mercredi 28 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. MARSEILLE, Opéra Municipal, le 12 juin 2026. VERDI : Rigoletto. S. Catana, J. Osborn, R. Iniesta… Charles ROUBAUD / Paolo ARRIVABENI

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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C’est une familiarité heureuse que propose l’Opéra de Marseille en reprenant aujourd’hui la production de Rigoletto de Giuseppe Verdi, créée en 2019 et signée par le metteur en scène marseillais Charles Roubaud. Sur le papier, le cru 2026 aligne pourtant des atouts neufs et flamboyants : à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Marseille survolté, le chef italien Paolo Arrivabeni imprime une lecture véhémente et solaire de la partition de Verdi, que portent également au plus haut un trio de chanteurs d’exception : Sebastian Catana dans le rôle-titre, John Osborn en Duc de Mantoue et la jeune Ruth Iniesta en Gilda;

 

Placé sous la baguette survoltée de Paolo Arrivabeni, grand habitué de la fosse phocéenne, la phalange marseillaise déploie le flux verdien avec une énergie solaire et tragique à la fois. Le maestro italien imprime des tempi fiévreux mais jamais brouillons, faisant chanter les bois, vibrer les cordes graves, et insufflant à la partition cette veine dramatique qui fait de Rigoletto un drame total. L’alchimie entre la fosse et la scène s’avère aussi constante que palpable.

En bossu difforme et amer, le baryton roumain Sebastian Catana (incarnant le rôle-titre) a dû affronter un défi supplémentaire : victime d’un petit accident intervenu avant cette 3ème représentation, il a tenu à chanter tout de même, mais en claudiquant du début à la fin. Si cette contrainte physique a nécessairement nui à la précision de son jeu d’acteur (certains déplacements sont apparus laborieux, quelques appuis moins assurés), son chant, lui, est resté miraculeusement intact, à l’exception cependant de quelques notes aux extrêmes de la tessiture – un aigu un peu serré ici, un grave moins projeté là –, sa ligne de chant a conservé son épaisseur tragique, sa vulnérabilité poignante. On en oubliait presque la boiterie, tant l’émotion passait par la seule voix.

Face à lui, le duc de John Osborn est toujours aussi royal. Son legato souverain, cette science de lier les notes sans jamais forcer, transforme le fameux air « La donna è mobile » en un pur objet de volupté vocale. Mais c’est surtout dans le quatuor du dernier acte que son art du phrasé, cette élégance naturelle, culmine. À ses côtés, la jeune soprano espagnole Ruth Iniesta campe une Gilda rayonnante de pureté et de fraîcheur. Sa voix agile, au timbre clair, monte vers les aigus avec une aisance désarmante, et tant son « Caro nome » que son « Tutte le feste al Tempio » déploient une dentelle de couleurs qui captive sans effort.

 

 

Et l’on ne peut qu’admirer le reste de la distribution. Le baryton-basse camérounais Maurel Endong, dans le rôe Comte Monterone, impressionne par l’autorité de son inflexion, tandis que le Sparafucile du chanteur wallon Patrick Bolleire, avec sa basse caverneuse et son allure patibulaire, instaure un vrai climat de malaise. La famille des courtisans – Marullo, Borsa et Ceprano, superbement campés respectivement par l’excellent baryton basque Gilen Goicoechea, le toujours sémillant Alfred Bironien, et l’indétrônable Jean-Marie Delpas – se montre aussi homogène qu’énergique, tandis que le Chœur (masculin) de l’Opéra de Marseille, très bien préparé par Florent Mayet, rugit avec une verdeur de ton bienvenue. De son côté, Laurence Janot prête à la Comtesse Ceprano une présence élégante, tandis que Marie Lenormand incarne une Giovanna d’une sobre noblesse, au legato maternel parfaitement adapté à son rôle de confidente. Mais c’est la Maddalena de la mezzo germano-turque Deniz Uzun qui crée l’événement. Dès son entrée, sa présence magnétique et sa voix exceptionnelle – à la fois charnue, cuivrée et d’une souplesse insolente – électrisent la scène. Son « Bella figlia dell’amore » devient un duel érotique et moqueur d’une intensité rare. On ne regarde qu’elle dès qu’elle apparaît, même dans un rôle pourtant secondaire.

Quant à la mise en scène du marseillais Charles Roubaud, elle s’avère assez sommaire avec comme élément principal de son dispositif scénique, une marotte géante à tête de bouffon, couchée sur le sol, dont l’apparence se modifie au fil des tableaux grâce à un travail subtil de projections vidéo sous forme de mapping. Selon les moments, cette effigie grotesque se pare de motifs de cour, d’ombres inquiétantes ou d’éclats rouge sang, accompagnant visuellement la déchéance du bouffon. Quant à la direction d’acteurs, las, elle apparaît bien sommaire, voire inexistante : les chanteurs évoluent souvent en stationnaires, les déplacements manquent de vie intérieure, et les grands moments de drame (la malédiction, la tempête) peinent à trouver une véritable incarnation scénique. Seule la claudication involontaire du héros apporte, par accident, une vérité que la mise en scène n’a pas su inventer… un comble !

Heureusement, la musique et les voix sont là, si puissantes qu’elles finissent par tout emporter. On sort de ce Rigoletto marseillais lessivé par la musique mené à train d’enfer par Paolo Arrivabeni, mais heureux, avec l’ivresse des grands soirs d’opéra. Une réussite qui doit tout à ses interprètes – et à une fosse au diapason.

 

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CRITIQUE, opéra. MARSEILLE, Opéra Municipal, le 12 juin 2026. VERDI : Rigoletto. S. Catana, J. Osborn, R. Iniesta… Charles ROUBAUD / Paolo ARRIVABENI. Crédit photographique (c) Camille Rovera

 

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