Paris. Théâtre de l’Athénée, le 11 avril 2009. Ralph Vaughan Williams: Songs of Travel, Riders to the Sea. Jean-Luc Tingaud, direction. Christian Gangneron, mise en scène.

Houle musicale


L’Atelier de recherche et de création pour l’art lyrique (Arcal), en résidence au Grand Théâtre de Reims et en région Champagne Ardenne, présente dans Riders to the Sea (“Cavaliers à la mer”, 1924-1932) l’une de ses productions les plus accomplies, avec en apport si apprécié, la révélation d’une extraordinaire partition lyrique du début du XXè siècle.
Le metteur en scène Christian Gangneron, (fondateur de l’Arcal depuis 1983) a su imposer la tournée de cet opéra intimiste et profond, dont le chant de la fatalité et des lamentations est portée par une écriture sensible, au carrefour de la musique et de la poésie, née entre la collaboration de deux âmes créatrices singulières, Ralph Vaughan Williams qui s’inspire de la prose âpre et traversée d’éclairs et de visions du poète Synge. Il est le maillon décisif dans la musique anglaise, entre Edward Elgar (1857-1934) et Benjamin Britten (1913-1976).

La pièce en un acte de l’Irlandais John Millington Synge (1871-1909), est bercée par la sensation du vertige et de l’impuissance humaine face au déchaînement des éléments marins. Sur la recommandation de son aîné Yeats, Synge qui sillonne avec son violon les routes européennes en 1896, prend la décision de rejoindre les îles iralndaises d’Aran (Inishmore, Inishmaan, Inisheer: 3 îles battues par les vents, où la dureté des climats synthétise toute l’existence terrestre). Là, Synge observe les moeurs locales chaque été pendant 5 ans: c’est la solitude du poète maudit insatisfait, seul au monde et parmi les hommes. C’est le chant de l’inquiétude profonde et permanente, tissée dans une matière incandescente faite de tension, et d’incertitude, c’est le sentiment d’une éternel peine. L’homme ne connaît pas la paix et sa pauvre errance exprime tout au moins les rêves chimériques et les échecs amers d’une vie sans illusions et sans issues.
Williams semble particulièrement inspiré par les climats de Synge sur le motif irlandais.: solitude, renocement, perte, deuil, noyade, fatalité: le coktail est dépressif mais la musique proche du sublime. Toute la mise en scène, resserrée, tendue, exprime le tableau de l’indigence humaine, de l’accablement, incarnés par le personnage centrale de la mère: en définitive, la mer qui ronge toute espérance lui aura pris ses 6 fils, son époux et son beau-père. L’opéra nous rappelle la terrifiante réalité de la vie des femmes de pêcheurs et de marin. Le dernier fils avant de mourir, part lui-aussi contre les forces naturelles à la recherche de son frère Michael, que l’on soupçonne perdu en mer…


Cavaliers perdus


Mère outragée, mère déconstruite, en perpétuelle lamentation qui croit voir son jeune fils (Michael) chevauchant un cheval au vent, alors qu’elle veut retrouver son dernier fils pour lui remettre le pain qu’il a omis de prendre avant de quitter la maisonnée, Jacqueline Mayeur fait du personnage de Maurya (la mère), un rôle halluciné qui passe des visions et des présages à la plus radicale affliction, jusqu’au renoncement final quant elle s’allonge exténuée aux côtés de Bartley, le dernier fils. Noyé comme les autres.
Auprès d’elle, gesticulent en vain les deux filles dont le chant de souffrance et des peines fraternelles, soulignent davantage l’esprit de misère et de gravité qui colore la scène: saluons la projection articulée de la cadette Nora (Sevan Manoukian). Les deux cantatrices, mère et fille, portent de bout en bout, l’expressivité de ce chant jamais réaliste ni descriptif, plutôt allusif et métaphorique, d’une superbe retenue poétique.
Dans le rôle de Bartley (le fils qui va mourir), le baryton Patrice Verdelet, qui a chanté en “prélude” au drame en un acte, les Songs of Travel de Williams sur les poèmes de Robert Louis Stevenson (“Chants de voyage”, 1901-1904), ne manque pas de présence bien que l’articulation du diseur, manque de consonnes et de clarté. Le timbre souvent serré parvient faiblement à passer la fosse. Sans les traductions des poèmes projetés sur le rideau de scène rouge qui sert d’écran à moult effets de typographie (fatiguants à la longue), l’orfèvrerie des images poétiques nous auraient échappé.


Texte sombre et sonore


Le vrai travail en finesse et nuances est réalisé par l’orchestre (instrumentistes de l’orchestre de l’Opéra de Reims) dont la délicatesse de jeu, sous la direction parfaite de Jean-Luc Tingaud, rend justice à une partition captivante. Du début à la fin, Williams fait entendre une houle océane qui berce, emporte, fouette les destinées évoquées. Le compositeur annonce évidemment les intelrudes marins de Peter Grimes de Britten dont l’action partage les mêmes lieux embrumés, où l’humidité sourde ronge toute espérance. La ciselure instrumentale opère une balance idéale avec les voix, et l’action s’avère particulièrement prenante quand la mère raconte sa rencontre avec son fils chevauchant un cheval, ce cavalier à la mer, fiancé de la mort. Souvent le basson double son chant de désespoir et d’impuissance, chalumeau des solitudes démunies.
John Millington Synge (photo ci-contre) livre ici un texte sombre et sonore, porté par une langue flexible, hallucinante (citant le keening, ses lamentations des femmes de pêcheurs irlandaises, entre terreur, angoisse et renoncement), qui se chante en scansions et modulations proches de l’extase et de la transe. Williams ajoute une écriture directe et fluide, qui charme et hypnotise. En un acte unique, l’action s’accomplit sans temps morts, Le spectacle est total, et la réussite de cette production en tournée (qui est passée à Troyes, Rennes, Dunkerque avant Paris), indiscutable. Voici une révélation éblouissante qui rappelle combien l’opéra britannique ne s’est pas éteint avec Purcell (1659-1695), depuis le XVIIè. Williams, dévoilé souhaitons le avec ce joyau intimiste, a également écrit son “Falstaff” (Sir John in Love, 1924-1928) et surtout The Poisoned Kiss (“Le Baiser empoisonné”, 1927-1929), autres chefs d’oeuvre à redécouvrir absolument. Le soir de notre présence les caméras de Mezzo enregistraient l’opéra pour une diffusion dont nous reparlerons dans le mag télé de classiquenews.com


Paris. Théâtre de l’Athénée,
le 11 avril 2009. Ralph Vaughan Williams: Songs of Travel (d’après Robert Louis Stevenson), Riders to the Sea (d’après John Millington Synge). Avec Jacqueline Mayeur (la mère), Patrice Verdelet (le fils), Elsa Lévy, Sevan Manoukian (les deux fillles), Choeur Thibaut de Champagne, Orchestre du Grand Théâtre de Reims. Jean-Luc Tingaud, direction. Christian Gangneron, mise en scène.

Comments are closed.