Compte rendu, opĂ©ra. Lille. OpĂ©ra de Lille, le 29 janvier 2015. Mozart : Idomeneo. Kresimir Spicer, Rachel Frenkel, Rosa Feola… Lee Concert d’AstrĂ©e. Emmanuelle HaĂŻm, direction. Jean-Yves Ruf, mise en scène.

Pour cette nouvelle production d’Idomeneo Ă  l’OpĂ©ra de Lille, le metteur en scène Jean-Yves Ruf s’associe Ă  Emmanuelle HaĂŻm et Le Concert d’AstrĂ©e pour la crĂ©ation du premier vĂ©ritable opĂ©ra de maturitĂ© de Mozart. Un opĂ©ra seria Ă  part, racontant l’histoire du Roi de Crète amenĂ© Ă  tuer son fils Idamante, par les caprices de la superstition religieuse, Ă©cartant l’Ă©tat de raisonnement pour la raison d’Etat ; Idomeneo prĂ©tend sauver le royaume de la furie d’un Neptune tricheur. Pendant ce temps Elettra se trouve en Crète, ainsi qu’Ilia, princesse des Troyens vaincus, qui est aussi Ă©prise d’Idamante. Une distribution plutĂ´t jeune et pĂ©tillante habite les personnages, avec des prises de rĂ´les remarquables. Un spectacle visiblement très riche et une musique dans laquelle se dĂ©lecter !

Chef-d’oeuvre incontestable

Beaucoup d’ancre a coulĂ© et coule encore au sujet d’Idomeneo. Pendant sa composition Ă  Munich en 1780 Mozart avait une correspondance très active avec son père, sa sĹ“ur, et amitiĂ©s par rapport aux nombreuses pĂ©ripĂ©ties de la production, les caprices des chanteurs, l’exigence du commanditaire, etc… ImmĂ©diatement après sa crĂ©ation on parlait d’un certain aspect « gluckiste » de la partition, des nombreux chĹ“urs, de l’influence de Haendel, etc… Aujourd’hui encore nous lisons avec curiositĂ© tout ce qu’on dit sur la difficultĂ© technique des rĂ´les, sur la richesse et la complexitĂ© de la partition, sur la peur que l’œuvre inspire Ă  certains metteurs en scène, etc., etc., etc. Si nous sommes de l’avis qu’on se sert souvent de ces stĂ©rĂ©otypes sur le monument qu’est Mozart pour excuser la mĂ©diocritĂ©, ces clichĂ©s ont nĂ©anmoins un fond de vĂ©ritĂ©.

idomeneo patricia ciofi elettra opera de lille 4Le Mozart d’Idomeneo (mais pas que) est comme le soleil, il illumine sans discrĂ©tion, il Ă©claire et rĂ©vèle tout, il montre la petitesse et la grandeur sans discrimination. Emmanuelle HaĂŻm et son fabuleux ensemble Le Concert d’AstrĂ©e font preuve d’une sagesse Ă©tonnante, mais fort heureusement non exclusive. Ils ouvrent l’œuvre avec beaucoup de brio, notamment les cordes si rĂ©actives, mais aussi un brio quelque peu dĂ©saccordĂ© des cors. Pendant les 3 actes nous pensons au cĂ©lèbre orchestre de Munich pour qui Mozart a Ă©crit ces pages si riches, et nous trouvons la prestation de l’orchestre, si rĂ©servĂ©e soit-elle, pleine de qualitĂ©s, notamment en ce qui concerne les tempi, la vivacitĂ© des cordes, le charme et la candeur si particulière des bois bellissimes du Concert d’AstrĂ©e. Idem pour les chĹ“urs très sollicitĂ©s. Le premier et le dernier nous laissent abasourdis de bonheur, mais ils n’ont pas Ă©tĂ© tous interprĂ©tĂ©s avec le mĂŞme panache ni la mĂŞme vigueur. Un dĂ©sĂ©quilibre qui peut s’interprĂ©ter comme innĂ© Ă  l’œuvre, peut-ĂŞtre. Or, en dĂ©pit du livret mĂ©tastasien d’Antoine Danchet Ă©ditĂ© par Giambattista Varesco (avec qui Mozart avait dĂ©jĂ  eu affaire pour Il Re Pastore, son opus lyrique prĂ©cĂ©dent), si beau et si stylĂ© soit-il ; par les cadeaux que Fortune a gĂ©nĂ©reusement offert au gĂ©nie salzbourgeois, il n’existe pas un moment ennuyeux ni de vrai temps mort dans la partition. Aux interprètes donc d’habiter leurs rĂ´les, musicale et théâtralement. Les chanteurs-acteurs de la distribution on relevĂ© le dĂ©fi, notamment avec l’intense travail d’acteur qu’achève Jean-Yves Ruf, metteur en scène. Mais parlons de la musique d’abord.

Ilia et Idamante : deux perles vocales

idomeneo7-1Le titre de l’oeuvre est Idomeneo, re di Creta ossia Ilia e Idamante. Pour cette nouvelle production lilloise le titre Ilia et Idamante paraĂ®t beaucoup plus pertinent qu’IdomĂ©nĂ©e. Kasimir Spicer dans le rĂ´le titre est un tĂ©nor qu’on aime bien par la qualitĂ© de son style et son investissement toujours impressionnant. S’il brille par la lumière propre Ă  son talent, avec le pianissimo le plus beau de toute la performance, et que nous aurons du mal Ă  oublier lors de son « Fuor del mar » au premier acte, nous avons aussi remarquĂ© la difficultĂ© du chanteur par rapport aux arabesques, au souffle et Ă  la projection. Certes, il s’agĂ®t d’un air de bravoure virtuose que Mozart a dĂ» adapter pour le tĂ©nor vieillissant crĂ©ateur de l’œuvre : Anton Raaff. De mĂŞme pour la soprano Patrizia Ciofi dans le rĂ´le d’Elettra, Princesse argonaute rĂ©pudiĂ©e. Une Princesse très chic mais pas aussi choc. Tant de belles choses dans sa prestation, le style, les rĂ©citatifs pleins d’intention, une agilitĂ© vocale confirmĂ©… Mais aussi de la difficultĂ© Ă  chanter son premier air de bravoure « Tutto nel cor vi sento », un souffle manquant, une voix souvent inaudible, pĂ©tillante mais sans Ă©paisseur. Un dĂ©but un peu dĂ©cevant, malgrĂ© son incroyable talent d’actrice qui, au moins, captivait les yeux de l’auditoire. Heureusement pour elle, sa performance est progressive. Lors de son deuxième air elle fait preuve d’un beau legato et des beaux piani, et elle impressionne surtout par son appropriation de la cadence, Ă  laquelle elle ajoute un je ne sais quoi du belcanto du XIXe, ravissant. Son air de clĂ´ture « D’Oreste, d’Aiace » est Ă  l’opposĂ© de son premier au niveau de l’assurance, de l’interprĂ©tation, du volume, de la projection. Elle est très expressive et elle le chante avec vigueur, mais l’instrument reste le mĂŞme, Ă  notre avis beaucoup plus agile que dramatique donc peu propice au rĂ´le. MĂŞme remarque pour le tĂ©nor Edgaras Montvidas (autrement un Alfredo touchant Ă  Nantes, pour cette Traviata mise en scène par Emmanuelle Bastet) dans le rĂ´le d’Arbace, confident d’Idomeneo. S’il est un excellent acteur et plutĂ´t beau Ă  regarder, son air virtuose au premier acte « Se il tuo duol » (frĂ©quemment supprimĂ© tellement il est difficile, nous l’avouons), laisse Ă  dĂ©sirer.

En l’occurrence les vĂ©ritables chefs de file sont Ilia et Idamante, prises de rĂ´les pour les deux jeunes chanteuses, en vĂ©ritĂ©. La soprano Rosa Feola dans le rĂ´le d’Ilia fait ses dĂ©buts en France dans cette production. Dès son premier air « Padre, germani, addio », les maintes qualitĂ©s de sa performance saisissent. Un timbre riche, une diction impeccable, une sensibilitĂ© dramaturgique complexe dont elle fait preuve par son chant et par son jeu. Une prestation qui augmente en beautĂ© au cours des actes. Son « Se il padre perdei » au deuxième un bijou d’expression, d’intention, de sincĂ©ritĂ©, les bois dĂ©licieux du Concert d’AstrĂ©e s’accordant majestueusement Ă  l’instrument de la soprano. Que dire enfin de son dernier air au 3e acte « Zeffiretti lusinghieri » si ce n’est-ce qu’elle y exprime la douceur de son amour avec un sublime legato et un chant dĂ©bordant d’Ă©motion ? Une artiste Ă  suivre absolument. Pareil pour l’objet de son amour, Idamante, inteprĂ©tĂ© par la mezzo-soprano Rachel Frenkel, qui nous impressionne dès son entrĂ©e au premier acte « Non ho colpa » par le timbre et l’Ă©motion juvĂ©nile dĂ©licieusement nuancĂ©e, mĂŞme si la cadence n’a pas Ă©tĂ© le moment le plus rĂ©ussi. Sa participation au quatuor du dernier acte « Andro ramingo e solo » est un sommet d’expression. Remarquons Ă©galement la prestation rapide mais solide d’Emiliano Gonzales Toro, en Grand prĂŞtre et notamment de la basse Bogdan Talos (La Voix) que nous aurions aimĂ© Ă©couter davantage.

Et la pierre d’achoppement de la production ? La mise en scène du talentueux et pragmatique Jean-Yves Ruf a des qualitĂ©s et des dĂ©fauts. FĂ©licitons d’abord sa scĂ©nographe Laure Pichat pour des dĂ©cors d’une beautĂ© plastique tout Ă  fait frappante ! Un dĂ©cor par acte, un plateau toujours circulaire avec un rideau de fins fils qui permettent la transparence mais reflètent les belles lumières de Christian Dubet. Ni approche historique ni vĂ©ritable transposition par contre. Des beaux tableaux visuels ravissants, un travail d’acteurs souvent poussĂ© et souvent brillant… Mais des coutures par trop visibles d’un discours crĂ©atif incertain, voire incohĂ©rent.

Dès la levĂ©e du rideau nous avons un flashback de l’extraordinaire mise en scène de l’Elena de Cavalli (une production de grande valeur! – OpĂ©ra de Lille, janvier 2015), dans le sens oĂą la structure circulaire domine le plateau. Très beau. Les troyens prisonniers Ă  l’intĂ©rieur du faux rideau circulaire, couverts de draps blanchâtres comme Ilia… Nous sommes quelque part, Ă  un moment prĂ©cis de l’histoire, on dirait, mais on ne sait pas vraiment. Sauf qu’après arrive une procession des croyants… Hindous !? Mais pas que !!! Nous sommes dĂ©cidĂ©ment dans le mĂ©li-mĂ©lo d’Ă©poques, de styles, un peu de tout et beaucoup de n’importe quoi. Expliquons : Dans cette procession, des « prĂŞtres » habillĂ©s en derviche (mystiques du soufisme, aux longues robes noires et des chapeaux longs plus ou moins coniques) rentrent sur scène avec de l’encens Ă  la myrrhe et au copal (typiquement catholique, ajoutons). Un ascète de facture indienne a une expĂ©rience mystique devant le faux sacrifice dont il est le protagoniste, l’expĂ©rience est comme une espèce de possession, mais, dĂ©moniaque ou angĂ©lique ? En tout cas Ă©pileptique. Au mĂŞme temps Idomeneo, Roi de Crète (oĂą d’un royaume indien avec une minoritĂ© des musulmans mystiques qui ne brĂ»lent pas du benjoin d’Arabie ni du santal mais de la myrrhe, et qui, par hasard, sont les prĂŞtres du dit Roi au patronyme grec…), est habillĂ© en occidental avec une couronne dorĂ©e qui paraĂ®t une bague contemporaine. Passons au troisième et dernier acte avec un bel arbre impressionnant qui n’est pas sans rappeler le bois sacrĂ© du château de Winterfell dans le Nord de la sĂ©rie tĂ©lĂ©visuelle Game of Thrones / Le TrĂ´ne de Fer, Ă  son tour inspirĂ© du Moyen Age Ă©cossais… Heureusement toutes ces banalitĂ©s sophistiquĂ©es et incohĂ©rentes acquièrent un sens, plus ou moins, uniquement grâce au travail d’acteurs des chanteurs : leur performance fait illusion de cohĂ©sion. Voici donc un show spectaculaire, de belles ombres et lumières, rĂ©fĂ©rences Ă  l’Inde, au mysticisme islamique, mĂŞme Ă  la Grèce (un petit peu quand mĂŞme). Un dĂ©filĂ© des modes du monde riche en prĂ©textes, avec comme principale qualitĂ© rĂ©demptrice, d’un point de vue dramaturgique, nous insistons, le jeu d’acteur qui est tellement fort et intĂ©ressant, que nous excusons, mais pas sans rĂ©serves, le manque d’égard face Ă  l’intellect et Ă  la culture des spectateurs dans cette mise en scène Ă  la beautĂ© confondante et conflictuelle, mais certaine.

Une production Ă  voir et surtout Ă  Ă©couter Ă  l’OpĂ©ra de Lille le 29 janvier ainsi que les 1er, 3 et 6 fĂ©vrier 2015 !