TchaĂŻkovski : Le Lac des Cygnes (Noureev, 1984)

cygnes_lac_noureev_tchaikovskiARTE. TchaĂŻkovski: le Lac des cygnes, le 29 dĂ©cembre 2013, 16h55. AchevĂ©e en 1876, la partition du ballet Le Lac des Cygnes de Tchaikovski tĂ©moigne de la volontĂ© du compositeur de confĂ©rer au ballet, une ampleur et un raffinement symphonique. S’inspirant des compositeurs spĂ©cialisĂ©s comme Adam (Giselle), Delibes (Coppelia) dont il connaĂ®t le gĂ©nie mĂ©lodique, TchaĂŻkovski apporte un souffle Ă©pique et tragique inĂ©dit au ballet romantique.

 

 

Le premier ballet symphonique russe

 

 

noureev_lac_cygnes_rudolf_noureevLe Lac des cygnes est le premier ballet du musicien russe qui Ă©crira ensuite Casse Noisette et La Belle au bois dormant avec une cohĂ©rence renforcĂ©e. A l’Ă©poque du Lac, le chorĂ©graphe pressenti Julius Reisinger, plutĂ´t classique et conservateur, ne travaille pas avec le compositeur : il est mĂŞme dĂ©concertĂ© par la modernitĂ© de la partition, son ampleur et son trop grand raffinement orchestral. Sans ĂŞtre un Ă©chec, la crĂ©ation de 1877 au BolchoĂŻ, reste une humiliation pour Tcha¨kovski, certainement trop en attente.
Les reprises au dĂ©but des annĂ©es 1880 confirme l’impact du Lac auprès des spectateurs. Après la mort de Piotr Illiytch (1893), la nouvelle chorĂ©graphie signĂ©e Petipa (et son adjoint Ivanov) en 1895 apporte un nouveau souffle au premier ballet symphonique russe.

Noureev chorégraphe
Rêve-cauchemar entre fantastique et féerie

La version de Noureev conçue en 1984 pour l’OpĂ©ra de Paris souligne la caractère hautement tragique du ballet : l’impuissance du prince Siegfried, la malĂ©diction du magicien Rothbart contre Odette, emprisonnĂ©e dans son corps de cygne.  La figure noire d’Odile offre aussi un contrepoint très dramatique (solo, duos et trios au III) Ă  l’intrigue. Noureev imagine Siegfried, possĂ©dĂ© par ses rĂŞves et fantasmes oĂą l’idĂ©al fĂ©minin reste inaccessible. Seul, dĂ©truit, vaincu par Rothbart en fin d’action, Siegfried tend une main impuissante face au spectacle des deux amants rĂ©ellement rĂ©unis : Odile qui l’a trompĂ© et Rothbart qui s’Ă©lèvent, libĂ©rĂ©s, dans le ciel…
C’est l’une des lectures du ballet les plus cohĂ©rentes et les plus captivantes. Elle s’inscrit mĂŞme dans le drame intime du compositeur qui homosexuel dĂ©chirĂ© a voulu croire dans l’espoir d’un mariage vouĂ© Ă  l’Ă©chec. De fait, TchaĂŻkovski ne se remettra jamais rĂ©ellement de ses noces ratĂ©es qui dĂ©bouche sur une course aux abĂ®mes… Odile le cygne blanc incarne une union rĂŞvĂ©e qui lui est interdite. Et dans la vision de Noureev, le prince ne peut que finir fou en fin d’action. EpurĂ© des figures non efficaces, rĂ©Ă©crit en particulier pour les solos des figures masculines (Siegfried et Rothbart), Le Lac version Noureev raconte un rĂŞve (les 2 tableaux des 32 cygnes blancs sur le lac : deux tableaux blancs qui synthĂ©tisent la tradition des tableaux illusoires Ă  la fois fantastiques et fĂ©eriques, au I et au III), rĂŞve qui tourne au cauchemar et Ă  la folie. La figure du prince est fatalement passive et impuissante : c’est la confession pour TchaĂŻkovski de la fatalitĂ© Ă  laquelle il se soumet malgrĂ©. C’est la clĂ© tragique de toute son oeuvre, perceptible dans la dramaturgie de ses opĂ©ras (OnĂ©guine) et de ses Symphonies.
 
TchaĂŻkovski
Le lac des Cygnes
1877, version Noureev, 1984

Arte, dimanche 29 décembre 2013, 16h55
OpĂ©ra de Paris, 2011 avec JosĂ© Martinez, Karl Paquette, Agnès Letestu dans les rĂ´les de Siegfried, Rothbart, Odile/Odette…). La version diffusĂ©e par Arte ne rĂ©unit pas la meilleure distribution possible Ă  Paris : certes les trois solistes ne manquent pas d’Ă©lĂ©gance ni de technique mais la virtuositĂ© souvent froide et mĂ©canique de Martinez et de Letestu n’empĂŞchent pas un caractère dĂ©sincarnĂ© qui Ă´te Ă  la vision essentiellement passionnĂ©e et introspective de Noureev sa troublante attractivitĂ©. De toute Ă©vidence, on attend une distribution plus fulgurante.