Paris. Salle Pleyel, le 11 février 2013. Berlioz: La Damnation de Faust. Olga Borodina, Bryan Hymel, Alastair Miles. Orchestre du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.

Les opéras de Berlioz ne sont jamais parvenus à trouver leur public : échecs cuisants à leur création, ils sont toujours rarement représentés sur les grandes scènes, aussi bien en France qu’ailleurs. Berlioz jouit pourtant d’une grande popularité, personne n’oserait remettre en cause son importance dans l’histoire de la musique, ses œuvres symphoniques ornent régulièrement les programmes des grands orchestres internationaux… Alors pourquoi un tel désamour pour ses opéras ? Une partie de la réponse tient peut-être dans leur forme et leur, caractère toujours hybride ou étrange qui, malgré des partitions extraordinaires, les rend peu propice à la scène : Les Troyens, qui dure plus de quatre heures et nécessite des moyens colossaux, le bancale Béatrice et Bénédicte, Benvenuto Cellini oscillant entre drame et farce avec une certaine maladresse… Et surtout La Damnation de Faust, cette « légende dramatique » presque impossible à mettre en scène.
Berlioz, comme à son habitude, n’a pas fait les choses traditionnellement. Après une lecture de Goethe, il commence en 1828 à composer huit scènes séparées – dont la plupart des airs et chansons – avant de les rassembler en adaptant librement la pièce. La Damnation de Faust est créée en 1846 à l’Opéra-comique : c’est un échec.
L’œuvre, avec son livret très décousu, allié à une musique parfois évocatrice, parfois extrêmement descriptive, gagne à être représentée en version de concert.

Ce spectacle à la Salle Pleyel convenait donc parfaitement pour apprécier pleinement sa qualité, et affirmer son importance majeure dans la production du compositeur. Des interprètes de haut niveau se disputaient l’affiche, quand bien même Paul Groves et John Relyea avaient été remplacés respectivement par Bryan Hymel et Alastair Miles.


le grand souffle berliozien

A l’écoute, le plateau vocal confirme les quelques appréhensions que l’on pouvait légitimement énoncer. Olga Borodina, malgré d’indubitables qualités, s’est retrouvée malheureusement en total contre-emploi dans le rôle de Marguerite. La voix est beaucoup trop ample et puissante pour ce type de personnage, le vibrato trop envahissant, la diction trop vague. Parfois, l’on sent une volonté d’épouser davantage le style requis, en allégeant les sons, mais le résultat n’était pas toujours très maîtrisé ni très heureux. La performance est restée cependant plus qu’honorable, et fera lâcher quelques « bravo » à un public conquis d’avance.
Le ténor Bryan Hymel, qui s’impose de plus en plus dans le répertoire français, a pu ici dévoiler une partie de son talent. L’aigu est lumineux (même si pas toujours aisé), le timbre métallique séduisant, la projection très bonne… On pourra cependant regretter un léger manque de volume, mais surtout une expression très extérieure, presque froide.
La voix d’Alastair Miles n’a étonnamment presque pas bougé et sa diction est, de loin, la meilleure de tout le plateau. Pourtant, c’est ici encore l’expression qui déçoit ! Il campe un Méphistophélès très fruste, uniforme dans sa volonté de « faire méchant », sans gouaille, sans ironie… Un vrai handicap, puisque Méphistophélès est sans doute le plus « attachant » et le plus réjouissant de tout l’opéra.
Malgré ces défauts concernant la distribution, il faut bien saluer une exécution exemplaire qui n’aura peut être pas fait vivre véritablement le drame sur scène, mais qui aura ravi les oreilles avides de belle musique.

Le souffle dramatique, c’est bien du côté de l’orchestre qu’on pourra heureusement le trouver. Le jeune chef russe Tugan Sokhiev fait décidément des merveilles avec Toulouse, qu’il anime avec un extraordinaire dynamisme et dont il tire le meilleur, notamment dans un quatrième tableau endiablé – le mot est juste. Les musiciens sont alertes, le son est beau, rond, équilibré, d’une rare intensité… Et même si le respect du style français se perd parfois au détriment de l’expressivité et de la puissance, l’orchestre et son chef s’imposent décidément comme l’une des toutes meilleures formations musicales en France.
Saluons également le superbe chœur basque Orfeón Donostiarra, capable de nuances rarement entendues jusqu’ici, à la sonorité chaleureuse et homogène, en un mot : parfait.

Un spectacle où direction comme chanteurs pourraient faire oublier les origines de Berlioz, mais qui servent admirablement sa musique. Une gageure.

Paris. Salle Pleyel le 11 février 2013. Berlioz, La Damnation de Faust. Olga Borodina, Marguerite ; Bryan Hymel, Faust ; Alastair Miles, Méphistophélès ; René Schirrer, Brander. Chœur Orfeón Donostiarra. Orchestre National du Capitole de Toulouse, dir. Tugan Sokhiev.

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