vendredi 14 juin 2024

CRITIQUE, opéra. GENÈVE, Grand-Théâtre, le 2 mai 2023. CHOSTAKOVITCH : Lady Macbeth de Mtsensk. A. Stundyte, L. Elgr, D. Ulyanov, J. Daszak… C. Bieito / A. Perez.

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

 

Quel choc ! Nous sommes sortis abasourdis du Grand-Théâtre de Genève – à l’issue de cette deuxième représentation de Lady Macbeth de Mtsensk de Dmitri Chostakovitch, mise en scène par Calixto Bieito et dirigée par Alejo Perez -, et c’est bien à une soirée lyrique d’ANTHOLOGIE à laquelle nous avons eu la chance d’assister, comme l’on en vit qu’une tous les trois ou quatre ans, c’est-à-dire tous les 500 opéras pour nous dont c’est le métier que d’en faire des comptes-rendus aux quatre coins de l’Europe et à longueur de temps.

 

 

Soirée anthologique au GT de Genève…

Remarquable Lady Macbeth de Mtsensk
de Calixte Bieito

La première composante de ce fracassant succès est l’extraordinaire proposition scénique du trublion catalan Calixto Bieito, dont nous n’avons pas toujours goûté le travail, mais qui signe là – à nos yeux (dans une production déjà monté à l’Opera Ballet Vlaanderen) – sa meilleure mise en scène. Mais c’est avant tout l’œuvre elle-même, qui fait partie du « top 10 » de nos opéras préférés, et qui contient les germes d’un succès qui jamais ne se dément quand l’équipe artistique se montre à sa hauteur.
Lady Macbeth de Mtsensk est l’ouvrage d’un jeune génie fulgurant, en même temps qu’une œuvre étonnamment mûre puisqu’elle contient en germe beaucoup de ses compositions futures. Que ce soit dans le sarcasme ou dans la compassion envers l’humanité douloureuse qui habite nombre de ses partitions de la fin, on y trouve déjà toutes les caractéristiques de son langage angoissé, à fleur de peau, où les clins d’œil burlesques alternent avec les scènes déchirantes en une succession frénétique, et nous heurtent avec une puissance proprement inouïe. On reste pantois devant l’interlude orchestral qui traduit l’acte d’amour de Katerina et de Sergueï au premier acte, et pétrifié au dernier, alors qu’un formidable forte précède l’hallucinante plainte de Katerina :

« Dans un bois, il y a un lac profond
et son eau est noire comme ma conscience ».

Ce degré d’émotion se rencontre rarement sur une scène d’opéra, et cette partition grandiose réclame dès lors une proposition scénique qui se hisse à sa hauteur, comme c’est le cas ce soir !

Bieito transpose l’action dans une usine pétrolière, et la scénographie (signée Rebecca Ringst) est essentiellement constituée par des cuves et des échafaudages maculés du précieux or noir. Ils encadrent la maison des Ismaïlov : un quadrilatère d’une blancheur clinique, complètement aseptisé, baignant dans une lumière blafarde. A contrario, le devant de la scène est recouvert d’une épaisse fange noire, dans laquelle se déroulera le premier « combat » érotique de Katerina et Sergueï.
Au dernier acte, dans une scène d’une violence inouïe, l’héroïne y plaque sauvagement la tête de Sonietka qui s’y étouffe, avant de s’égorger tout en fixant le public droit dans les yeux, afin de le prendre à témoin de l’ultime étape de son calvaire. Étant (re)placé au centre du premier rang – dans une salle plus que moitié vide (presque une constante au Grand-Théâtre de Genève depuis la Pandémie de Covid…) – pour mieux appréhender le spectacle, nous ne sommes pas près d’oublier cet hallucinant moment de théâtre !
Dans une autre scène choc, où la violence le dispute cette fois à l’humiliation, on voit Boris, qui a fait d’Aksinia son esclave sexuelle, la traîner jusqu’à son lit, après lui avoir passé une laisse au cou. Dans cet univers à donner le frisson et à susciter l’épouvante, Bieito fait bouger une foule anonyme, habitée par la haine de la « différence » (une scène montre un homosexuel marqué au fer rouge pour ses mœurs jugées contre-nature), toujours prompte à la grossièreté. Ces opprimés qui rêvent d’être des oppresseurs, isolent et persécutent Katerina dont le désespoir, dans la vision du metteur en scène, doit être absolu. Bieito excelle à donner à chaque interprète un profil fermement dessiné ; leurs gestes, toujours éloquents et pourtant naturels, n’entravent nullement leur spontanéité, si bien que chacun se meut avec l’aisance d’un acteur de théâtre chevronné. Une inoubliable et magistrale leçon de théâtre (lyrique) !

 

 

 

Ausrine Stundyte,
vibrante et pathétique Katerina

 

 

 

Pour continuer, Aviel Cahn a réuni à Genève les principaux artisans du triomphe qu’avait remporté le spectacle quand il l’avait monté à l’Opéra d’Anvers en 2014 (quand il dirigeait cet opéra qui forme, avec celui de Gand, l’Opéra Ballet des Flandres). Et la soirée repose avant tout sur l’écrasant rôle-titre porté jusqu’à l’incandescence par la soprano lituanienne Ausrine Stundyte, véritable torche humaine, vibrante et pathétique Katerina, d’une vitalité irrésistible et d’une incroyable endurance vocale. On ne peut que rendre les armes devant cette voix saine et ample, aux aigus glorieux, jamais criés. La chanteuse est surtout en adéquation avec la direction d’acteurs très précise de Bieito : elle ne privilégie ni n’occulte aucun des traits de caractères de cette Lady Macbeth russe. Elle est à la fois une victime (de la société, des circonstances), une meurtrière cynique, une séductrice doublée d’une calculatrice, une femme à la fois vénale et généreuse, motivée autant par le sentiment amoureux que par la luxure. Un intense et complexe portrait de femme que le physique de la cantatrice rend encore plus explicite par le cocktail d’un corps voluptueusement provocant et d’un regard bleu acier qui transperce l’âme des spectateurs. L’incroyable et interminable standing ovation qui a salué sa sidérante prestation, au rideau final, est venu confirmer pour cette comédienne / chanteuse d’un format hors norme tient sa place d’icône dans le paysage lyrique mondial – aux côtés de la non moins incandescente Asmik Grigorian !

 

Le Serguei de Ladislav Elgr,
en bête sexuelle et parfait macho

 

 

De son côté, le ténor tchèque Ladislav Elgr est un Sergueï suffisamment bâti en athlète pour répondre aux exigences que la régie lui impose, jusqu’à se retrouver les fesses à l’air quand il « culbute » Katerina sur le plan de travail de la cuisine. Pour la partie scénique, le ténor tchèque demeure, jusqu’au moment de la punition, sur le chemin de la Sibérie, une véritable bête sexuelle et un parfait macho, mais vocalement l’on constate malheureusement qu’il a perdu en sûreté dans le registre aigu par rapport à il y a huit ans ; mais la prestation reste néanmoins plus que convaincante.
Sans nuage, en revanche, celle de la magnifique basse russe Dmitry Ulyanov qui impressionne dans le rôle du détestable et répugnant personnage de Boris Ismaïlov, avec ses rodomontades hargneuses, entonnées à pleine puissance, dans le grave comme dans l’aigu. Dans le rôle de Zinovi Ismaïlov, le pâle mari de Katerina, le ténor anglais John Daszak dont la voix et le jeu soulignent le caractère falot et comme absent du personnage.
C’est en fait tout un monde décadent, parmi la flopée de rôles secondaires (avec une mention pour la Sonyetka de Kai Rüütel et le Commissaire de police d’Alexey Shishlyaev) qui s’investit ici sans réserve dans la noire évocation d’une société totalement décadente et perverse – à l’instar du Chœur du Grand-Théâtre de Genève, brillant comme à son habitude, qui ne cache pas son plaisir à figurer dans ce spectacle où il est parfaitement intégré grâce à une éblouissante direction d’acteurs (hallucinante scène finale où il forme une cohorte d’âmes damnées), et où ses talents dramatiques sont ainsi tout aussi sollicités que ses aptitudes vocales.

Dernier bonheur de la soirée, la direction musicale du chef argentin Alejo Perez (actuel directeur musical de l’Opéra Ballet des Flandres) allume le feu au sein d’un souverain Orchestre de la Suisse Romande, en mettant en place une lecture hallucinée de la partition : les cuivres halètent, les cordes grincent, et les bois frémissent. Le chef se permet ici, et l’on ne lui donnera pas tort, de distendre les rythmes, ou de surligner les brutales interventions des cuivres… pour un résultat à couper le souffle. Quitte à nous répéter, une inoubliable soirée lyrique comme on en vit tous les 3 ou 4 ans !

 

 

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. GENÈVE, Grand-Théâtre, le 2 mai 2023. CHOSTAKOVITCH : Lady Macbeth de Mtsensk. A. Stundyte, L. Elgr, D. Ulyanov, J. Daszak… C. Bieito / A. Perez. Photos © Magali Dougados

 

 

 

 

VIDÉO : Teaser de « Lady Macbeth de Mtsensk » au Grand-Théâtre de Genève

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