Leur duo cultive les affinités ténues, fraternelles, … celles que leur dernier cd intitulé « La Datcha de Chosta » évoque allusivement entre Chostakovitch et son ami l’altiste Fiodor Droujinine. Il en résulte une pièce ultime, sa dernière Sonate opus 147, testament ciselé dans le chant intérieur de l’alto, qui serait comme le chant épuré et sincère d’une dernière évocation musicale et humaine… un chant originel et primitif qui saisit aujourd’hui par sa justesse et sa sincérité grâce à deux interprètes en communion totale.
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Photo : portrait © Isabelle Francaix
CLASSIQUENEWS : La datcha existe-t-elle réellement ? Pouvons-nous encore la visiter ? L’avez-vous visitée ? Le programme est-il une évocation de substitution? Ce patrimoine est-il préservé ?
Mariane Marchal et Maxime Desert : Oui, la Dacha existe toujours, à Joukovka, dans la banlieue de Moscou. Elle appartient encore à la famille de Chostakovich, mais reste un lieu privé, malheureusement non accessible au public.
En lisant le livre de Droujinine, l’altiste à qui la sonate est dédiée, on apprend que Chostakovitch y séjournait régulièrement, et qu’une grande partie de cette ultime œuvre y a été composée. Ce lieu était pour lui un refuge, loin du tumulte de Moscou, un espace de retraite et de création. De nombreux artistes y possédaient aussi une datcha — Rostropovitch, par exemple, en était presque voisin.
Notre programme évoque ce lieu de rencontre : cette datcha, refuge d’un homme en quête de vérité, se jouent les ultimes pages d’un dialogue entre deux âmes. Ce lieu, à la fois intime et intemporel, est au cœur de notre projet. Nous avons voulu en faire revivre l’écho à travers ce disque, en rassemblant des œuvres qui, chacune à leur manière, prolongent ce fil ténu entre mémoire et création.
CLASSIQUENEWS : Le temps d’un enregistrement est souvent une immersion continue dans une bulle isolée du monde, centrée exclusivement sur l’interprétation des partitions choisies… Est-ce votre avis ou pensez-vous à un autre élément clé ? En particulier pour cet enregistrement…
Mariane Marchal et Maxime Desert : Nous avons eu la chance d’enregistrer à Arsonic, à Mons en Belgique, un lieu d’une grande qualité acoustique, mais aussi profondément inspirant par son atmosphère. De plus, c’est le lieu de répétition de l’ensemble Musiques Nouvelles, dédié à la musique contemporaine, dont Maxime fait partie, et où nous avons nos habitudes. Dès les premières heures, nous avons senti que cet espace nous offrait les conditions idéales pour nous immerger totalement dans la musique. Cet enregistrement représente l’aboutissement d’un projet mûri de longue date, nourri par des mois — voire des années — de réflexion et de travail. Durant les trois jours que nous y avons passés, nous nous sommes effectivement coupés du monde. Cette parenthèse nous a permis de nous consacrer pleinement à l’interprétation, dans un état de concentration quasi méditatif, d’ailleurs Arsonic accueille la Chapelle du silence, lieu propice à la méditation et à la concentration.
Mais plus qu’un simple isolement, ce fut aussi un moment de partage et de dialogue, avec notre équipe technique, notre ingénieur du son, le formidable Jarek Frankowski, et notre directeur artistique Gilles Millet, second violon du Quatuor Danel. Cette immersion n’était pas un repli, mais un recentrage collectif sur l’essentiel : le geste musical, l’écoute mutuelle, et la fidélité au projet artistique.
En ce sens, La datcha de Chosta n’est pas seulement le fruit d’un enregistrement rigoureux, mais le résultat d’une aventure humaine portée par une vision commune. Et c’est cette intensité, cette bulle précieuse, que nous espérons avoir su capturer dans le son.
CLASSIQUENEWS : Une anecdote ou un détail vécu pendant l’enregistrement qui reste gravé, représente son ambiance ?
Maxime Desert : Une cadence à 21h… La cadence, à la fin du troisième mouvement de la Sonate, a été enregistrée le deuxième soir, vers 21h. On était déjà bien entamés par la journée — la concentration commençait à flancher, le corps un peu lourd. Et pourtant, c’est à ce moment-là qu’on a choisi de s’attaquer à cette page solitaire, tendue, presque vertigineuse. Il fallait tout donner sur les accords suspendus de la fin de la cadence. Et comme il faisait très sec dans la salle, à chaque tentative de plaquer les grands accords à quatre sons, mon alto partait directement sur des harmoniques dans le suraigu. La seule façon d’entrer en focus avec la corde, comme me l’a soufflé Gilles, c’était de remettre un coup de colophane entre chaque prise. Un geste presque rituel, répété encore et encore, entre fatigue et obstination.
C’était tard, oui. Mais ce soir-là, on a senti qu’on tenait quelque chose. Une forme de fragilité maîtrisée, une tension discrète, que seule la fatigue d’un jour entier avait rendue possible.
CLASSIQUENEWS : Comment s’inscrit ce programme dans votre travail personnel, en duo, comparé aux précédents programmes ?
Mariane Marchal et Maxime Desert : Ce programme s’inscrit dans la continuité de notre travail en duo, fondé depuis nos débuts sur un dialogue exigeant et une écoute profonde. Mais La datcha de Chosta va plus loin : il nous a permis de réfléchir à la mémoire musicale que nous portons, en tant qu’interprètes. Jouer ces œuvres, c’est transmettre quelque chose de plus grand que nous, un héritage sonore et humain.
D’ailleurs, la Sonate pour alto et piano de Chostakovitch a une résonance toute particulière pour nous : c’est la toute première pièce que nous avons jouée ensemble. Il nous tenait à cœur qu’elle soit gravée, comme un témoignage fondateur de notre duo, à la ville comme à la scène.
Les deux œuvres contemporaines qui complètent le programme, Cette Colline d’Anne Martin et DSCH de Jean-Paul Dessy — écrites respectivement en hommage à Droujinine et Chostakovitch— ont été conçues en étroite collaboration avec les compositeurs. Nous avons cherché à les intégrer dans le tissu même du disque, non comme des ajouts, mais comme des échos vivants, prolongeant le lien affectif et musical qui unit toutes les pièces.
Ce disque est ainsi autant un aboutissement qu’un point de départ : il rassemble notre histoire, notre écoute, et notre volonté de faire dialoguer les mémoires à travers la création.
CLASSIQUENEWS : Vous avez choisi Fratres de Part… Pour quelle raison, comment l’œuvre fonctionne-t-elle avec la sonate de Chostakovitch ?
Mariane Marchal et Maxime Desert : Fratres; signifiant « Frères » en latin, fait écho à l’amitié indéfectible qui unissait Chostakovitch et Droujinine. Chez Pärt, la musique est un rituel, une invocation où la répétition des motifs crée un espace suspendu, un temps sacré. De la même manière que Chostakovitch confie son dernier souffle musical à son ami, Fratres évoque cette transmission, ce lien invisible qui unit les êtres au-delà du temps. Dans l’oscillation entre tension et apaisement qui caractérise cette œuvre, on retrouve ce même dialogue entre ombre et lumière qui traverse la musique de Chostakovitch, ce même sentiment de fraternité scellée dans le son.
CLASSIQUENEWS : A propos de la sonate , que révèle-t-elle du compositeur ?
Mariane Marchal et Maxime Desert : La Sonate op. 147 est l’ultime œuvre de Dmitri Chostakovitch. Elle ne révèle pas seulement ce qu’il pensait de la musique à ce moment de sa vie, mais aussi ce qu’il pensait de la mort, de l’amitié, du silence. C’est une œuvre-testament. Elle ne cherche plus à convaincre ni à plaire. Elle va à l’essentiel, avec une honnêteté parfois désarmante. On sent qu’il se dépouille de tout ce qui est accessoire pour ne garder que l’expression brute et nue de l’âme.
CLASSIQUENEWS : Y décelez-vous une part plus intime ? De quel ordre ?
Mariane Marchal et Maxime Desert : Oui, absolument, cette œuvre est sans doute l’une des plus intimes de Chostakovitch. Mais c’est une intimité pudique, retenue. Il ne se livre pas comme dans un cri, mais plutôt comme dans un souffle. On entend une voix qui parle à voix basse, peut-être même pour elle-même. Ce n’est pas une confession, c’est plutôt une confidence chuchotée à un ami de longue date.
C’est une œuvre de solitude, mais aussi de paix. Une paix grave, traversée de souvenirs, de douleurs, mais aussi d’une forme de lumière. Il y a dans cette sonate une humanité qui touche profondément.
CLASSIQUENEWS : Quel est le chant spécifique à l’alto? Qu’apporte-t-il de différent au violon ?
Maxime Desert : L’alto possède une voix humaine, grave et intérieure. Son timbre chaud, un peu voilé, est celui de la parole intérieure plus que du cri. Contrairement au violon, qui peut briller, séduire ou s’élever vers la lumière, l’alto reste proche du sol, du souffle. Il ne cherche pas l’éloquence, mais la vérité du murmure.
Chez Chostakovitch, l’alto est comme un double de l’homme : il doute, il résiste, il se tait parfois. Il porte une gravité et une tendresse qui auraient été impossibles avec un autre instrument. L’alto ne cherche pas l’effet, il va droit au cœur. Il ne joue pas un rôle, il parle vrai.
CLASSIQUENEWS : Pourquoi pensez-vous que Chosta a choisi l’instrument pour cette œuvre ?
Mariane Marchal et Maxime Desert : Il l’a écrite pour Fiodor Droujinine, altiste et ami, ce qui donne déjà une première réponse : c’est une œuvre de confiance. Mais c’est plus qu’une dédicace : je pense que l’alto représentait pour lui la seule voie capable de porter cette musique-là — ni trop héroïque, ni trop lyrique. Une voix humaine, simple, presque fragile. Une voix qu’on n’entend pas toujours, mais qu’on n’oublie jamais.
En choisissant l’alto pour cette œuvre ultime, Chostakovitch choisit une forme de vérité dépouillée. Il ne cherche plus l’affirmation, mais l’écho. C’est une musique qui regarde vers l’intérieur, et l’alto est l’instrument parfait pour cela.
CLASSIQUENEWS : L’avenir de ce programme s’inscrira-t-il au concert?
Mariane Marchal et Maxime Desert : Oui, absolument. Ce programme a été pensé pour la scène, autant que pour le disque. L’enregistrement a été une étape importante dans notre travail de recherche, de maturation, d’écoute mutuelle. Mais la scène, c’est autre chose : c’est un moment de partage, un souffle commun avec le public. Ce qui nous touche particulièrement, ce sont les échanges après le concert : les discussions, les silences, les regards, les mots simples. Cette « parlote » d’après, elle prolonge la musique autrement, elle en fait partie. On veut que ce programme continue de vivre ainsi, à travers des concerts, des rencontres, dans des lieux où la parole et l’écoute ont leur place.
CLASSIQUENEWS : Où pouvons-nous écouter votre duo?
Mariane Marchal et Maxime Desert : Nous jouons régulièrement au Luxembourg, en Belgique, en France, et nous espérons faire voyager encore davantage ce programme. Nous aimons les lieux à taille humaine, propices à l’échange, mais nous sommes aussi ouverts à d’autres formats. C’est un travail que nous construisons à deux, avec beaucoup de liberté et de soin. Le disque est un point de départ, mais c’est sur scène que tout prend vie, que les choses s’ouvrent. Nos prochaines dates seront annoncées sur nos canaux – et nous sommes toujours très heureux de rencontrer de nouveaux publics.
CLASSIQUENEWS : Dans quel répertoire ?
Mariane Marchal et Maxime Desert : Notre duo s’inscrit dans un répertoire qui nous ressemble : sensible, exigeant, parfois un peu à contre-courant. Nous aimons explorer les marges – la musique du XXe siècle, les œuvres rares, les créations contemporaines. Dans ce projet, il y a une part de redécouverte (comme l’Impromptu récemment retrouvé de Chostakovitch), une part de mémoire (la Sonate op. 147, ultime œuvre du compositeur), et une part de présent avec les créations. Ce tissage de langages, on le retrouve dans tout ce qu’on joue. Ce qui nous guide, c’est le sens des œuvres, leur nécessité intérieure – et la manière dont elles résonnent avec nous aujourd’hui.
Propos recueillis en juillet 2025
présentation cd
LIRE aussi notre présentation du cd événement « La Datcha de Chosta » par Mariane Marchal et Maxime Desert (1 cd PARATY RECORDS) – CLIC de CLASSIQUENEWS été 2025 : https://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-la-datcha-de-chosta-maxime-desert-alto-mariane-marchal-piano-chostakovtich-part-dessy-1-cd-paraty-records/
Préservé des clameurs urbaines, dans sa datcha de Joukovka, Dimitri Chostakovitch compose en 1975 son ultime œuvre, la Sonate pour alto et piano opus 147. Dans une sérénité recouvrée, le compositeur qui fit de la dissimulation, une forme de recréation permanente, sa cuirasse résiliente vis à vis de la terreur imposée par le régime stalinien, livre ainsi dans la confidence libératrice, ses pensées les plus intimes et personnelles, tout en dédicaçant dans un acte d’admirable fraternité, sa partition nouvelle à l’altiste Fiodor Droujinine,…
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