D’Indy: L’Etranger (Foster, 2010) 1 cd Accord

Créé en 1903 à Bruxelles, L’Etranger est le troisième opéra de D’Indy (après Le chant de la cloche, 1883 et Fervaal, 1895); l’ouvrage appartiendrait comme son quasi contemporain Pelléas et Mélisande de Debussy (1902) à l’expérience lyrique symboliste, pour autant que D’Indy comme Debussy soient étiquettables sous cette appellation… forcément réductrice.
Si le symphonisme ardent, fiévreux de la partition fait sa révérence à Wagner, il n’en est pas pour autant exempt d’une certaine lourdeur académique, descriptif ; souvent convenue en particulier dans les intermèdes avec chœur (début du II), comme paraît fabriqué et artificiel le livret, rédigé par le musicien (à l’image de son modèle Wagner, musicien et librettiste): D’Indy, auteur du Traité de composition, sait afficher un rationalisme théorique qui hélas contraint les élans autrement plus riches du compositeur. Le moralisme du livret, ses clichés sociaux ne savent pas exploiter l’amour de Vita, bien que promise au jeune douanier André, -comme dans Carmen Micaëlla pouvait être promise au brigadier Don José-, pour le sombre et mystérieux étranger. Le très catholique voire mystique D’Indy respecte à la lettre les vertus prônées dans les Ecritures: Foi, Espérance, Charité, Amour. Quatre théologales qui s’incarnent parfaitement au fur et à mesure de l’action (bien statique mais intense voire extatique) dans le cœur de Vita, sorte de Thaïs populaire, âme ardente prête au sacrifice, curieuse par empathie de la figure prophétique de l’Etranger.
Dans la figure du baryton maudit, solitaire mais fraternel, D’Indy, fondateur de la Schola Cantorum à Paris trouve l’exact incarnation de cet être parfait, serviteur d’un idéal qui en servant les autres, rétablit la nature sacrée de l’art. L’Etranger c’est évidemment D’Indy lui-même qui d’ailleurs retrouve une seconde adolescence grâce à sa nouvelle compagne, bien plus jeune que lui, Caroline Janson (comme l’écart des âges entre Vita et l’Etranger).

En ce sens leur duo au II, où Vita tentant de connaître le nom de l’Etranger, lui fait dire ce qui l’anime avec ferveur, reste le sommet pathétique et lyrique de l’ouvrage.

Wagner en mode symboliste allégé

Reste que la musique de D’Indy atténue les faiblesses comme les composantes contradictoires du texte. L’acte I, évocation réaliste voire naturaliste (à la Zola) d’un port de pêche et de l’esprit obtus, médiéval de ses habitants, contraste avec les aspirations mystiques et idéalistes du II où comme nous l’avons dit, l’Etranger, à la façon de Lohengrin et de Elsa, confesse sa nature bienveillante ; sa belle compassion à laquelle répond immanquablement l’amour croissant de Vita pour son bel inconnu.

Réalisme, mysticisme: à l’aune de cette antagonisme structurel et esthétique, on voit bien ce qui a pu déterminer les verdicts dépréciatifs contre l’œuvre. Pourtant la double nature de la partition fonde aujourd’hui sa richesse. Sa féconde ambivalence. Il y a du Massenet ici, en particulier du côté de la déjà citée Thaïs, en particulier dans cette double direction inverse: L’Etranger succombe aux charmes de la jeune Vita quand celle-ci, par sympathie, éprouve un amour naissant aux couleurs mystiques et spirituelles, face à la beauté d’une âme traversée par l’amour de Jésus : celle de l’étranger qui ne partage en rien l’étroitesse d’esprit des pêcheurs du village.
L’idéalisme de D’Indy offre un wagnérisme éclairci, où la recherche d’une fine texture, où le souci du timbre renforce encore l’impact des suiveurs les plus originaux du maître de Bayreuth, à l’égal d’un Franck, le mentor de D’Indy.
Grand orchestrateur et peintre des climats comme des situations fortes, D’Indy fait mourir ses amants magnifiques, après l’invocation de l’émeraude (gage amoureux donné par l’Etranger à sa belle admiratrice), dans la mer: l’élément marin est au cœur de l’ouvrage : déferlement sonore, sujet de la tempête qui les emporte à la fin, force active semant la catastrophe, puissance de résolution aussi, comme d’apothéose pour les deux amoureux.

Non obstant, voici bien un superbe témoignage heureusement enregistré qui défend à propos la place du compositeur ; son génie explore le chromatisme en l’ouvrant jusqu’à Schönberg, en particulier dans le déchaînement des éléments marins, suscités pas Vita au II: comme Senta dans Le Vaisseau fantôme, Vita provoque la catastrophe, affronte son destin, créée les conditions de son union finale avec l’étranger. La mer aspire deux êtres supérieurs qui ne pouvaient trouver leur place dans la société des hommes. Le symphonisme du génie cévennol s’exprime ici librement et dans un souffle irrésistible et comme Debussy, adapté à son sujet maritime. L’enregistrement est historique et souhaitons-le, premier, appelant bientôt une version prochaine, organologiquement plus exacte, vocalement plus électrisante.

Car côté chanteurs, le plateau reste en déséquilibre. Si Ludovic Tézier offre son beau métal vocal souvent articulé au caractère de l’Etranger, aucun mystère, aucun souffle, aucun mysticisme ne semble traverser son chant; et sa compagne à la ville, Cassandre Berthon est trop limitée, dépassée par les brûlures d’une jeune âme ardente qui découvre l’amour véritable, sensuel comme spirituel. Seul le ténor plein de panache et de fièvre libérée, Marius Branciu se distingue nettement. C’est la victime sacrifiée sur l’autel d’un amour digne du Vaisseau Fantôme (Senta/Le Hollandais maudit).

On regrette souvent la lourdeur de Lawrence Foster (cuivres mal équilibrés et surpuissants) dont pourtant les quelques excellentes idées et options interprétatives font penser qu’il n’a pas l’orchestre le plus adapté à la recherche d’articulation d’un D’Indy surtout soucieux d’intelligibilité du texte sur la musique. Qu’aurait donné ici un orchestre sur instruments d’époque, comme Les Siècles ? De prodigieuses découvertes sonores probablement que seuls dans leurs associations recouvrées, permettent les instruments historiques: la révélation du D’Indy, subtil orchestrateur de la trempe d’un Ravel ou d’un Debussy, reste donc encore à écrire.

Vincent D’Indy: L’Étranger (1903).
Opéra en 2 actes.
Livret de Vincent d’Indy.

Vita : Cassandre Berthon soprano

LÉtranger : Ludovic Tézier baryton

André : Marius Brenciu ténor

La Mère de Vita : Nona Javakhidze mezzo-soprano

Une femme (Madeleine) : Bénédicte Roussenq soprano

Le vieux (Pierre) – Un jeune homme : Franck Bard ténor

Une vieille – Une femme : Fabienne Werquin mezzo-soprano

Un pêcheur – Un contrebandier : Pietro Palazy basse

Première jeune fille – Première ouvrière : Josiane Houpiez-Bainvel sopano

Deuxième jeune fille – Deuxième ouvrière : Marine Chaboud-Crouzaz mezzo-soprano

Une jeune femme – Troisième jeune fille : Alexandra Dauphin soprano

Un vieux pêcheur – Un vieux marin : Florent Mbia basse
Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon

Chœurs de Radio France

Chœurs d’enfants Opera Junior
Lawrence Foster, direction

Enregistrement en concert le 26/07/2010 réalisé à l’Opéra Berlioz/ Le Corum, Montpellier
2 cd Accord-Universal 481 0078

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