Paris. Théâtre des Champs-Elysées, le 8 février 2013. Récital Joyce DiDonato. Il Complesso Barocco. Dmitry Sinkovsky, premier violon et direction

Toujours grâce aux Grandes Voix, le rendez-vous annuel de Joyce DiDonato avec le public parisien a eu lieu dans une atmosphère chaleureuse et presque familiale, la mezzo américaine semblant sincèrement heureuse de ces retrouvailles. Au programme, une grande partie des airs composant son dernier disque « Drama Queens », consacré aux grandes reines mises en musique à l’époque baroque, une liste de figures comportant beaucoup de raretés.
Le concert débute avec un air bien connu des étudiants en chant – puisque faisant partie des Arie Antiche si formateurs par leur dessin mélodique –, « Intorno all’idol mio » de Cesti, présenté ici dans une version plus longue, véritablement opératique. A notre sens pris à un tempo trop rapide et manquant par moments de douceur, cet air tient vraiment du tour de chauffe, réalisé cependant avec beaucoup de goût. Les choses sérieuses commencent avec Ottavia du Couronnement de Poppée monteverdien. La chanteuse jette d’entrée toutes ses forces dans ce morceau déchirant, recitar cantando absolu, crachant ses mots, dans une furie zébrée d’éclairs, mais toujours impériale, sobre et poignante dans son désespoir. Suit le célèbre « Sposa, son disprezzata » de Giacomelli, utilisé par Vivaldi dans son Bajazet, l’un des airs fétiches de la mezzo. Elle peut, comme à son habitude, y faire valoir ses piani suspendus et lumineux, qui donnent à sa voix une couleur sopranisante et font irrésistiblement penser, dans leur sonorité, à ceux d’une Gundula Janowitz pourtant soprano. L’américaine semble aimer jouer des diverses couleurs de sa voix, tantôt mezzo clair, tantôt soprano, peut-être la vérité est-elle entre les deux. Toujours est-il que cet air pudique et retenu convient admirablement à son instrument, et que c’est dans ces effets de clair-obscur qu’on la préfère, plus encore que dans la virtuosité dont elle sait pourtant se jouer avec art.


Divine Joyce, the Queen of drama

L’air suivant, qui clôt cette partie, se révèle la première concession de la soirée à l’agilité et au spectaculaire, avec la Berenice d’Orlandini, vraie rareté. Reconnaissons que dans cette pièce, la mécanique semble se mettre seulement en marche, pas encore pleinement libérée dans les roulades, et que la chanteuse se voit ici souvent couverte par l’orchestre.

La seconde partie démarre en trombe avec une Cléopâtre virtuose due à la main de Hasse. L’instrument semble enfin en pleine possession de sa souplesse, et les cascades de vocalises s’enchaînent sans effort, dans une fière arrogance partagée par les musiciens qui enflamment cette musique.
Autre Cléopâtre, plus célèbre, celle de Haendel, voici « Piangero, la sorte mia » superbement sculpté, avec des couleurs lunaires dont la mezzo sait user, interrompues par la fureur débridée de la partie centrale, avant une reprise toute en irisations.
Découverte avec l’Ifigenia de Porta, dans un air magnifique où la jeune fille fait ses adieux à sa mère avant d’être sacrifiée. Beaucoup d’émotion à fleur de lèvres, une ligne mélodique aux courbes touchantes et sertie de nuances, tout concourt à faire de cette pièce l’un des sommets de la soirée. Et le programme s’achève avec un autre Haendel, « Brilla nell’alma », virtuose, aux difficultés affrontées avec un plaisir non dissimulé par la chanteuse, qui fait éclater en triomphes un public conquis.
Remerciant l’assistance de son accueil chaleureux et enthousiaste, Joyce DiDonato concède pas moins de cinq bis.
Le premier, qu’elle qualifie de « bijou », tiré de la Fredeguna de Kaiser, « Lasciami piangere », d’une simplicité désarmante, chanté avec pudeur et retenue, faisant frissonner la salle sous l’émotion, achève de nous faire rendre les armes. Autre air de la Berenice d’Orlandini, « Col versar, barbaro, il sangue », peignant cette fois la reine de Palestine en furie, où la chanteuse impressionne par le délié et la précision dans les agilités, parcourant sans effort une large tessiture, une performance saluée par une ovation tonitruante.
Reprise ensuite de l’air haendelien extrait de l’Alessandro « Brilla nell’alma », avec la même précision jubilatoire que précédemment, et du premier air de la Berenice d’Orlandini, enfin chanté dans tout son éclat. Et pour clore ce concert en beauté, la mezzo entonne la reprise de Kaiser, devant des spectateurs à la gorge serrée par l’émotion.

Saluons également l’accompagnement flamboyant de Il Complesso Barocco, bien plus énergique qu’à l’ordinaire – l’absence de leur chef Alan Curtis y est-elle pour quelque chose ? – et la prestation remarquable de Dmitry Sinkovsky, qui semble entraîner tous les musiciens dans son sillage, et offre une interprétation épatante du Concerto pour violon et cordes RV 242 de Vivaldi.

Un très beau concert qu’on doit aux Grandes Voix, où Joyce DiDonato a une nouvelle fois démontré, outre sa maîtrise technique reconnue depuis longtemps et toujours admirable, la finesse de ses incarnations musicales, jamais outrées, au contraire poignantes par leur retenue et leur intériorité, véritable sceau des grandes artistes.

Paris. Théâtre des Champs-Elysées, 8 février 2013. Antonio Cesti : Orontea, “Intorno all’idol mio”. Domenico Scarlatti : Tolomeo ed Alessandro, Sinfonia. Claudio Monteverdi : L’Incoronazione di Poppea, “Disprezzata regina”. Geminiano Giacomelli : Merope, “Sposa, son disprezzata”. Antonio Vivaldi : Concerto pour violon et cordes RV 242 « Pour Pisende ». Giuseppe Maria Orlandini : Berenice, “Da torbida procella”. Johann Adolf Hasse : Antonio e Cleopatra, “Morte col fiero aspetto”. Georg Friedrich Haendel : Giulio Cesare, “Piangero la sorte mia” ; Radamisto, Passacaglia. Giovanni Porta : Ifigenia in Aulide, “Madre diletta, abbracciami”. Christoph Willibald von Gluck : Armide, Air de ballet : Air gracieux, Air sicilien. Georg Friedrich Haendel : Alessandro, “Brilla nell’alma”. Joyce DiDonato, mezzo-soprano. Il Complesso Barocco. Dmitry Sinkovsky, premier violon et direction

Comments are closed.