve souvent l’intonation juste et la couleur fĂ©minine nuancĂ©e dans le rĂŽle de la fille d’abord infidĂšle Ă  son pĂšre puis obĂ©issante (Marzia). Reste que face Ă  eux, les vocalisations et la tension dramatique qu’apporte Franco Faggioli au personnage de Cesare consolident la grande cohĂ©rence artistique de la production. D’autant que les chanteurs peuvent s’appuyer sur le tapis vibrant et mĂȘme parfois trop bondissant des instrumentistes d’Il Pomo d’Oro pilotĂ© par Riccardo Minasi.
De toute Ă©vidence, en ces temps de pĂ©nuries de nouvelles productions lyriques liĂ©es au disque, ce Catone in Utica renouvelle l’accomplissement des prĂ©cĂ©dentes rĂ©surrections promues par le contre tĂ©nor Max Emanuel Cencic dont n’on avait pas mesurĂ© suffisamment l’esprit dĂ©fricheur. Les fruits de ses recherches et son intuition inspirĂ©e apportent leurs indiscutables apports.

Les amateurs de baroque hĂ©roĂŻque, enflammĂ© pourront dĂ©couvrir l’ouvrage de Vinci et MĂ©tastase en version scĂ©nique Ă  l’OpĂ©ra de Versailles, pour 4 dates, les 16,19,21 juin 2015. N’y paraissent que des chanteurs masculins en conformitĂ© avec le dĂ©cret pontifical de Sixtus V (1588) interdisant aux femmes de se produire sur une scĂšne. Le disque rĂ©alisĂ© en mars 2014 et publiĂ© par Decca a particuliĂšrement sĂ©duit la rĂ©daction cd de classiquenews, c’est donc un CLIC de classiquenews.

CD, opĂ©ra. Compte rendu critique. Vinci : Catone in Utica, 1728 (Cencic, 3 cd Decca 2014). Avec Max Emanuel Cencic (Arbace) · Franco Fagioli (Cesare) – Juan Sancho (Catone) · Valer Sabadus (Marzia) · Vince Yi (Emilia) – Martin Mitterrutzner (Fulvio) – Il Pomo D’oro · Riccardo Minasi, direction. 3 cd DECCA 0289 478 8194 – PremiĂšre mondiale. Enregistrement rĂ©alisĂ© en mars 2014.

Illustration : Leonardo Vinci (DR)

Versailles : Catone, le nouvel opéra recréé de Leonardo Vinci

vinci leonardo portrait compositeur napolitainVersailles, OpĂ©ra royal. Vinci : Catone in Utica: 16,19,21 juin 2015. CrĂ©ation. AprĂšs Artaserse, dĂ©jĂ  recrĂ©ation mondiale imposant le cahnt dĂ©sormais souverain des nouveaux contretĂ©nors, voici un nouvel Ă©vĂ©nement lyrique baroque, conçu par le chanteur Max Emanul Cencic : Catone in Utica. On connaĂźt l’opĂ©ra de Vivaldi qui lui est postĂ©rieur.  Le sujet met en avant la valeur moral du politique vertueux : le romain Caton, mort Ă  Utique en Tunisie en 46 avant JC. Ennemi de la corruption et des abus financiers, rĂ©publicain convaincu, Caton ose se dresser contre la tyrannie de Jules CĂ©sar (-59). DĂ©fenseur de PompĂ©e, Caton doit fuir en Afrique avec l’armĂ©e des rĂ©publicains… AustĂšre et stoĂŻque, Caton incarne un idĂ©al politique. Aux portes de la dĂ©faite, il prĂ©fĂšre se tuer Ă  Utique tout en mĂ©ditant le dialogue PhĂ©dron de Platon qui y disserte sur l’immortalitĂ© de l’Ăąme  ; le suicide de Cation est documentĂ© et relatĂ© par Plutarque (Vies parallĂšle des hommes illustres). L’opĂ©ra prend prĂ©texte de l’histoire de Caton pour aborder une figure passionnante de la loyautĂ© et du devoir… prĂ©monition de ce que sera l’opera seria inspirĂ© au XVIIIĂš par l’esprit des LumiĂšres.

catone-utica-lethiere-nu-allongeFlamboyant napolitain, Leonardo Vinci (1690-1730) aborde le sĂ©rieux du sujet avec une verve musicale et lyrique aussi irrĂ©sistible que son opĂ©ra prĂ©cĂ©demment crĂ©Ă© (et prĂ©sentĂ© aussi Ă  Versailles, Artaserse : l’opĂ©ra qui marque le sommet de carriĂšre comme maĂźtre de chapelle Ă  la Cour royal de Naples et qui est aussi l’oeuvre contemporaine de sa disparition en 173 donc Ă  seulement 40 ans). Le compositeur comme Porpora conçoit son ouvrage pour les castrats, selon l’esthĂ©tique proprement napolitaine : virtuositĂ©, expressivitĂ©, franchise. Habile artisan des contrastes dramatiques, Vinci construit tout son opĂ©ra sur l’opposition entre les deux ennemis politiques : l’ambitieux tyranique Jules Cesare et le rĂ©publicain vertueux, Ă  l’inflexible Ă©thique, Caton.
Arguments forts de la production versaillaise, sa distribution qui promet de nouvelles pyrotechnies vocales grĂące aux 3 contre tĂ©nors rĂ©unis : Max Emanuel Cencic, surtout les deux Ă©toiles de la nouvelle gĂ©nĂ©ration : Franco Fagioli (altiste) et Valer Sabadus (sopraniste) dont l’intensitĂ© du chant, l’engagement rare, l’Ă©clat mitraillette, l’autoritĂ© technique marquent chaque prestation. L’enregistrement au disque est annoncĂ© chez Decca simultanĂ©ment en juin 2015.
Hier dĂ©fendu et pour la majoritĂ© des gravures produites alors, recrĂ©Ă© par les artistes de la Capella de’Turchini (Antonio Florio, direction), Leonardo Vinci connaĂźt un regain de faveur auprĂšs des directeurs et producteurs de thĂ©Ăątre : le public suit naturellement, heureux de redĂ©couvrir les perles du seria napolitain du premier Settecento, d’autant plus convaincant grĂące Ă  une gĂ©nĂ©ration nouvelle de contretĂ©nors experts dans ce rĂ©pertoire.

 
 

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Vinci : Catone in Utica Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles
Les 16, 19 et 21 juin 2015

PremiĂšre en France / nouvelle production
Opera seria en trois actes. Livret de Métastase.
Créé au Teatro delle Dame de Rome, le 19 janvier 1728.

Franco Fagioli, Cesare
Juan Sancho, Catone
Max Emanuel Cencic, Arbace
Valer Sabadus, Marzia
Martin Mitterrutzner, Fulvio
Vince Yi, Emilia

Jakob Peters-Messer, mise en scĂšne

Il Pomo d’Oro
Riccardo Minasi, direction

 
 
 
Illustration : Mort de Caton Ă  Utique par Guillon LethiĂšre, 1795. Caton se donne la mort par Laurens (1863)

 
 
 

Compte rendu, opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal, le 19 mars 2014. Leonardo Vinci : Artaserse. Vince Yi
 Concerto Köln, Diego Fasolis, direction.

Dans la splendide programmation de l’OpĂ©ra Royal Ă  Versailles, c’est une des plus belles crĂ©ations baroques de la saison 2012/2013 que nous avons retrouvĂ© ce soir : Artaserse de Leonardo Vinci. Cet opĂ©ra, est un vĂ©ritable joyau perdu et aujourd’hui retrouvĂ©, grĂące au travail de recherche de Max – Emmanuel Cencic, toujours en quĂȘte de nouveautĂ©. Il fut composĂ© par un calabrais mĂ©connu du XVIIIe siĂšcle, Leonardo Vinci, sur le livret de Pietro Metastasio. C’est sur l’une des scĂšnes françaises les plus dynamiques, l’OpĂ©ra National de Lorraine Ă  Nancy qu’il a revu le jour l’annĂ©e derniĂšre. Nous y Ă©tions et vous avions relatĂ© toute la splendeur musicale et scĂ©nique qui nous avait Ă©tĂ© donnĂ©e d’entendre et de voir. Plus d’un an aprĂšs, disons le tout de suite, non seulement cet Artaserse n’a pas pris une ride mais il s’est bonifiĂ©. CrĂ©Ă© Ă  Rome en 1730, il ne put ĂȘtre chantĂ© que par des hommes y compris les rĂŽles fĂ©minins. Conservant ce principe, c’est donc un plateau de contre-tĂ©nors qui nous est offert dans cette magnifique production.

Recréation mémorable

vinci- artaserse_-_opera_royal_du_chateau_de_versaillesPietro Metastasio a offert, Ă  Vinci et aux castras, stars de la scĂšne en son temps, un livret Ă  la trame intensĂ©ment dramatique. La constance des sentiments les plus nobles s’y trouve confrontĂ©e Ă  la noirceur si humaine d’un pĂšre Ă©pris de pouvoir et d’un amoureux Ă©conduit, ainsi qu’aux doutes  qui s’emparent des hĂ©ros, face Ă  une vĂ©ritĂ© multiple. Les interprĂštes trouvent ici, en transcendant la virtuositĂ© la plus pure permise par la partition, des affects tragiques susceptibles d’offrir une vĂ©ritable Ă©motion, empreinte de mĂ©lancolie et de passion, au public.
Et si l’amour est Ă©videmment prĂ©sent, l’amitiĂ©, sentiment noble par excellence y tient un rĂŽle majeur. C’est elle qui permet de parvenir Ă  dĂ©nouer les machinations les plus cruelles et Ă  un tout jeune empereur de vaincre les tourments qui lui sont imposĂ©s.
Un seul vers tient ainsi en son cƓur la clĂ© de la tragĂ©die :« Mais je sais pour mon malheur/que l’amitiĂ© Ă©tait pour moi le choix du cƓur/et pour vous une nĂ©cessité ». C’est l’amitiĂ© qui Ă©vite une fin tragique, permettant aux deux couples (Artaserse/SĂ©mire – Arbace/Mandane, rĂ©ciproquement frĂšre et sƓur) de trouver le bonheur et pour Artabane, le pĂšre fĂ©lon, la rĂ©demption.
Musique et texte sont d’une grande beautĂ©, soulignons ici le trĂšs beau travail de traduction de Jean-François Lattarico. La mise en scĂšne de Silviu Purcărete, extrĂȘmement intelligente et percutante, souligne l’urgence et la violence des situations avec une fluiditĂ© qui suit avec brio, le rythme de la musique. Costumes  exubĂ©rants et Ă©clairages viennent participer avec justesse, au choix de la mise en abĂźme de ce thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre, oĂč tout n’est qu’illusion, oĂč la scĂšne prend possession de l’acteur et du spectateur, nous emportant dans un monde merveilleux.
Un seul changement, mais non des moindres, intervient dans la distribution. Philippe Jarrousky, qui avait donnĂ© par sa sensibilitĂ© toute sa consistance au personnage d’Artaserse, est ici remplacĂ© par un jeune contre-tĂ©nor d’origine amĂ©ricano-corĂ©enne, Vince Yi. MĂȘme si ce dernier est encore dramatiquement un peu moins mĂąture, son timbre, sa technique, ses aigus qui scintillent comme les plus prĂ©cieux des diamants, sans compter un rĂ©el panache lui permettent de vaincre trĂšs vite nos regrets. Voici un jeune homme promis Ă  un trĂšs bel avenir.
Depuis Nancy, le reste de la distribution a acquis une maturitĂ©, qui fait de cet Artaserse un duel Ă  fleurets mouchetĂ©s totalement incandescent. Les rĂ©serves que certains avaient pu Ă©mettre sur Juan Sancho (Artabano) et Yuriy Mynenko (Megabise) sont totalement soulevĂ©es tant chacun des chanteurs donne corps et Ăąmes Ă  ces deux rĂŽles de mĂ©chants, tourmentĂ© pour le premier, pervers pour le second. Tous deux sont des traĂźtres au dĂ©lire flamboyant et d’une maĂźtrise vocale Ă©poustouflante.
Le timbre de Valer Barna Sabadus (SĂ©mire, la sƓur d’Arbace et l’amante d’Artaserse) a gagnĂ© en suavité  et en profondeur. DĂšs l’acte I et son air « Torna innocente… », il est habitĂ© par son personnage et l’on tombe sous le charme de cet oiseau de paix, vĂȘtu de plumes blanches, aussi pur que ces intentions dans un monde de noirs sentiments.
Franco Fagioli (Arbase) Ă  l’hĂ©roĂŻsme tant vocal que scĂ©nique est Ă©tourdissant de virtuositĂ©. Son morceau de bravoure tant attendu du public « Vo solcando un mar crudele » totalement maĂźtrisĂ©, a dĂ©clenchĂ© un tonnerre d’applaudissements et plusieurs rappels. Avec un Max-Emmanuel Cencic  – dans le rĂŽle de Mandane- au timbre toujours aussi fascinant, Ă  la rondeur veloutĂ©, ils forment un couple qui ne peut que sĂ©duire. DĂšs le Duetto de l’acte I, leurs voix s’unissent en un legato aux envoĂ»tantes volutes, sensuelles et doloristes.
Dans la fosse le Concerto Köln fait preuve d’une Ăąme italienne et d’une splendeur dramatique rares. La direction de Diego Fasolis mĂ©lange de prĂ©cision et de tĂ©mĂ©ritĂ©, est un bonheur constant pour ce rĂ©pertoire. A l’issue du concert c’est un vĂ©ritable triomphe qui a Ă©tĂ© fait Ă  l’ensemble des interprĂštes, acteurs d’une soirĂ©e inoubliable.

Versailles. OpĂ©ra Royal, le 19 mars 2014. Leonardo Vinci (1690 – 1730) : Artaserse; opĂ©ra en trois actes sur un livret de Pietro Metastasio. Artaserse, Vince Yi ; Mandane, Max-Emmanuel Cencic ; Artabano, Juan Sancho ; Arbace, Franco Fagioli ; Semira, Valer Barna Sabadus ; Megabise : Yuriy Mynenko. Concerto Köln, Diego Fasolis, direction. Silviu Purcărete, mise en scĂšne et lumiĂšres. DĂ©cors, costumes, lumiĂšres : Helmut StĂŒrmer. LumiĂšres, Jerry Skelton