Mozart: Bastien et Bastienne. Buchvald 1 dvd Naïve (Rouen, 2007)

Mozart réenchanté
Le climat d’enfance émerveillée développé devant la caméra par Claude Buchvald préfigure toute la création de La Flûte Enchantée, opéra de la fin (1791), situé à l’autre extrémité de la vie du compositeur. Dans ce spectacle enregistré à Rouen en 2007, musique et théâtre offrent une scène magicienne, propice aux apparitions et à la féerie.
En un seul acte, Bastien et Bastienne, rebaptisés Les Amours de Bastien et Bastienne est un « Singspiel » (mi chanté mi parlé en allemand), d’esprit pastoral et amoureux, que Mozart enfant, sait composer en 1768. Commandé par le célèbre docteur magnétiseur Anton Messmer, l’ouvrage est créé le 1er octobre 1768 dans sa demeure viennoise comprenant parc et petit théâtre. L’intrigue reprend son action au Devin du village de Jean-Jacques Rousseau, elle s’inscrit explicitement dans un climat arcadien, où la fantaisie et la magie sont convoquées.
Comme La Flûte enchantée que Mozart compose la dernière de sa vie trop courte, Bastien et Bastienne n’est pas une bluette sans profondeur: les thèmes développés rappellent à l’homme sa triste condition et l’enchaînement des tableaux est bien celui d’un conte initiatique. Manipulation, espoirs, attraction et détestation… Bastienne qui grâce au mage Colas enchante le jeune Bastien, incarne toute l’humanité: ses craintes, ses désirs, ses actes déraisonnables portés par le sentiment souverain…
Onirisme, candeur, innocence, premiers émois composent ici une recréation du conte musical de Mozart. Dans un forêt magique, qui comme dans A Midsummer night’s Dream de Shakespeare est le lieu des initiations, des métamorphoses, l’action des bergers Bastienne et Bastien produit un théâtre enchanté qui véhicule les idéaux des Lumières, le sentiment pour la nature et trait propre au jeune Mozart, l’expression musicale, déjà ciselée, des sentiments humains…

Les interprètes acteurs, danseurs (assemblée de satyres malicieux), chanteurs soulignent par leur jeunesse et leur intensité la justesse de cet opéra des débuts de Mozart. Les deux protagonistes, Michael Slattery (jeune ténor américain, également peintre à ses heures et qui a le physique du personnage) et la soprano italienne Elizabeth Calleo font aussi tout le sel de ce marivaudage doux amer: Bastien puis Bastienne éprouvent tous deux les pointes blessantes de l’indifférence: écartés, ils s’empressent d’autant plus, auprès de leur aimé(e) pour la(le) reconquérir… Seul bémol, dommage que l’orchestre se montre bien peu nuancé et hors subtilité… quand nous disposons de chefs et d’instrumentistes rompus à la rhétorique classique, sachant distiller élégance, accents, gradation expressive…

Traité comme un opéra de maturité, la production sait néanmoins captiver: la musique d’une simplicité fluide renforce le noeud de l’action. Souvent sa simplicité touche au coeur par sa justesse (même si Laurence Equilbey manque bien souvent de nuance et de caractérisation, abordant tous les épisodes de la même façon…).
Chanté comme à l’époque en allemand, l’ouvrage souligne combien dans la carrière du compositeur il a été primordial de refonder un opéra allemand (contre les avancées de l’opéra italien): dès Bastien et Bastienne, Mozart avait donc amorcer son grand oeuvre qui devait s’illustrer ensuite avec L’Enlèvement au Sérail puis La Flûte Enchantée. Tout commence donc avec Bastien et cette production, magistralement conçue par Claude Buchvald, rend justice à la profondeur visionnaire de la partition. Elle est sans décalage ni surlecture, et joue tout simplement la carte de la féerie. Convaincant et enchanteur.

Mozart: Bastien et Bastienne. Spectacle réintitulé “Les amours de Bastien et Bastienne”. Singspiel en un acte, créé à Vienne en 1768. Elizabeth Calleo, Bastienne. Michael Slattery, Bastien. Martin Winkler, Colas… Orchestre de l’Opéra de Rouen. Laurence Equilbey, direction. Claude Buchvald, mise en scène.

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