La production de cet Otello de Giuseppe Verdi signée par feu Nicolas Joël – et datant de 2001 -, s’avère très simple, accompagnant le drame plus qu’il ne le met en scène. Depuis le film projeté sur le voile d’avant-scène jusqu’aux lumières subtiles, rien ne vient gêner l’avancée dramatique qui repose sur le jeu d’acteur. Les décors d’Ezio Frigerio sont assez simples, tandis que les costumes de Franca Squarciapino sont lourds et assez sombres. La direction d’acteur est minimaliste ; si, dans l’acte III, le fait que Desdémone se relève après la mise au sol par Otello avec noblesse, puisque ce dernier la rejette encore plus violemment, est très efficace, la mort de Desdémone est quant à elle scéniquement ratée.
La distribution réunie par Christophe Ghristi au Théâtre du Capitole est à nouveau exemplaire. Le ténor américain Michael Fabiano assume le lourd rôle d’Otello. C’est une évolution marquante dans sa carrière, jusqu’alors cantonée essentiellement dans des rôles de ténor lyrique. Il vient de chanter ce rôle à Las Palmas et s’apprête, après Toulouse, à le chanter au Teatro Colon de Buenos Aires et au Metropolitan Opera de New-York. Il assume la plupart des exigences du rôle sans ciller. Dès son « Exultate, » la terrible entrée en scène, que même Domingo redoutait toujours, le ténorse montre impressionnant de timbre et de présence. Les couleurs barytonales sont remplies d’harmoniques et les aigus sont puissants. Durant le premier acte, même dans le duo avec Desdémone, il gardera ce timbre de bronze et chantera forte. Un peu à la manière de Mario Del Monaco. Cette caractérisation un peu monolithique va heureusement faire place à davantage de nuances, de couleurs et de richesse de phrasés avec l’entrée dans la souffrance du personnage. Le jeu tente de camper un homme malade qui peut cacher cela de moins en moins. La scène de la prière au pied de l’escalier est un moment somptueux où le ténor utilise des trésors de nuances et de couleurs, allant jusqu’à une voix détimbrée. C’est à partir de ce moment que son Otello est parfaitement accompli. Bien des choses sont là qui, avec le temps, vont certainement lui permettre de devenir un Otello qui comptera parmi les plus grands. Reste à savoir si ce rôle si exigeant ne va pas abimer sa voix jusque là d’essence lyrique…
En face de lui, le Jago de Nikolos Lagvilava est tout entier de noirceur. Grand habitué du rôle, le baryton géorgien habite vocalement et scéniquement son personnage en scélérat complet. D’autres ont cherché des nuances, des moments de séduction, une manipulation plus subtile. Le Jago de Nikolos Lagvilava est noir, vocalement puissant et scéniquement repoussant. La puissance de haine qu’il dégage dans le duo avec Otello qui clôt l’acte II, est absolument terrifiante, dans son abominable Credo. Le Cassio de Julien Dran est de toute élégance et au chant châtié. L’Emilia d’Irina Sherazadishvili est surdimensionnée car cette belle cantatrice aspire certainement à des rôles de premier plan tant la voix est splendide. Elle campe une Emilia extrêmement puissante, ainsi dans la grand final de l’acte III, avec une présence très inhabituelle. Il nous reste à évoquer la Desdémone absolument parfaite d’Adriana Gonzalez. La soprano originaire du Guatemala a tout d’une grande Desdémone. Elle a déjà chanté le rôle à l’Opéra national du Rhin, mais mieux que l’habiter, elle semble incarner sans artefact cet ange de pureté. Le sourire, le port, la grâce du maintien, elle a tout est l’aristocrate vénitienne : la franchise, la noblesse, la pureté sont bien celles d’un ange sur terre. Et la voix est riche, le legato parfait – et elle arrive à chanter toutes les nuances du rôle, jusqu’à des pianissimi impalpables de toute beauté. Elle semble perdue au milieu du monde violent qui l’entoure quand son mari la soupçonne. Elle lutte, lui tient tête, se relève puis abandonne. C’est vraiment un très beau personnage. Au dernier acte, elle atteint au sublime.
L’Orchestre national du Capitole de Toulouse est admirable de bout en bout. Que ce soient les cordes ductiles, avec des violons diaphanes et des violoncelles brûlants, ou les contrebasses à l’entrée d’Otello au dernier acte, tous donnent la chair de poule. Les bois sont absolument superbes, aussi beaux qu’émouvants. Le cor anglais dans l’air du saule est merveilleux – et également les flûtes. La direction de Carlo Montanaro assume un drame qui avance inexorablement, il laisse respirer les chanteurs et tient dans un tempo stable le grand concertato de l’acte III. Mais c’est dans sa capacité à aider les chanteurs, en suivant leur vocalité, qu’il est particulièrement admirable. La prière de Desdémone, comme celle d’Otello, sont des moments rares de fusion voix / orchestre.
Cette première de la série des si représentations au Théâtre du Capitole de Toulouse a été un grand triomphe. Tout y est parfait pour rendre hommage au chef d’œuvre Shakespearien de Verdi. Ainsi donné, Otello est bien un absolu de l’opéra !…
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CRITIQUE, opéra. TOULOUSE, Théâtre du Capitole, le 14 avril 2026. VERDI : Otello. Michael FABIANO, Adriana GONZALEZ, Nikoloz LAGVILAVA… NICOLAS JOEL / CARLO MONTANARO. Crédit photographique © Mirco Magliocca





