Lorsque Hervé Niquet et son Concert Spirituel ont investi la Cathédrale Saint-Pierre de Saintes, en ce 18 juillet 2025, pour y interpréter la Messe à 40 voix d’Alessandro Striggio, ce ne fut pas un simple concert, mais une transmutation architecturale et spirituelle. Trois jours après leur triomphe, à l’Opéra Berlioz de Montpellier, ce lieu chargé d’histoire – épicentre du Festival de Saintes dédié depuis 1972 à la musique « historiquement informée » – s’est mué en un laboratoire acoustique où l’espace devint partition. L’auditeur, immergé dans cette cathédrale sonore, a vécu une expérience sensorielle sans équivalent : une polyphonie monumentale déployée en 3D, exploitant la réverbération légendaire des voûtes gothiques pour ressusciter un chef-d’œuvre perdu pendant quatre siècles.
Dès les premières notes du plain-chant Beata viscera, un miracle acoustique s’opéra. Les 40 chanteurs, dissimulés dans les profondeurs du chœur, firent surgir leurs voix comme autant de lumières oscillantes dans la pénombre. Progressivement, ils avancèrent en cortège solennel, formant une ronde concentrique autour de l’orchestre, lui-même disposé en cercle avec Niquet en pivot central. Cette disposition, inspirée des pratiques florentines de la Renaissance, n’était pas qu’un spectacle visuel : elle libéra la topographie sonore conçue par Striggio pour ses cinq chœurs indépendants (deux à gauche, deux à droite, un central).
L’acoustique unique de la cathédrale – nourrissant les graves et prolongeant les harmoniques comme nulle part ailleurs – transforma chaque phrase en voile de résonance. Dans le Credo, lorsque les chœurs latéraux se répondirent, les délais naturels créèrent un effet d’écho cosmique, tandis que les voûtes amplifiaient les basses du continuo. Niquet, fin stratège, adapta ses tempi pour préserver la clarté des entrées polyphoniques, évitant toute bouillie sonore malgré la complexité vertigineuse de l’écriture. Dans le Sanctus, les voix montèrent vers la coupole comme une colonne de lumière, chaque arpège harmonique irradiant depuis le cercle des chanteurs vers les chapelles latérales, enveloppant l’auditeur d’un manteau vibratoire – une expérience quasi mystique, impossible à reproduire en salle moderne.
Contrairement aux masses baroques ultérieures où les pupitres doublent, Striggio exige 40 parties individuelles – un puzzle contrapuntique que Niquet releva avec une précision d’horloger. La performance fut d’autant plus virtuose que les voix, placées en cercle élargi, durent s’écouter mutuellement sans chef direct (chaque groupe ayant son « sous-chef » invisible). Le résultat ? Un tissu polyphonique d’une transparence cristalline, où chaque ligne – du soprano suraigu à la basse profonde – conservait son autonomie, notamment dans le Gloria aux entrées fuguées en cascade. Niquet insuffla une énergie théâtrale à cette messe liturgique. Entre les blocs monumentaux de Striggio, il a intercalé des pièces brèves de Benevolo, Palestrina et Corteccia – comme des respirations colorées entre les actes d’un drame sacré. Le Miserere de Benevolo (interprété a cappella depuis la tribune) fit office de prieuré méditatif, tandis que le Laetatus sum irradia une joie vénitienne par ses dialogues en écho entre chœurs opposés.
Spécialiste des redécouvertes oubliées (comme en témoignent ses enregistrements de Charpentier ou Boismortier), Niquet transcenda l’érudition. Sa lecture de la messe – sans instrumentation ajoutée (contrairement à la version de Robert Hollingworth) – fit ressortir la sensualité pure des voix, rappelant que Striggio composait pour les fêtes somptueuses des Médicis. Dans l’Agnus Dei – apothéose comptant jusqu’à 60 parties vocales par empilement des chœurs – Niquet démontra son génie de l’équilibre des masses. Malgré la puissance déployée, aucun pupitre ne domina : les sopranos planaient sans stridence, les basses rugissaient sans lourdeur, grâce à un contrôle millimétré des nuances. L’auditeur percevait simultanément la granulation fine des entrées individuelles et le souffle collectif – un paradoxe typiquement italien, où l’émotion l’emporte sur la rigueur.
Le Motet final « Ecce beatam lucem » (à l’origine de la messe) devint un feu d’artifice vocal, où les 40 voix, enfin réunies en un seul bloc, firent vibrer les pierres la cathédrale toute entière. À l’ultime accord du motet, un silence électrique régna – quatre secondes d’extase collective – avant qu’une standing ovation n’embrase la nef. Les applaudissements durèrent cinq minutes, saluant autant la prouesse technique que l’émotion partagée. Niquet, en « passeur d’éternité« , refusa de monopoliser ltous es lauriers, quittant discrètement la scène, laissant son ensemble recevoir l’hommage…
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CRITIQUE, concert. SAINTES, 54ème Festival de Saintes (Cathédrale Saint-Pierre), le 18 juillet 2025. STRIGGIO / BENEVOLO / CORTECCIA / PALESTRINA. Le Concert Spirituel, Hervé Niquet (direction). Crédit photo (c) Dominique Dérien






