Compte rendu, opéra. Paris. Palais Garnier, le 26 mai 2016. Reimann : Lear. Bo Skovhus, Bieito, Luisi.

L’opĂ©ra du XXème siècle revient au Palais Garnier ! Il s’agĂ®t d’une nouvelle production de Lear du compositeur vivant Aribert Reimann, signĂ©e Calixto Bieito, et comptant dans sa fabuleuse distribution des noms tels que Bo Skovhus, Annette Dasch, Gidon Saks, Andreas Scheibner ; dirigĂ©s par le chef italien Fabio Luisi. Un Ă©vĂ©nement rare, voire bizarre, d’un intĂ©rĂŞt tout Ă  fait indĂ©niable !

OPERA. LE ROI LEAR au Palais GarnierInspirĂ© de la TragĂ©die du King Lear de Shakespeare, l’opĂ©ra de Reimann est crĂ©e en 1978 Ă  Munich grâce Ă  l’insistance du cĂ©lèbre baryton Dietrich Fischer-Dieskau, qui en rĂ©clame d’abord Ă  Benjamin Britten en 1961, la trame d’un opĂ©ra… avant de voir son projet matĂ©rialisĂ© finalement par Reimann et son librettiste Claus H. Henneberg, d’après le Barde. Ĺ’uvre Ă  la genèse exceptionnelle, elle est aussi une continuation naturelle de la « nouvelle » dynamique du théâtre lyrique et du rapport de la musique Ă  son texte, de fait instaurĂ©e par Debussy dans son PellĂ©as et MĂ©lisande composĂ© Ă  la fin du 19ème siècle et crĂ©Ă© Ă  l’aube du 20ème. Comment cela ? Bien que prĂ©sentĂ© Ă  sa crĂ©ation comme un « opĂ©ra composĂ© sur une Ĺ“uvre littĂ©raire » ou « Literatur-Oper », l’ouvrage est en vĂ©ritĂ© une Ĺ“uvre de grande authenticitĂ©, Ă  part entière ; surtout pas l’accompagnement musical d’une pièce ; ici Henneberg compose un livret nouveau, particulièrement distinct et succinct par rapport Ă  Shakespeare ; Reimann Ă©crit une partition expressionniste qui s’accorde magistralement Ă  l’intensitĂ© de la tragĂ©die et qui ne laisse jamais le public indiffĂ©rent.

Quand l’expressionnisme n’exprime plus rien

Le public de cette première (ou 9ème reprĂ©sentation au total depuis son entrĂ©e au rĂ©pertoire en 1982), respire, soupire, s’offusque, pleure, a des frissons, perd l’haleine, s’Ă©tonne et s’Ă©meut au cours de deux heures et demi de prĂ©sentation.

L’histoire du vieux Roi Lear, connue de tous, en fait beaucoup. Au moment d’annoncer le partage de son hĂ©ritage Ă  ses 3 filles, il leur rĂ©clame l’expression de leur amour pour lui afin qu’il prenne sa dĂ©cision… Goneril et Regan, fausses, font l’Ă©loge, mais Cordelia, sincère, dit tout simplement qu’elle aime son père comme une fille l’aime, ce qui est pour Lear un sacrilège ; il finit par la bannir après l’avoir humiliĂ©e et donne sa partie de l’hĂ©ritage Ă  ses sĹ“urs. Le dĂ©but d’une descente aux enfers de la folie. Le Roi Lear, après s’ĂŞtre rendu compte de la supercherie des grandes sĹ“urs, essaie de revenir sur ses pas, mais trop tard. Il mourra avec le cadavre de sa fille Cordelia, venue le sauver, dans ses bras. Puisque les sĹ“urs meurent aussi (obligĂ©!) la famille Lear s’Ă©teindra.

Le travail de mise en scène de Calixto Bieito, connu pour ses tendances regie-theater, – souvent controversĂ©, est d’une grande intensitĂ© et pertinence, avec peu d’images et d’effets faciles, mais au contraire d’une subtilitĂ© riche en significations. Dans la proposition atemporelle, le travail d’acteur est tout Ă  fait remarquable. Des thèmes d’une profondeur presque mĂ©taphysique sont explorĂ©s, et la perspective est d’une grande humanitĂ©. Lear paraĂ®t donc abattu par la vieillesse qu’il veut oublier par son acharnement Ă  des vieilles notions presque perverses de l’amour et du pouvoir. On ne parle jamais d’inceste mais cela se devine. Comme partout dans Shakespeare, les vĂ©ritĂ©s profondes qu’aucun personnage n’ose jamais dire vraiment, l’accumulation de non-dits, les intentions dĂ©guisĂ©es, … crĂ©ent une structure dramatique chargĂ©e qui termine toujours Ă©croulĂ©e par sa propre lourdeur. Dans ce sens, la complicitĂ© entre la fosse et le plateau est davantage Ă©tonnante.
La musique de Reimann, atonale, inaccessible, difficile Ă  lire et Ă  interprĂ©ter, voire difficile Ă  Ă©couter, peut s’apparenter Ă  la musique d’un Berg ou d’un Webern, avec un je ne sais quoi de non assumĂ© en provenance de Britten. Dans ce langage radical propres aux annĂ©es 1970, nous trouvons de vocalises de fonction utilitaire, mais surtout de la violence, associĂ©e Ă  un rejet de tout rĂ©alisme musical, absence totale de mĂ©lodie ou presque, une importance extrĂŞme accordĂ©e au rythme qui est Ă  peine suggĂ©rĂ©, et qui seul dĂ©termine la matĂ©rialisation souvent hasardeuse du chant syllabique. Si la musique s’apparente parfois Ă  un vestige d’une avant-garde qui est loin derrière, l’Ă©vĂ©nement, et surtout les performances ne sont pas dĂ©pourvues d’intĂ©rĂŞt. Le mariage du chant au texte, la complicitĂ© millimĂ©trique des chanteurs avec l’orchestre, sont exaltĂ©s par le travail pointu du metteur en scène.
Ainsi nous trouvons un Bo Skovhus de rĂŞve dans le rĂ´le-titre (ou de cauchemar!). L’opĂ©ra, c’est lui ; mĂŞme s’il n’est pas toujours sur scène. HabituĂ© du rĂ´le, le baryton danois interprète un Lear dont certes l’âge le tourmente, mais surtout un souverain finalement naĂŻf, qui n’a pas une claire conscience de ce qu’est l’amour, … un Lear qui souffre donc comme tous. Du Roi bien-aimĂ© au clochard insensĂ© (remarquons la tendance dans la mise en scène contemporaine de reflĂ©ter la rĂ©alitĂ© de notre contexte Ă©conomique mondial), il est très touchant, et paraĂ®t complètement habitĂ© par le rĂ´le, théâtralement autant que musicalement. De mĂŞme pour les trois filles interprĂ©tĂ©es par Ricarda Merbeth, Erika Sunnegärdh, Annette Dasch. Si la Cordelia de la dernière a tout pour elle, avec une voix qu’elle maĂ®trise et une belle prĂ©sence, son rĂ´le de fausse-hĂ©roĂŻne, sa voix est presque Ă©clipsĂ©e par les performances des autres sĹ“urs, dont l’intensitĂ© macabre et sadique Ă©vidente frappe l’audience, y compris l’ouĂŻe du public, mitraillĂ© par de faux unissons, ambitus insolents, et toutes les autres Ă©lucubrations de l’esprit expressionniste qui Ă  force de vouloir tout dire, ne dit plus rien. Remarquons Ă©galement la prĂ©sence de Gidon Saks en tant que Roi de France, qui mĂŞme s’il a du mal avec l’absence de mĂ©lodie, se distingue nĂ©anmoins et pour notre plus grand bonheur, puisqu’il arrive Ă  rendre belle, une musique qui se veut moche, mĂŞme si ce n’est que pour quelques mesures seulement. Ou encore le Comte de Gloucester de Lauri Vasar, dont le timbre plaĂ®t malgrĂ© tout, ou le Duc d’Albany d’un Andreas Scheibner Ă  l’intelligence musicale remarquable. N’oublions pas le rĂ´le parlĂ© mais sachant lire la musique (puisqu’il doit agrĂ©menter son personnage de tonalitĂ©s et procĂ©dĂ©s musicaux) du Fou, interprĂ©tĂ© dĂ©licieusement, par le comĂ©dien Ernst Alisch.
Une production de choc au Palais Garnier, dont nous parlerons encore, et qui mĂ©rite sans aucun doute le dĂ©placement… Une Ĺ“uvre sombre, Ă©trange, riche en particularitĂ©s Ă  voir au Palais Garnier jusqu’au 12 juin 2016.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier. 26 mai 2016. Reimann : Lear. Bo Skovhus, Annette Dasch… Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra national de Paris… Calixto Bieito, mise en scène. Fabio Luisi, direction musicale.

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