DVD. Borodine : Prince Igor (Ildar Abdrazakov, Tcherniakov, 2014)

prince igor borodine metrropolitan opera new york dvd deutsche grammophon noseda tcherniakovDVD. Borodine : Prince Igor (Ildar Abdrazakov, Tcherniakov, 2014). CrĂ©Ă© au ThĂ©Ăątre Mariinsky de Saint-PĂ©tersbourg le 4 novembre 1890, Prince Igor illustre le rĂȘve impĂ©rialiste russe et offre aux patriotes une idĂŽle Ă  la fois puissante et autodĂ©terminĂ©e mais aussi (surtout) humaine. C’est d’ailleurs, la figure de l’époux aimant, de l’homme qui doute et qui se laisse dĂ©border par la culpabilitĂ© (dĂ©fait, il est prisonnier du KhĂąn), plutĂŽt que le guerrier portĂ© par un indĂ©fectible espoir de grandeur, qui captive du dĂ©but Ă  la fin. InspirĂ© d’une chronique historique d’aprĂšs l’histoire russe datĂ©e de la fin du XIIIĂš, l’Ă©popĂ©e d’Igor contre les Polovtsiens (hordes  tatares nomades terrassant les chrĂ©tiens russes de l’Est) exalte l’hĂ©roĂŻsme d’un guerrier tenace que les Ă©preuves renforcent : d’un chevalier battu et prisonnier, Igor devient grĂące Ă  son retour miraculeux parmi les siens, une figure politique de la reconstruction. ExaltĂ©, Borodine, grĂące Ă  son orchestre impĂ©tueux, Ă©nergique, s’intĂ©resse aux chocs et aux Ă©preuves qui Ɠuvrent Ă  produire le hĂ©ros idĂ©al : ses doutes et ses visions aussi qui en font un ĂȘtre Ă  part, un visionnaire et peut-ĂȘtre un guide pour rebĂątir l’avenir de la Russie non encore unifiĂ©e, comme le laisse prĂ©sager la fin de l’opĂ©ra (le dernier acte raconte le retour d’Igor dans sa citĂ© et sa nouvelle stature de bĂątisseur). La ville de Poutivle dĂ©truite par les tatares trouvera-t-elle en Igor, qui s’est lui-mĂȘme libĂ©rĂ©, un nouveau champion pour renaĂźtre de ses cendres ?

Unknown-1CLIC D'OR macaron 200PrĂ©sentĂ©e en mars 2014 et diffusĂ©e en direct au cinĂ©ma, la production signĂ©e Dmitri Tcherniakov (sa premiĂšre new yorkaise) convainc Ă  moitiĂ©. Visuellement les projections vidĂ©os vĂ©ritables amplifications par l’image des sauts temporels rĂ©alisĂ©s par l’orchestre gĂȘnent considĂ©rablement la continuitĂ© du spectacle. Trop de vidĂ©o tue l’opĂ©ra. Ou alors il aurait fallu soigner la rĂ©alisation visuelle et faire de cette captation une Ɠuvre cinĂ©matographique comme le laissaient supposer les images et affiches d’un marketing esthĂ©tiquement allĂ©chant mais dans la rĂ©alitĂ© dĂ©formant (Igor en hĂ©ros sublime, gisant dans le champs de fleurs
). Les Ă©pisodes s’enchaĂźnent mal et la comprĂ©hension des situations en patĂźt. Ainsi aprĂšs le prologue et le dĂ©part pour la guerre, quand l’orchestre Ă©voque la dĂ©faite d’Igor et les morts accumulĂ©s, paraĂźt ce sublime champs de coquelicots rouges, avec tour Ă  tour les deux airs du soldat et de son Ă©pouse qui se languissent
 On croit alors assister Ă  un oratorio cĂ©lĂ©brant l’amour que ne connaĂźtront plus les guerriers d’Igor sacrifiĂ©s sur le champs de bataille
 Or dans le dĂ©roulement de l’opĂ©ra, il s’agit de la premiĂšre scĂšne d’amour entre le fils d’Igor, Vladimir (prisonnier des Tatares comme lui) et la fille du Khan, qui sont tombĂ©s amoureux. Confusion ou superposition volontaire ? La vision des fleurs maculĂ©es est gĂ©niale en soi, forte et poĂ©tique, mais restant Ă  la vue gĂ©nĂ©rale trop longtemps et de façon statique, s’effondre dramatiquement; heureusement que les plaisirs orientaux que Khan Ă©voque Ă  Igor, l’invitant Ă  demeurer Ă  sa cour et Ă  vivre comme lui, rĂ©alisent un autre tableau fort parmi les fleurs : Igor assiste comme Parsifal au milieu des filles en fleur, Ă  un ballet (orgiaque : les fameuses danses polovtsiennes) composĂ©es de figures dĂ©nudĂ©es cĂ©lĂ©brant le KhĂąn, apĂŽtre d’un Ă©den lascif et suave qui s’offre Ă  son prisonnier trĂšs estimĂ©.

A l’acte III ici rĂ©alisĂ© nouveau problĂšme qui gĂšne la comprĂ©hension des Ă©pisodes dans leur succession : alors que l’acte dernier s’ouvre sur les ruines fumantes de la citĂ© de Poutivle, aprĂšs l’attaque des Tatares et du Kahn Gzak, la fille du Khan paraĂźt en chemisette pour retenir Vladimir le fils d’Igor prĂȘt Ă  s’enfuir avec son pĂšre pour la Russie. Comment Igor, son fils et la jeune femme peuvent-ils surgir des dĂ©combres urbaines en un lieu qu’Igor s’apprĂȘte Ă  rejoindre ? Pour le reste, l’ultime scĂšne met en lumiĂšre la transe du prince vaincu qui s’est Ă©chappĂ© et qui peu Ă  peu reprend une stature de guide et de rebĂąptisseur face au peuple dĂ©truit. Borodine dĂ©veloppe un acte de fiertĂ© nationale : quand Igor suscite l’esprit des princes russes victorieux, lui qui a fait pĂ©rir son armĂ©e dans le Kayala, le prince reprend l’étoffe du hĂ©ros, du pĂšre, du guide que la nation attend toujours. Ici, Igor malgrĂ© son Ă©chec prĂ©pare dĂ©jĂ  la reconstruction : il permettra peut-ĂȘtre la rĂ©sistance et la victoire finale sur les Tatares.

UnknownVocalement la distribution s’appuie essentiellement sur le physique d’acteur et la voix trĂšs sĂ»re du baryton basse Ildar Abdrazakov dans le rĂŽle-titre : rien Ă  dire sur son chant mĂ»r et racĂ©, viril et fin mĂȘme si plus de dĂ©lire parfois, l’ombre d’une panique franchement exprimĂ©e se fassent attendre. A part le soprano aigre et trop tendu parfois Ă  la limite de la justesse de Oksana Dyka (Yaroslavna), aucun des autres chanteurs ne dĂ©mĂ©ritent ; tous assurent crĂąnement la tension continue d’un drame qui exalte surtout, Ă  travers de nombreux tableaux collectifs, le destin personnel d’un vĂ©ritable hĂ©ros. Dans la fosse, Gianandrea Noseda relĂšve tous les dĂ©fis d’une partition qui oscille constamment entre les profondeurs sombres et souterraines d’Igor, dĂ©vorĂ© par ses dĂ©mons intĂ©rieurs ou portĂ©s par son rĂȘve de gloire russe, et les tableaux collectifs, guerriers d’Igor partant au combat, transes polovtsiennes, folie collective des habitants de Poutivle
 l’exercice est dĂ©licat, le rĂ©sultat plutĂŽt rĂ©ussi. Au final, malgrĂ© nos rĂ©serves sur la comprĂ©hension rĂ©elle de Tcherniakov, de l’opĂ©ra de Borodine, et ses distorsions vidĂ©os et thĂ©Ăątrales, le spectacle reste spectaculaire mais proche d’une vision intimiste et psychologique du hĂ©ros Igor. De surcroĂźt chef et metteur en scĂšne offrent une partition nettoyĂ©e, complĂšte : malgrĂ© les nombreuses rĂ©Ă©critures par Rimsky et Galzounov, l’Ɠuvre de Borodine qui a laissĂ© un opĂ©ra inabouti dans son orchestration finale, paraĂźt exhaustive en un tout dĂ©sormais cohĂ©rent. C’est donc une parfaite entrĂ©e, propice Ă  mieux connaĂźtre un opĂ©ra pilier du rĂ©pertoire romantique russe. CLIC de classiquenews.

514-fitandcrop-405x320Borodine : Prince Igor. Ildar Abdrazakov (Prince Igor Svyatoslavich), Oksana Dyka (Yaroslavna), Anita Rachvelishvili (Konchakovna, la fille du Khùn), Sergey Semishkur (Vladimir Igorevich), Mikhail Petrenko (Prince Galitsky), Ơtefan Kocån (Khùn Konchak)
 The Metropolitan Opera orchestra, chorus and ballet. Gianandrea Noseda, direction. Dmitri Tcherniakov, mise en scÚne. 2 DVD Deutsche Grammophon 0440 073 5146 8. Enregistré en mars 2014.

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