DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello (Yoncheva, Lucic, NĂ©zet-SĂ©guin, 2015)

sony88985308909DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello (Yoncheva, Lucic, Nézet-Séguin, 2015). Septembre 2015, la bulgare Sonya Yoncheva, voix carressante, timbre meliflu (bientôt sur les traces de la sublime et câline Fleming, qui chanta ici même avant Netrebko, Desdemona?), d’une hyperféminité qu’elle partage avec Anna Netrebko justement, cumule depuis quelques mois, comme sa consœur, capable de surperbes défis vocaux (chez Verdi et Puccini), s’affirme peu à peu comme la voix internationale que le milieu lyrique attendait : sa Desdemona au Metropolitan Opera de New York, saisit, captive, s’impose par une musicalité juvénile, d’une richesse expressive et poétique admirable. Fragilité et finesse, rondeur et puissance du chant. Ces qualités ont fait depuis, la grâce habitée de sa Traviata à l’Opéra Bastille, ou le cristal adolescent de sa comtesse des Noces de Figaro dans un récent enregistrement édité par Deutsche Grammophon, live de Baden Baden sous la direction du même chef, Nézet-Séguin (LIRE notre compte rendu des Noces de Figaro avec Sonya Yoncheva à Baden Baden 2015). Sous le conduite du même chef, « La Yoncheva » affirme un tempérament souverain : et hors de la tradition de ses grandes aînées (Tebaldi, Freni, Te Kanawa…), cisèle une grâce féminine (sa signature désormais), qui aux côtés de la sensibilité sacrificielle finale, s’accompagne d’une assurance féline dans ses confrontations avec l’infâme Iago.

Succédant à Fleming et Netrebko,

Yoncheva, nouvelle reine du Met

Sonya Yoncheva : la nouvelle diva 2015 !Mais le point fort de cette production revient aussi à celui justement qui tire les ficelles, le jaloux rongé par l’impuissance, ce Iago parfait démon cynique auquel le superbe Zeljko Lucic offre sa présence et une vérité prodigieuse. Seul il n’était rien. Manipulant un Otello trop carré, Iago triomphe indirectement. Car ici Otello, le maure complexé par sa couleur de peau (ici aspect écarté, à torts), est plus brute épaisse qu’amoureux en doute (le letton Aleksandrs Antonenko demeure bien instable, son personnage mal assumé, inabouti ou trop carré : un comble d’autant plus criant confronté aux deux portraits captivants de ses deux partenaires…), il conviendrait que le ténor qui ne manque pas de puissance, affine considérablement son approche pour éviter des attitudes ….souvent ridicules. Grâce à l’éclair expressif qu’apporte le baryton serbe en revanche, le couple Otello et Iago / Lucic forme un monstre à deux têtes qui dévore la finesse de Yoncheva pourtant lionne autant que gazelle; sa prière en fin d’action est déchirante : sobre, ténue, murmurée, au legato quasi bellinien.
otello desdemona sonya yoncheva metropolitan opera new york opera classiquenewsParmi les comprimari, -rôles « secondaires », saluons le très juste et séduisant Cassio du prometteur Dimitri Pittas. Futur directeur musical du Metropolitan, le maestro adulé actuellement Yannick Nézet-Séguin prête une attention continue pour les instruments, relief de chaque timbre dans une partition souvent cataclysmique, et aussi introspective : contrastes et vertiges dignes de Shakespeare… on guettera son prochain Otello, avec un fini orchestral cette fois totalement maîtrisé. De toute évidence, le dvd est plus que recommandable, pour entre autres les confrontations Yoncheva et Lucic, la direction efficace de Nézet-Séguin : un must contemporain made in New York.

DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello. Aleksandrs Antonenko (Otello), Sonya Yoncheva (Desdemona), Željko Lučić (Iago), Chad Shelton (Roderigo), Dimitri Pittas (Cassio), Jennifer Johnson Cano (Emilia), Tyler Duncan (A herald), Günther Groissböck (Lodovico), Jeff Mattsey (Montano)… Metropolitan Opera & Chorus. Yannick Nézet-Séguin, direction. 1 dvd Sony classical 889853089093, enregistré en septembre 2015.

Compte-rendu, opĂ©ra. Anvers, OpĂ©ra de Flandre, le 19 fĂ©vrier 2016. Verdi : Otello. Ian Storey, Corinne Winters, Vladimir Stoyanov…

Il serait difficile d’imaginer une production d’Otello plus noire que celle de Michael Thalheimer Ă  l’OpĂ©ra de Flandre. Tout y est funèbre, au propre comme au figurĂ©. Le visage peint en noir, Otello n’a droit Ă©galement qu’a des vĂŞtements noirs, comme d’ailleurs les membres du chĹ“ur et le reste de la distribution. Seules la robe de mariĂ©e et le mouchoir de Desdemona Ă©chappe Ă  cette sombre teinte, de mĂŞme qu’ils sont les seuls accessoires d’une scĂ©nographie (un bloc noir signĂ© par Henrik Ahr) au dĂ©pouillement extrĂŞme. Et le spectacle ne laisse aucune place au moindre rayon lumineux, hors la scène finale oĂą les parois pivotent lĂ©gèrement pour laisser passer un peu de lumière blanche, pendant le meurtre de Desdemone, qu’Otello Ă©touffe avec sa robe de mariĂ©e…

 

 

 

NOIR OTELLO Ă  l’OpĂ©ra de Flandre

 

 

0tello2PrĂ©vu en seconde distribution, Zoran Todorovitch laisse finalement la place – dans le rĂ´le-titre – Ă  son collègue Ian Storey. S’il possède l’endurance requise, le tĂ©nor britannique offre, en revanche, un timbre plutĂ´t ingrat et un chant qui manque de projection et de puissance, bĂ©mols nĂ©anmoins compensĂ©s par une crĂ©dibilitĂ© et une vĂ©ritĂ© scĂ©niques saisissantes. La Desdemone de la soprano amĂ©ricaine Caroline Winters, dans sa rectitude psychologique, est convaincante dès sa première apparition. La voix est lumineuse et la technique apprĂ©ciable, avec un beau legato qui fait merveille au dernier acte pendant la fameuse « chanson du saule » – et un refus de tout effet extĂ©rieur qui la rend profondĂ©ment Ă©mouvante. Le timbre du chanteur bulgare Vladimir Stoyanov manque de cet Ă©clat et de cette noirceur qu’on serait en droit d’attendre d’un grand Iago. Il joue le traĂ®tre sur un mode retenu, avec classe et bonhomie, mais reste en dessous du rĂ´le. Membre de la troupe de l’OpĂ©ra de Flandre (Opera Vlaanderen), Adam Smith (Cassio) confirme l’Ă©volution positive d’un tĂ©nor dont l’Ă©mission gagne toujours en stabilitĂ© et en puissance, tout en conservant une souplesse fluide sur l’Ă©tendue de la tessiture. Du cĂ´tĂ© des emplois plus courts, personne ne retient l’attention, hors l’Emilia volontaire et bien timbrĂ©e de Kai RĂĽĂĽtel. Quant aux chĹ“urs maisons, ils sont dignes de leur rĂ©putation : puissants, colorĂ©s, d’une cohĂ©sion jamais prise en dĂ©faut. A la tĂŞte d’un Orchestre Symphonique de l’OpĂ©ra de Flandre admirablement disposĂ©, le chef Alexander Joel – grand habituĂ© de la maison flamande – offre une direction serrĂ©e, tendue et haletante de la partition de Verdi, confĂ©rant notamment beaucoup de force et de dynamisme aux scènes d’ensemble. Il est pour beaucoup dans le succès de la soirĂ©e, couronnĂ©e – comme toujours Ă  Anvers (peu importe la qualitĂ© du spectacle…) – par une standing ovation.

 

 

 

Compte-rendu, opĂ©ra. Anvers, OpĂ©ra de Flandre, le 19 fĂ©vrier 2016. Verdi : Otello. Avec Ian Storey (Otello), Corinne Winters (Desdemona), Vladimir Stoyanov (Iago), Adam Smith (Cassio), Kai RĂĽĂĽtel (Emilia), Stephan Adriaens (Roderigo), Leonard Bernad (Lodovico), Patrick Cromheeke (Montano). Michael Thalheimer (mise en scène), Henrik Ahr (dĂ©cor), Michaela Barth (costumes), Stefan Bolliger (lumières). ChĹ“ur et Orchestre de l’OpĂ©ra de Flandre. Jan Schweiger (direction du ChĹ“ur). Alexander Joel (direction musicale).

Photo © Annemie Augustijns

 

 

Compte-rendu, Opéra. Barcelone, Liceu, le 30 janvier,1er février 2016. Verdi : Otello. Carl Tanner, Philippe Auguin.

Vague verdienne en juin 2014Provenant de la Deutsche Oper de Berlin, la production d’Otello signĂ©e par Andreas Kriegenburg – actuellement Ă  l’affiche au Liceu de Barcelone – est un beau ratage auquel l’institution catalane ne nous a guère habituĂ© jusqu’Ă  prĂ©sent. Le metteur en scène allemand semble en effet se moquer complètement du drame de Shakespeare (et du livret d’Arrigo Boito), lui prĂ©fĂ©rant notre actualitĂ© la plus brĂ»lante, celle des rĂ©fugiĂ©s affluant en Europe, ici parquĂ©s dans une structure mĂ©tallique montant jusqu’aux cintres, aussi peu pratique qu’inesthĂ©tique. Les protagonistes passent ici au second plan, ce qui est une totale hĂ©rĂ©sie. Passons vite…
Contre toute attente aussi – mĂŞme si ce n’est finalement pas si inhabituel au Liceu – c’est la seconde distribution qui nous aura le plus enthousiasmĂ©e, alors que la première affichait rien moins que JosĂ© Cura (avec une voix qui a dĂ©sormais perdu toute puissance et brillance) et Ermonela Jaho (dont le timbre sonnait Ă©tonnamment mĂ©tallique le soir oĂą nous l’avons entendue…).
Cette seconde distribution, en alternance, mettait Ă  l’affiche, dans le rĂ´le-titre, le tĂ©nor amĂ©ricain Carl Tanner qui possède vĂ©ritablement une voix capable de rendre justice au personnage d’Otello : sombre, chaleureuse, sĂ»re, arrogante dans l’aigu et robuste dans le mĂ©dium, avec une diction et une tenue musicale par ailleurs probantes. ScĂ©niquement, il campe un Otello aux abois, Ă©corchĂ© vif, incapable de se maĂ®triser, dont il parvient Ă  exprimer les tourments, notamment dans un bouleversant « Dio ! Mi potevi scagliar » et un non moins Ă©mouvant « Niun mi tema ».
De son cĂ´tĂ©, la soprano mexicaine Maria Katzarava prĂŞte Ă  DesdĂ©mone son timbre dense et riche, sensuel et lumineux, qui convient parfaitement Ă  l’épouse du Maure, et qui fait merveille dans le premier duo « GiĂ  nella notte densa », qu’elle dĂ©livre avec d’infinies nuances. On mettra Ă©galement Ă  son crĂ©dit des phrasĂ©s magnifiquement diffĂ©renciĂ©s, des piani de toute beautĂ©, un « air du saule » – puis un « Ave Maria » – Ă  vous tirer les larmes.
Iago très intĂ©riorisĂ©, d’une noirceur qui sourd de chacun de ses gestes, le baryton italien Ivan Inverardi incarne de saisissante façon cette figure shakespearienne, incarnation mĂŞme du Mal. Très homogène et remarquablement puissante, sa voix impressionne par sa noirceur et son mordant, notamment dans le fameux « Credo », Ă  faire froid dans le dos. On admire Ă©galement chez l’artiste sa maĂ®trise du mot, qui flatte l’oreille dans son rĂ©cit du rĂŞve de Cassio. Ce dernier rĂ´le est tenu par le jeune tĂ©nor sibĂ©rien Alexey Dolgov Ă  la belle prestance et Ă  la voix claire mais bien projetĂ©e. Quant aux voix de la basse moldave Roman Ialcic et du baryton andalou DamiĂ n del Castillo, elles permettent aux personnages de Lodovico et de Montano de se profiler comme d’authentiques ressorts de l’intrigue. Quant Ă  Vicenç Esteve Madrid, il campe un Roderigo convaincant tandis qu’Olesya Petrova Ă©corche l’oreille des auditeurs avec un timbre dĂ©jĂ  usĂ© (l’artiste est pourtant jeune).

A la tĂŞte d’un orchestre « maison » superbement sonnant, le chef français Philippe Auguin – directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Nice – dirige un Verdi sanguin, âpre, peu enclin Ă  l’introspection: l’accompagnement soulignant les coups de théâtre et dĂ©peignant les conflits psychologiques avec une luxuriance sonore absolument jouissive. Enfin, le ChĹ“ur du Gran Teatre del Liceu – admirablement prĂ©parĂ© par Conxita Garcia – fait montre d’une virtuositĂ© impressionnante, qui lui permet d’aborder notamment le long finale du troisième acte sans baisse rythmique.

Compte-rendu, Opéra. Barcelone, Gran Teatre del Liceu, le 30 janvier (et 1er février) 2016. Verdi : Otello. Avec Carl Tanner (Otello), Maria Katzarava (Desdemona), Ivan Inverardi (Iago), Alexey Dolgov (Cassio), Vicenç Esteve Madrid (Roderigo), Roman Ialcic (Lodovico), Damiàn del Castillo (Montano), Olesya Petrova (Emilia). Andreas Kriegenburg (mise en scène). Philippe Auguin (direction musicale).

DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello. Fleming, Botha (Bychkov, Metropolitan, octobre 2012, 1 dvd Decca)

Otelo verdi renee fleming semyon bichkov metropolitan opera dvd decca 2012 critique compte rendu operaDVD, compte rendu critique. Verdi : Otello. Fleming, Botha (Bychkov, Metropolitan, octobre 2012, 1 dvd Decca). Le dernier Verdi sait crĂ©er de sublimes atmosphères psychologiques dont profite Ă©videmment son Otello. Suivant son cher Shakespeare dans l’expression d’un drame noir et Ă©touffant, le compositeur outre le rĂ´le d’Otello confiĂ© Ă  un tĂ©nor stentor (au format wagnĂ©rien) offre surtout au rĂ´le de Desdemona, l’Ă©pouse abusivement outragĂ©e d’Otello, par son mari mĂŞme, un sublime personnage lyrique pour les sopranos, qui tire sa dignitĂ© et sa profonde loyautĂ©, sa bouleversante sincĂ©ritĂ© dans l’air du saule et sa prière au IV, avant que le maure ivre de jalousie (et manipulĂ© par Iago) ne la tue en l’asphyxiant dans l’oreiller de sa couche. Verdi offre sa meilleure intrigue : resserrĂ©e, nuancĂ©e, contrastĂ©e et profonde. Avec Boito, il a rĂ©visĂ© son Boccanegra (1881) et s’apprĂŞte bientĂ´t Ă  composer Falstaff. CrĂ©Ă© en 1887 Ă  La Scala, Otello est un immense succès. Au cĹ“ur du sujet, portĂ© par les vers taillĂ©s, ciselĂ©s de Boito, Verdi rejoint l’arĂŞte vive et sanglante des drames abrupts et profonds, pourtant poĂ©tiques de Shakespeare.

DĂ©jĂ  prĂ©sentĂ©e en fĂ©vrier et mars 2008, cette production a montrĂ© ses qualitĂ©s, classiques certes mais efficaces et claires. Les vertus viennent surtout des chanteurs (en l’occurrence de la diva que l’on attendait et qui n’a pas déçu). Si sous la direction du mĂŞme chef (Semyon Bychkov), RenĂ©e Fleming (Desdemona), Johan Botha (Otello) rempilent ici en octobre 2012, le reste de la distribution a changĂ© Ă  commencer par le pĂ©ril dans la demeure, l’infâme intriguant Iago (Falk Struckmann) et Cassio (Michael Fabiano).

Fleming : bouleversante Desdemona
otello-fleming-verdi-opera-metropolitan-opera-new-york-octobre-2012-dvd-decca-classiquenews-renee-fleming-desdemona-johan-botha-otelloAu I, RenĂ©e Fleming sait revĂŞtir sa couleur vocale d’une rĂ©elle candeur, celle d’une adolescente encore pure, d’une sensualitĂ© lumineuse sans l’ombre d’aucune pensĂ©e inquiète (“GiĂ  nella notte”). La diva nuance avec habiletĂ© l’Ă©volution de son personnage, de la beautĂ© lisse Ă  l’inquiĂ©tude de plus en plus sombre enfin vers la rĂ©signation suicidaire (IV). La façon dont elle construit son personnage et le colore progressivement de prĂ©monition noire, demeure exemplaire : la chanteuse sait ĂŞtre une actrice. C’est bien ce que souhaitait Boito comme Verdi : le dernier râle de la victime Ă  l’adresse de sa suivante Emilia (Addio) rejoint la grandeur tragique et intimiste du théâtre : voilĂ  la force de Verdi et l’intelligence de RenĂ©e Fleming. L’ouvrage aurait Ă©videmment pu s’intituler Desdemona : la performance de la diva amĂ©ricaine le dĂ©montre sans rĂ©serve.
Le sens des nuance et l’intelligence intĂ©rieure de la soprano contraste de fait avec le style sans guère de finesse du sud africain Johan Botha qui a la puissance mais pas la sincĂ©ritĂ© du personnage d’Otello. Quel dommage. Certes au III, son monologue ( “Dio mi potevi scagliar”) exprime l’intensitĂ© de ses dĂ©chirements intĂ©rieurs mais le style comme la projection (faciles) demeurent unilatĂ©raux, sans ambiguitĂ©, avec force dĂ©monstration.
Il y a du Scarpia dans le Iago verdien : vivacitĂ© noire, manipulation, perversitĂ© rationalisĂ©e et donc dĂ©monisme efficace … Falk Struckmann se tire très honnĂŞtement des dĂ©fis d’un personnage aux apparitions courtes mais denses qui exigent une franchise et une subtilitĂ© crĂ©pitante immĂ©diates. Pari relevĂ© car lĂ  aussi on s’Ă©tonne de dĂ©masquer chez lui, des trĂ©fonds de souffrances silencieuses, un abĂ®me de ressentiments illimitĂ©s, en somme ce qui a intĂ©ressĂ© Shakespeare avant de fasciner Verdi et Boito : les vertiges et tourments que cause la folie humaine.
Dans la fosse Bychkov Ă©claire les orages et les passions d’une partition essentiellement shakespearienne. Du nerf, du muscle, mais peu de nuances au diapason de Fleming, pourtant souvent les brĂ»lures tragiques sont bien lĂ  et entraĂ®nent le spectateur jusqu’au choc tragique final.




DVD, compte rendu critique. Verdi : Otello. Johan Botha · RenĂ©e Fleming, Falk Struckmann… The Metropolitan Opera Orchestra, Chorus and Ballet. Semyon Bychkov, direction. Elijah Moshinsky, mise en scène.  Enregistrement live rĂ©alisĂ© au Metropolitan Opera de new York en octobre 2012. Parution internationale le 4 mai 2015. 1 dvd 0440 074 3862 6. DurĂ©e : 2:42. 1 dvd Decca

Otello de Verdi Ă  Sao Paolo

VERDI_402_Giuseppe-Verdi-9517249-1-402Sao Paolo, Teatro Municipal. Verdi : Otello. Les 12, 14, 15, 17, 18, 21, 22, 24, 27 mars 2015. Avec Kunde, Kos, Esteves, sous la direction de Neschling et dans la mise en scène de Del Monaco.  Ici s’affronte deux virilitĂ©s : l’une manipulatrice et destructrice, Iago ; l’autre, lumineuse mais influençable, Otello. Chypre est le théâtre de la vengeance haineuse du premier : Iago (baryton) qui prĂ©cipite la chute de son rival le capitaine Cassio (qu’il enivre) et dont il fait insidieusement l’amant supposĂ© de DesdĂ©mone ; ainsi, Iago suscite aussi la folie du gĂ©nĂ©ral victorieux : rongĂ© par le soupçon quant Ă  la loyautĂ© fidèle de son Ă©pouse DesdĂ©mone. DĂ©truit et atteint, Otello finit par la tuer puis se suicider en comprenant son erreur et la machination dont il est la victime aveugle. Verdi et Boito ont portraiturĂ© avec soin le visage diabolique de Iago dont il font un ĂŞtre façonnĂ© par le mal et la jalousie (son credo mephistofĂ©lique au dĂ©but du II). C’est lui qui tire les ficelles, avec d’autant plus de facilitĂ© que DesdĂ©mone, Otello, Cassio paraissent bien crĂ©dules voire passifs sur l’Ă©chiquier de ses intrigues. Otello semble mĂŞme impressionnable et faible : il gifle et violente son Ă©pouse devant les ambassadeurs vĂ©nitiens (III), avant d’Ă©touffer son Ă©pouse au IV… Fervent admirateur de Shakespeare (avec Schiller), Verdi atteint au sublime tragique dans ce drame noir et crĂ©pusculaire oĂą le hĂ©ros s’aperçoit trop tard de son aveuglement haineux et criminel. Après avoir composĂ© surtout de sublimes rĂ´les pour voix de baryton (souvent des pères aimants et gĂ©nĂ©reux : tels Stiffelio, Rigoletto, Boccanegra…), Verdi offre Ă  tous les tĂ©nors les plus dramatiques, un superbe rĂ´le mettant en avant surtout leur performance d’acteur. C’est logiquement dans ce rĂ´le que la planète lyrique attend l’indiscutable et charismatique Jonas Kaufmann.

boutonreservationOtello de Verdi au Teatro Municipal de Sao Paolo.
Les 12,14,15,17,18,21,22,24,27 mars 2015.
Avec Kunde, Kos, Esteves,
sous la direction de Neschling et dans la mise en scène de Del Monaco.

Compte rendu opĂ©ra. Orange, ChorĂ©gies. Le 2 aoĂ»t 2014. Verdi : Otello. Alagna, Mula… Chung, direction. N. Duffaut, mise en scène.

Compte rendu, opéra. Orange, Chorégies. Le 2 août 2014. Verdi : Otello. En ouverture, Otello commence par une tempête, celle qui se déchaîna le 1 août sur Orange l’empêcha de commencer, le menaça de fermeture le lendemain par une averse le jour où était renvoyée la représentation. Mais, encore une fois, le miracle opéra et l’opéra fut un juste triomphe. Avec le changement de lieu et, en partie, de distribution, essentiellement le rôle-titre, c’est à une vraie recréation qu’il nous fut donné d’assister.

Exultant exaltant Otello Ă  Orange

Contexte historique de la pièce. Motivée par une ambassade maure en Angleterre pour signer une alliance contre l’Espagne en 1600, la pièce anglaise de Shakespeare, de 1604, est inspirée d’une nouvelle italienne, Un capitano moro (1545) de Giovanni Battista Giraldi Cinthio (1504-1573) déjà traduite en français. Le dramaturge suit pas à pas l’intrigue littéraire sauf le meurtre de Desdémone, plus concis chez lui. Le contexte historique est dramatique en ce tournant de siècle : si le Maroc et l’Angleterre craignent la toute-puissante Espagne, toute l’Europe chrétienne redoute alors le pouvoir turc. Malgré la victoire de Lépante en 1571 de la flotte espagnole, papale et vénitienne contre les Ottomans, marquant l’arrêt de leur avancée depuis un siècle par la Méditerranée, les Turcs continuent leur progression vers l’ouest par le continent est-européen. Ils avaient déjà assiégé Vienne en 1529, délivrée par l’Empereur Charles Quint. Ils récidiveront vainement en 1683, décisive victoire autrichienne d’où naquirent les viennoiseries, les croissants, les croissants de lune fabriqués en signe de dérision du croissant musulman des Turcs et de joie par les Viennois enfin délivrés de leur étau, Budapest étant encore sous le joug. Ainsi, affrontement de plusieurs siècles entre deux empires, le turc musulman et le chrétien des Habsbourg d’Espagne et d’Autriche, par la Méditerranée et le continent, choc de cultures et de religions.

 

 

 

Otello ornage alagna mula choregies orange 2014

 

 

Mais, au XVIe siècle où se déroule l’intrigue d’Otello, Venise, la Sérénissime République, règne encore en Méditerranée et dominera de 1488 à 1571 l’île de Chypre où se passe l’action. Après Lépante, elle sera reprise par les Turcs : ils la garderont pratiquement jusqu’à l’effondrement de leur empire entre la fin du XIXe siècle et la fin de la Grande Guerre.

De la pièce à l’opéra. Othello, le Maure de Venise, converti au christianisme, est un brillant capitaine passé au service de Venise. Il est  fait gouverneur de Chypre, bastion vénitien avancé face au continent ottoman, pour ses victoires sur les Turcs qui menacent la Méditerranées et Venise. Mieux encore, le mercenaire joint la reconnaissance sociale à la militaire : il a épousé une noble Vénitienne, Desdémone et le couple est heureux malgré la différence d’âge, de race et de culture. Élaguant des éléments inutiles, le génial librettiste et compositeur Arrigo Boito en tire un livret resserré et plus efficace dramatiquement, faisant commencer l’action de son opéra à l’acte II de la pièce, directement à Chypre et non à Venise.

C’est un drame de la jalousie magistralement et machiavéliquement tissé fil à fil, fil d’un mouchoir et d’un rasoir par un « honest Iago », un apparemment honnête Iago, jaloux dissimulé d’Othello. Chez le dramaturge, Iago agit pour des raisons de basse vengeance amoureuse et professionnelle (sa femme était une ancienne maîtresse du prestigieux Othello et il subit la perte offensante d’un avancement), sans oublier son dépit de servir un Maure. Chez le librettiste, la motivation d’Iago est plus sourde, sournoise, plus profonde : à l’injure de la promotion manquée, il ajoute à la psychologie perverse de ce personnage une dimension métaphysique, nihiliste. C’est un génie grandiose du mal. Dans un « Credo » terrible il expose sa morale sadienne du mal pour le mal : le monde a été créé non par un Dieu d’amour mais par un Dieu mauvais qui a fait l’homme à son image, né dans la fange et destiné au néant. Caldéron écrivait : « Le plus grand crime de l’homme est d’être né » ; Iago impute ce crime au créateur, crime sans châtiment d’un dieu cruel dont il est suivant et servant.

Iago, subtilisant un mouchoir précieux qu’Otello (graphie italienne) a offert à sa femme, trame donc un complot contre l’époux aimant et la douce Desdemona, en attisant la jalousie du Maure, contre le beau et jeune capitaine vénitien Cassio auquel elle l’aurait offert en gage d’amour. Peu politique, le vaillant Otello tombe dans ce panneau machiavélique, d’autant qu’il sent sans doute alors, dans une violence amère, ce qui n’est pas dit mais qu’on peut imaginer, toute la distance sociale, ethnique, culturelle, qui le sépare de sa femme. Otello, même christianisé, apparemment « assimilé », « intégré » dirions-nous aujourd’hui, est un Maure : au-delà de la jalousie amoureuse, c’est donc aussi le drame d’une insolite et impossible greffe entre deux cultures, deux mondes, deux classes, le mercenaire bronzé et la patricienne blonde, mariage par ailleurs inégal puisque, dans la pièce, il est plus âgé. S’il tombe si facilement dans le piège, c’est sans doute parce qu’il ne croyait pas au fond à son bonheur, à cet amour si visiblement rongé de différences.

Désir et misogynie : chaleur et frigidité. Le désir de la femme allié à la misogynie est aussi un soubassement plus ou moins visible de la violence dans la pièce et l’opéra :  abondance de femmes, faciles repos du guerrier ; amour ou désir frustré de Roderigo pour Desdemona ; pour Iago, son épouse Emilia n’est que son « esclave impure » et Desdemona se déclare « l’enfant humble et docile » d’Otello. Sans doute esclave de ses sens pour elle, ce dernier, le doute instillé dans son cœur, du moins chez le dramaturge anglais, sent aussitôt, avec répulsion, tel un futur Golaud face à Mélisande, la main de sa femme comme « moite », « chaude », symptôme de lubricité, non d’amour : 

« Une main libĂ©rale! Jadis le coeur donnait la main ; maintenant, […] c’est la main qu’on donne et non plus le coeur. »

À l’opposé de cette chaleur de vie, de vice pour lui, c’est la froideur de la femme, en somme la frigidité, qui en fait la fidélité : « Froide, froide, ma fille ! comme ta vertu », dit Othello dans la pièce à Desdemona morte.
« Froide, comme ta chaste vie », chante l’Otello de l’opéra à sa femme assassinée.

    Ainsi, l’idéal baroque de la femme rejoint la misogynie XIX e siècle : la femme idéale, c’est la frigide, rigide épouse.

Réalisation. Sans paradoxalement rien perdre de son intimité tragique, complot chuchoté, drame et meurtre étouffé dans la chambre conjugale, la réalisation marseillaise de Nadine Duffaut, transposée à l’air libre de la nuit et à la vaste scène du théâtre antique d’Orange, prend une dimension archétypale où la coloration vénitienne historique, forcément condensée sur une scène étroite, se dilue dans l’espace et le temps pour atteindre l’universel. Certes, c’est toujours la Chypre de Venise, l’emblème du lion, le miroir, les coiffures des dames, les somptueux costumes de soie et les cuirasses d’acier de l’Histoire en répondent. Mais nous sommes là et ailleurs, dans un présent de l’action et, déjà, un passé nébuleux reflété, comme un regret, un remords, dans une nébuleuse mémoire collective qui transcende un drame particulier pour atteindre l’individualité générale de tout couple brisé par le malentendu, sans doute aussi la différence d’âge, de culture, miroir écrasant et écrasé qui ne se recolle pas, sur un sol inégal se dérobant sous les pieds. Monde qui a perdu sa stabilité, son assise. Cet immense miroir brisé, symbole à la fois de la puissance de Venise sur sa fin et de l’irréparable brisure du couple, reflète et réfléchit, en gros plans sur les visages émouvants d’Otello et de Desdemona, l’irrémédiable déchirure. Il meuble, sans encombrer, l’immense scène nue du théâtre antique : ruines et débris, de la puissance vénitienne, du « Lion de Venise » qu’est Otello, terrassé plus par lui même, par ses doutes que par les ennemis.

Il est des fois où un trop, un maximum d’effets crée un moins, un minimum d’affect. Ici, le minimum, le minimalisme de la scénographie (Emmanuelle Favre) produit un maximum et jamais la mise en scène, respectueuse, épurée, n’usurpe la place de la musique et du drame effectif. Dans une pénombre, un clair-obscur, non point contraste ombre et lumière, mais mélange de clair et d’obscur au sens précis du terme, qui permet une mise en relief des personnages auréolés, des visages, nimbés de rêve, des costumes soyeux prenant des reflets de lagune verte ou vaguement rose (lumières, Philippe Grosperrin), les deux drapeaux rouges arrachés aux musulmans vaincus, autant que la tête sanglante de leur chef, prennent un relief chromatique intense, tout comme le modeste mouchoir blanc, le « fazzoletto » tragique, qui dessine dans cette brume sa frise dramatique.

Les costumes (Katia Duflot), grises soieries des robes des dames, aile de pigeon rosée ou pétales doucement froissés de fleurs rêveuses, irisées, diaprées, cheveux pris dans des résilles ; les hommes, manches et chausses à crevés, pectoral de soie comme des cuirasses d’acier, bottes souples et épaules drapées de capes ondulantes, sont aussi en gris. Iago, est drapé d’une ondoyante tunique, souplesse serpentine de l’insinuation : société raffinée mais nourrie de piraterie, monde soyeux aux reflets insaisissables de la cour, de l’intrigue. Otello seul, sanglé de rigide cuir rouge de sanglant chef de guerre et de proche assassin de sa femme, est déjà une infraction à ce monde qui n’est pas le sien, tandis que la vénitienne Desdemona, transfuge par amour, auréolée de ses cheveux d’or, semble illuminée de sa robe vaguement dorée telle la mandorle, l’amande mystique lumineuse des martyrs et des saints des tableaux de la Renaissance. En contraste funeste, le spectral cortège noir apportant, apprêtant le lit nuptial devenu funèbre catafalque, a le rythme implacable, inéluctable, de la fatalité en marche. On distingue une petite fille, un signe personnel de Nadine Duffaut dans nombre de ses mises en scène : l’enfant qui vit ou survit dans l’adulte, la pureté enfantine au milieu de la perversité des hommes, l’orée de la vie à l’heure de la mort. La chemise de nuit puis la robe nuptiale immaculées de Desdemona deviennent suaire et dernier costume de la mort annoncée.

Interprétation

Dans ce plein air orageux ou venté, dans ce cadre grandiose et ouvert sur la nuit, ne cédant pas au gigantisme du lieu ni de cette musique de géant, Myung-Whun Chung propose magistralement une version que l’on dirait « chambriste » de l’opéra de Verdi, conduisant le ductile et docile Orchestre Philharmonique de Radio France à des pianissimi frôlant le silence, l’imposant, ce silence, à un public subjugué, qui n’a pas intempestivement applaudi une seule fois, attendant enfin respectueusement la fin de la musique pour éclater en bravos. Les pupitres sont amoureusement mis en valeur dans leurs couleurs délicates et les chanteurs sont toujours protégés, guidés, aidés dans des nuances aussi vocales qu’humaines. Il triompha en justice.

Les chœurs des Opéras de Région (Avignon, Marseille, Nice) remarquablement préparés par leurs chefs respectifs (Aurore Marchand, Pierre Iodice, Giulio Maganini), la Maîtrise des Bouches-du-Rhône (Samuel Coquard), L’Ensemble vocal et instrumental des Chorégies d’Orange, sont remarquablement préparés et l’on admire encore, dans ce vaste espace, avec cette sorte d’envol de pigeons des robes dans leur tempétueuse fuite affolée, l’art de Nadine Duffaut de mouvoir et d’émouvoir ces grandes masses de sentiments et de mouvements contradictoires dont la télévision, en direct et en gros plans montre la finesse de détails, la qualité d’acteurs passant aussi des chanteurs principaux aux choristes.

On connaît le soin avec lequel sont choisis, du premier au dernier, les interprètes des Chorégies. Bel exemple : en une seule phrase, Yann Toussaint, le héraut, annonçant l’arrivée de la galère vénitienne, déploie une voix large de basse prometteuse ; habitué des lieux, solide voix  et présence, la basse Jean-Marie Delpas est un Montano bien campé auquel la longue silhouette aristocratique et la voix claire du ténor Julien Dran, nouveau venu, fait un contraste  intéressant ; nouveau aussi à Orange, la basse Enrico Iori est un Lodovico d’emblée très à l’aise dans le lieu, noblement imposant. Le rôle d’Emilia, suivante, confidente de Desdemona, donne à Sophie Pondjiclis
l’occasion de nous toucher par un mezzo puissant et chaud et un jeu tendre, solidaire, d’amie de cœur, de sœur, pour l’héroïne malheureuse.

Dans le quatuor du drame, central mais Ă©pisodique, objet de la jalousie d’Otello mais peu prĂ©sent physiquement et vocalement, dans le rĂ´le ingrat de Cassio, Florent Laconi, avec sa belle voix de tĂ©nor lumineux, semble un peu Ă©teint et pâtit et pâlit près des couleurs des autres, traversant l’orage avec la placiditĂ© d’un canard qui ne laisse nulle plume, mĂŞme pas mouillĂ©e, dans la tragĂ©die qui voit finalement son triomphe personnel. On avait dĂ©jĂ  apprĂ©ciĂ© la puissance du baryton Seng-Hyoun Ko, voix d’airain, timbre aux arĂŞtes tranchantes, au parlando veloutĂ©, murmurĂ©, passant Ă  l’éclat foudroyant du tonnerre dans la fureur : la grandeur du lieu gomme ce qui pouvait sembler parfois outrance dans un espace fermĂ©. Insinuant, persuasif, venimeux, il dĂ©ploie toutes ses facettes dans le rĂ´le d’une noirceur machiavĂ©lique d’Iago, gĂ©nie calculĂ© du mal. Dans cet espace dĂ©mesurĂ©, niant Ciel et Enfer, toute transcendance, diabolique ou divine autre que le mal pour le mal d’un “dieu cruel”, son « Credo » nihiliste trouve une Ă©chelle moins grandiose qu’humaine, d’autant plus terrifiant.

On retrouve avec le mĂŞme bonheur Inva Mula en Desdemona. Elle chantait Ă  Marseille le rĂ´le pour la première fois donnant l’impression, disais-je, qu’il a Ă©tĂ© Ă©crit pour elle : depuis, elle l’a enrichi, mĂ»ri tout en semblant l’inventer devant nous. Dans la grandeur d’Orange, elle ne grossit aucun trait : menue, jolie poupĂ©e Ă  chĂ©rir, douceur de miel d’une voix ronde, blonde, aux nuances d’une touchante finesse. Sa voix, sans jamais forcer, en harmonie idĂ©ale avec ce physique dĂ©licat et gracieux, monte avec aisance dans la puissance mais sait se faire murmure, soupir ailleurs, avec des pianissimi aĂ©riens et timbrĂ©s, des sons filĂ©s et enflĂ©s, toujours avec une grande maĂ®trise technique au service de la musique et du drame. Dans la dĂ©mesure du lieu et d’Otello, cette petite femme tout amour est toujours si touchante, si maladroite dans sa persistance innocente mais criminelle aux yeux de son Ă©poux Ă  plaider pour Cassio, qu’on a encore plus envie ici, dans ce cadre effrayant, de lui souffler : «Attention ! » pour la protĂ©ger. Sans comprendre, mais sans rĂ©volte, c’est la biche Ă©perdue face au fauve, avec un sens crĂ©dible du terrible partage des rĂ´les entre homme et femme dans cette sociĂ©tĂ©, et de la fatalitĂ© qu’elle accepte avec des accents de Carmen, ou de la douleur d’une Traviata insultĂ©e en public, traĂ®nĂ©e dans la boue. Elle nous met au bord des larmes dans le dernier acte, entre l’air du saule, exhalaison d’une âme oppressĂ©e et opprimĂ©e, et l’Ave Maria sublime de simplicitĂ© rĂ©signĂ©e pendant d’une tragique douceur du “Credo” pervers d’Iago.

Otello, c’est Alagna, c’est Roberto, selon les dĂ©nominations d’un public qui l’a familièrement et affectueusement annexĂ©. TĂ©nor lyrique, il s’était audacieusement ou imprudemment lancĂ© Ă  l’assaut de rĂ´les plus lourds, de tĂ©nor dramatique, de fort tĂ©nor, Canio, Calaf, avec des fortunes diverses pour ce dernier mais un rattrapage spectaculaire, forçant l’admiration, pour la seconde de Turandot. Otello est un autre dĂ©fi. Certains, un peu mĂ©chamment, mĂŞme si le mĂ©dium s’est cuivrĂ©, l’attendent au tournant, et jugent d’entrĂ©e son « Exultate ! » peu exaltant, par manque de l’épaisseur vocale requise par ce rĂ´le terrible. Cependant, Ă  la fin de l’acte, son duo d’amour avec Desdemona est d’un lyrisme, d’une beautĂ© Ă  couper le souffle. Lors de la première, au III e acte, dans le paroxysme et l’émotion, rauque, rugissante de douleur, de fureur, la voix, comme Ă©raillĂ©e, dĂ©raille, dĂ©faille, mais de ces failles, comme Callas, Alagna, autre bĂŞte de scène, sait faire des atouts dramatiques et on comprendrait mal que le hĂ©ros vaincu triomphe en voix. Sans doute encore galvanisĂ© par la tĂ©lĂ©, lors de la seconde, tout cela est effacĂ© et, toujours bouleversant, il arrive Ă  ĂŞtre grandiose sans avoir la grande voix du rĂ´le.

Cette soprano, ce ténor forment à la scène un couple si vrai, si humain dans ce complot inhumain, lui dans sa folle démesure, la tempête au cœur, elle dans sa bouleversante innocence, qu’il inspire compassion et horreur : retrouvant les deux affects recherchés de la tragédie antique. Bref, parfaitement à leur place dans le théâtre antique d’Orange.

Après Nabucco, des Carmina burana d’exception, un concert lyrique Ciofi/Barcellona jubilant et cet Otello, surmontant les intempéries, l’année 2014 est encore à marquer d’une pierre blanche pour les Chorégies.

Compte rendu opéra. Orange, Chorégies. Le 2 août 2014. Verdi : Otello, 1887. Livret d’Arrigo Boito d’après Le Maure de Venise de Shakespeare. En coproduction avec le Festival de Savonlinna (Finlande) et l’Opéra de Marseille

Orchestre Philharmonique de Radio France ; Chœurs des Opéras de Région.

Direction musicale : Myung Whun Chung

Mise en scène : Nadine Duffaut
. Scénographie Emmanuelle Favre.
Costumes : Katia Duflot.
Eclairages : Philippe Grosperrin.

Distribution :
Desdemona : Inva Mula
; Emilia : Sophie Pondjiclis
; Otello : Roberto Alagna
; Iago : Seng-Hyoun Ko
; Cassio :  Florian Laconi
; Lodovico Enrico Iori ;
Roderigo : Julien Dran ;
Montano : Jean-Marie Delpas ;
Un hérault : Yann Toussaint.

Illustration : © B. Horvat/AFP

Roberto Alagna chante Otello à Orange, les 2,5 août 2014.

Alagna Roberto-Alagna-350Orange, ChorĂ©gies 2014 : Roberto Alagna chante Otello, les 2,5 aoĂ»t 2014. Le rĂ´le d’Otello demeure le plus grand dĂ©fi pour un tĂ©nor lyrique, capable de puissance comme de ciselure dramatique. Interprète prĂŞt Ă  relever le dĂ©fi en une prochaine performance dĂ©licate Ă  Orange au Théâtre Antique, Roberto Alagna chante Otello, les 2,5 aoĂ»t 2014. Avant celui de Jonas Kaufmann, confondant verdien et avant sa prise de rĂ´le sur scène, Ă©patant et bouleversant dans un album Verdi Ă©ditĂ© par Sony, l’Otello du tĂ©nor français Roberto Alagna crĂ©e l’évĂ©nement des ChorĂ©gies d’Orange 2014, les 2 et 5 aoĂ»t 2014. Pour le maure de Venise, rongĂ© par le soupçon et manipulĂ© dans sa folie destructrice par Iago, Alagna dont l’évolution de la voix rĂ©cente, a permis de conquĂ©rir une couleur nouvelle sombre, se dĂ©die tout entier au rĂ´le le plus passionnĂ© du théâtre verdien : songez Ă  la scène ultime oĂą le jaloux possĂ©dĂ© assassine sa bien-aimĂ©e la trop tendre Desdemona. La partition qui s’inscrit dans la dernière manière de Verdi – orchestralement contrastĂ©e, audacieuse, d’une exceptionnelle efficacitĂ© dramatique et expressive, profite de la collaboration du compositeur avec Boito : les deux crĂ©ateurs revisitent avec une rare intelligence le drama shakespearien dont il font un huit clos romantique, sombre, crĂ©pusculaire oĂą les instruments brillent de couleurs fauves et de climats mystĂ©rieux Ă©nigmatiques d’une irrĂ©sistible puissance poĂ©tique. Après Faust (Gounod), Calaf (Turandot), cet Otello nouveau est pour Alagna un dĂ©fi Ă  suivre absolument. Alagna fera t il aussi bien que son confrère l’excellent et si troublant Jonas Kaufmann ? RĂ©ponses les 2 puis 5 aoĂ»t 2014.

Aux côtés de Roberto Alagna dans le rôle-titre : Inva Mula (Desdemona), Seng-Hyoun Ko (Iago), Florian Laconi (Cassio) … Philharmonique de Radio France. Myung-Whun Chung, direction.  Nadine Duffaut, mise en scène.

Verdi : Otello. Orange, Chorégies (Théâtre antique). Les 2 et 5 août 2014. Diffusion sur France 2, le 5 août 2014 à 21h50.

Lire notre présentation des Chorégies d’Orange 2014.

DVD. Rossini : Otello (Bartoli, Zurich, 2012)

rossini otello bartoli osborn tang zurich 2012DVD. Rossini : Otello (Bartoli, Tang, Zurich, 2012). Cecilia Bartoli fait toute la valeur de cette production zurichoise enregistrée ici lors de sa première présentation en 2012 avant sa reprise récente à Paris (TCE, avril/mai 2014). La mezzo est Desdemona, soulignant combien avant Verdi, le profil des protagonistes est finement ciselé sur le plan musical. L’amoureuse victimisée saisie par la jalousie dévorante du maure y paraît dans toute l’étendue du mythe romantique. A l’aune du ténébrisme shakespearien, soulignons comme une arche progressive, l’intensité d’une voix furieuse au I et II, jusqu’à la prière intérieure, déchirante du III. Les contrastes sont éblouissants, l’intelligence dramatique fait feu de tout bois avec un raffinement expressif et vocal, indiscutable. Sa stature tragique s’impose sur scène, à l’écran et de toute évidence en objet uniquement sonore : sans la réalisation scénique et visuelle, sa Desdemona marquerait de la même façon les esprits et les oreilles.

Pour Bartoli et rien que pour elle …

A ses côtés, l’Otello d’Osborn est honnête malgré des aigus plutôt serrés ; plus vibrant et palpitant, donc libre dramatiquement, le Rodrigo de Camarena. Moins évident et naturel le Iago de Rocha, plus contraint et poussé. Evidemment, la mécanique seria rossinienne n’échappe pas au chef Muhai Tang mais son manque de « laisser respirer », ses absences de suspensions sur le fil du verbe languissant ou frénétique, marque les limites d’une direction pointilleuse, étrangère à tout souffle embrasé. Heureusement les instruments d’époque de La Scintilla (l’orchestre sur instruments anciens de l’Opéra de Zurich) apporte une couleur spécifique, très à propos avec le souci linguistique de l’excellente Bartoli.

Moins inspiré qu’auparavant, le filon jusque là poétique Caurier et Leiser dessine un drame vénitien sans aucune ombre ni finesse : une succession de gags et d’idées gadgets qui rétrécisse le mythe romantique et passionnel, en fait divers vériste, misérabiliste, d’une austérité asphyxiante qui atteint les idées même de l’actualisation. Pas sûr que l’image lolita addicted à la bière de Desdemona renforce ou éclaire le jeu de la diva romaine qui n’a pas besoin de tels détails anecdotiques pour sortir et déployer sa fabuleuse furià lyrique (on atteint un comble de ridicule quand la chanteuse s’asperge de bière : mais bien sûr pour rafraîchir son tempérament embrasé ??!!)… L’intelligence eut été d’éviter de tels écarts. Décidément, pour Bartoli et rien que pour elle.

Gioachino Rossini (1792-1868): Otello ossia Il Moro di Venezia. Cecilia Bartoli, John Osborn, Peter Kalman, Javier Camarena, Edgardo Rocha, Liliana Nikiteanu, Nicola Pamio, Ilker ArcayĂĽrek. Orchestra La Scintilla. Muhai Tang, direction (1 dvd Decca).

Paris. Théâtre des Champs-Elysées, le 7 avril 2014. Gioacchino Rossini : Otello. John Osborn, Cecilia Bartoli, Edgardo Rocha, Barry Banks. Jean-Christophe Spinosi, direction musicale. Moshe Leiser et Patrice Caurier, mise en scène

otello BartoliOtello ou Desdémone ? Trois ans et demi après une exécution de concert avec les forces lyonnaises, le Théâtre des Champs-Elysées accueille à nouveau l’Otello rossinien, mais cette fois en version scénique, dans une production venue de l’Opéra de Zurich.
Emmenée avec fougue par Cecilia Bartoli, qui incarne la tendre et fière Desdémone, cette mise en scène – immortalisée par un DVD – permet à la diva italienne sa première apparition depuis longtemps dans la capitale avec un rôle complet. La salle est comble, l’atmosphère électrique.
Evacuons d’emblée le sujet délicat : la direction de Jean-Christophe Spinosi et son orchestre en mauvaise forme.
Trac de cette première représentation ou manque de répétitions, on déplore un Ensemble Matheus à la sonorité sèche et acide, sans galbe ni volupté, et aux vents défaillants, notamment des cors naturels multipliant les ratés. A sa tête, le chef paraît peiner à trouver le pouls de cette musique, la cantilène rossinienne ne se déployant jamais pleinement, le rubato des grandes cantilènes semblant souvent problématique à soutenir. Seule la dernière scène, à l’écriture regardant vers l’avenir, multipliant les traits inquiétants, prend d’un coup une force dramatique absente jusqu’ici, mettant en lumière les tensions qui sourdent et ne demandent qu’à éclater.
La mise en scène imaginée par Moshe Leiser et Patrice Caurier fonctionne parfaitement, situant l’action à une époque moderne indéterminée et mettant l’accent sur le racisme dont est victime Otello, propos parfaitement d’actualité.
De l’antichambre d’une salle de réception officielle où les rancœurs à l’encontre du général Maure se déversent, à un café où le combattant solitaire retrouve un semblant de paix à l’ombre de ses racines, tout dans la scénographie fait sens, pour culminer dans la chambre de Desdémone avec un affrontement final presque bestial, d’un grand impact scénique.
Opéra de ténors, cette œuvre en requiert pas moins de trois. Le plus sinueux, le perfide Iago, semble convenir idéalement au timbre très particulier de Barry Banks, par ailleurs vaillant et aux aigus acérés.
Le Rodrigo d’Edgardo Rocha éblouit par son accroche haute et le rayonnement de sa voix, incarnant avec fougue cet amant déçu, mais demeure prudent dans les agilités qu’il détimbre souvent et négocie prudemment. Plutôt que Rossini, on imagine davantage ce jeune ténor dans le répertoire bellinien – il ferait un magnifique Arturo dans les Puritains – et donizettien – Nemorino dans l’Elixir doit lui convenir à merveille –.
Fidèle interprète du rôle-titre, John Osborn affronte crânement une tessiture impossible, et s’il n’est pas le baritenore exigé par la partition, sa performance est à saluer bien bas, tant la voix sonne avec franchise, l’aigu avec aisance et la vocalisation avec naturel. En outre, il se montre particulièrement à l’aise dans cette production qu’il connaît bien, et offre une très belle prestation de comédien.
Aux côtés de l’excellent Elmiro de Peter Kalman et d’un Doge très crédible de Nicola Pamio, l’Emilia de Liliana Nikiteanu, toute de tendresse maternelle, demeure la seule part de douceur dans cet univers exclusivement masculin, dur et inflexible.
Très attendue dans cette Desdémone, Cecilia Bartoli se déchaîne et s’en donne à cœur joie sans pourtant jamais tirer la couverture à elle, faisant admirer avec maestria l’évolution du personnage tout au long de la soirée, portée par une détermination sans faille. Toutes les difficultés du rôle sont surmontées comme autant de défis, et si sa vocalisation aspirée nous laisse toujours aussi perplexes, on ne peut que s’incliner devant un air du Saule littéralement murmuré et flottant en apesanteur, démontrant l’art d’une très grande musicienne.
Une soirée inégale, mais qui aura permis au public parisien de renouer avec cet ouvrage trop peu joué et pourtant digne de figurer aux côtés de son homonyme verdien.

Paris. Théâtre des Champs-Elysées, 7 avril 2014. Gioacchino Rossini : Otello. Livret de Francesco Maria Berio d’après la tragédie éponyme de William Shakespeare. Avec Otello : John Osborn ; Desdemona : Cecilia Bartoli ; Rodrigo : Edgardo Rocha ; Iago : Barry Banks ; Elmiro : Peter Kalman ; Emilia : Liliana Nikiteanu ; Le Doge : Nicola Pamio ; Un gondolier : Enguerrand de Hys. Chœur du Théâtre des Champs-Elysées ; Chef de chœur : Gildas Pungier. Ensemble Matheus. Direction musicale : Jean-Christophe Spinosi. Mise en scène : Moshe Leiser et Patrice Caurier ; Décors : Christian Fenouillat ; Costumes : Agostino Cavalca ; Lumières : Christophe Forey

Livres. L’Avant-Scène OpĂ©ra n°278. Rossini : Otello

Rossini_otello_278_avant_scene_operaL’Avant-Scène OpĂ©ra n°278. Gioachino Rossini : Otello. Le nouveau volume de l’Avant Scène OpĂ©ra s’intĂ©resse Ă  l’Otello rossinien (Naples, 1816), Ă  l’occasion de la production Ă©vĂ©nement avec Cecilia Bartoli programmĂ©e au TCE Ă  Paris en avril 2014, elle mĂŞme crĂ©Ă©e Ă  Zurich en fĂ©vrier 2012. Voici le cas emblĂ©matique d’un opĂ©ra mĂ©connu, qui appartenant au cycle des opĂ©ras napolitains du jeune compositeur surdouĂ© (il a Ă  peine 23 ans alors), souligne combien le musicien avait Ă  cĹ“ur de renouveler le genre lyrique, sur le mode tragique et pathĂ©tique. Outre les entrĂ©es et parties dĂ©sormais traditionnelles de chaque Avant-Scène OpĂ©ra (livret intĂ©gral publiĂ© annotĂ© scène par scène avec le guide d’Ă©coute permettant de suivre l’action en identifiant les partis pris musicaux et les enjeux scĂ©niques et dramatiques en jeu…), l’apport de la publication Ă©claire remarquablement ce en quoi l’ouvrage est d’une modernitĂ© rare, voire d’une violence (acte III) dĂ©jĂ  toute romantique, une intensitĂ© qu’avait bien comprise l’une de ses interprètes fameuses, Maria Malibran (après La Pasta) : n’hĂ©sitant pas Ă  affiner encore, soir après soir, un jeu expressif et passionnel au mĂ©pris des biensĂ©ances (le tĂ©moignage de Delacroix est ici emblĂ©matique), toujours soucieuse de l’impact Ă©motionnel de son personnage au moment du double crime de la fin.

Sommet tragique de 1816

Très intĂ©ressant Ă©galement, le portrait du librettiste Berio, – le marquis Berio di Salsa, noble lettrĂ© engagĂ© atypique Ă  Naples, qui n’hĂ©site pas Ă  reprendre l’arche tragique du drame lĂ©guĂ© par Shakespeare.
Ce qui fait la force de l’Otello rossinien – en comparaison avec celui de Verdi par exemple, plus proche de la source Shakespearienne, c’est la violence et la barbarie avec laquelle est peinte la relation de DesdĂ©mone avec les hommes : son père Elmiro d’abord rĂ©ticent Ă  son mariage avec le Maure noir ; le fils du Doge qui l’aime, Rodrigo ; Iago lui-mĂŞme amoureux de la belle, et enfin Otello (avec lequel elle s’est secrètement mariĂ©e) : l’ouvrage met en lumière l’impuissance et la passion fatale de l’hĂ©roĂŻne qui affronte avec dignitĂ© une sociĂ©tĂ© phallocratique et cruelle.

A la lecture du prĂ©sent ouvrage, on comprend la modernitĂ© et l’audace du livret, la construction de la musique, surtout dans l’acte III, vĂ©ritable “modèle” du romantisme rossinien Ă  l’Ă©poque. En 1816, Rossini fait montre d’une diversitĂ© de registres poĂ©tiques exceptionnelle : 1816 est aussi l’annĂ©e de son triomphe dans la veine comique avec joyau buffa absolu, Le Barbier de SĂ©ville.
Un tel chef-d’oeuvre mĂ©rite ce dossier complet, captivant grâce Ă  ses entrĂ©es multiples et complĂ©mentaires.

Sommaire

L’Ĺ“uvre
Points de repères
Hélène Cao : Argument
HĂ©lène Cao : Introduction et Guide d’Ă©coute
Francesco Berio di Salsa : Livret intégral italien
Laurent Cantagrel : Nouvelle traduction française
Regards sur l’Ĺ“uvre
Paul-André Demierre : La carrière napolitaine de Rossini
Jean Cabourg : Desdemona et les trois ténors, profils vocaux
CĂ©line Frigau Manning : Une panthère sur la scène romantique, Maria Malibran dans l’Otello de Rossini
Giuseppe Montemagno : PĂ©rĂ©grinations et fortune de l’Otello de Berio
Lady Sydney Morgan : Le salon du Marquis Berio
Stendhal : Un conte de Barbe-Bleue ?

Dossier sur la production d’Otello au Théâtre des Champs-ElysĂ©es (avril 2014)
TĂ©moignages de Cecilia Bartoli, John Osborn, Patrice Caurier et Moshe Leiser, Jean-Christophe Spinosi
Revue de presse de la création de la production, par Tancrède Scherf (Opernhaus Zürich 2012)

L’Ĺ“uvre Ă  l’affiche. Recherche : HĂ©lène Malard
Les grandes distributions au XIXe siècle
Otello Ă  travers le monde (1964-2014)

L’Avant-Scène OpĂ©ra n°278. Gioachino Rossini : Otello. Parution : 06/01/2014. 128 pages. ISBN : 978-2-84385-311-1. Consultez le site de L’Avant-Scène OpĂ©ra. Options d’achat (27 euros), version PDF tĂ©lĂ©chargeable (25 euros).

Jonas Kaufmann : The Verdi album (Sony)

CD. Jonas Kaufmann: The Verdi Album. EnregistrĂ© pour son nouveau label, Sony classical, en mars 2013 Ă  Parme (Italie), ce rĂ©cital Verdi affirme le talent inĂ©galable aujourd’hui de l’immense tĂ©nor munichois, Jonas Kaufmann. AU crĂ©dit de ce programme Ă©blouissant pas moins de … 11 premières pour le disque. C’est l’interprète qui le prĂ©cise, documentant dans le livret chacun des rĂ´les prĂ©sentĂ©s.
La couleur et le timbre si repĂ©rables, d’un grave et d’une intensitĂ© essentiellement romantique, s’allient Ă  une rare intelligence dramatique qui couplĂ©e Ă  l’expertise d’un diseur, produit in fine cet abattage incarnĂ© d’une finesse inouĂŻe.

 

 

CD coup de coeur
RĂ©cital Verdi de Jonas Kaufmann

Jonas Kaufmann, ténor verdien au sommet

 

Jonas_Kaufmann_verdi_ album_Sony classicalA priori on ne l’espĂ©rait pas chez Verdi mais la conduite de la ligne (Radamès), le contrĂ´le des pianissimi (mĂŞme Radamès), l’accentuation ciselĂ©e de chaque mot, l’Ă©tonnante flexibilitĂ© des nuances et accents renouvellent de bien des façons notre approche des rĂ´les concernĂ©s : exactement comme son prĂ©dĂ©cesseur Jon Vickers, Kaufmann rĂ©gĂ©nère aujourd’hui la comprĂ©hension et l’approfondissement dramatique de chaque rĂ´le investi : Kaufmann serait-il en passe (lire ensuite) de renouveler le rĂ´le d’Otello comme l’avait fait son royal aĂ®nĂ© ?

Les rôles pour ténor verdien sont ici parfaitement défendus dans un programme équilibré ... : des courts mais expressifs Duc de Mantoue (Rigoletto) et Radamès (Aida) aux caractères ambitieux, aussi dramatiques que vocaux tels Don Carlo, Alvaro (La force du destin), et bien sûr Otello.
Mais son souci du verbe et le raffinement des intentions tĂ©nues du texte sont tout autant remarquablement ciselĂ©s pour Gabriele (Simon Boccanegra) et en particulier un Rodolfo sanguin, tragique, tout Ă  fait schillĂ©rien (Luisa Miller)…

A quoi tient le miracle Kaufmann ? Sa technique vocale est mise au service d’un jeu dramatique d’une exceptionnelle acuitĂ©. Il exprime toutes les failles et les blessures Ă  peine tues puis l’allant d’un dĂ©sir irrĂ©pressible qui Ă©treignent l’esprit de Riccardo (Un Bal masquĂ©) ; du Trouvère (Trovatore), sa fĂ©linitĂ© en filigrane, Ă  la fois mordante et tendre Ă©blouit et embrase le caractère entier et passionnĂ© de Manrico (quel tempĂ©rament et quelle Ă©vidence …) ; notre prĂ©fĂ©rence va Ă©videmment Ă  son Rodolfo (Luisa Miller) de braise et d’Ă©clats idĂ©alement SchillĂ©riens : la passion sauvage, l’intensitĂ© de l’ardeur juvĂ©nile sont saisissantes de sincĂ©ritĂ© et de vĂ©ritĂ© dans l’ivresse Ă  pleine voix, comme dans les piani gorgĂ©s de douleur amère, d’innocence sacrifiĂ©e et trompĂ©e (Oh! fede negar potesi … Quando le sere al placido, plage 6)… une couleur troublante et si riche comparable Ă  son approche du rĂ´le de Macduff (Macbeth) en fin de programme ; l’urgence panique, le chant embrasĂ© font toute la valeur de ses Gabriele et Don Carlo qui suivent.

Le sommet attendu Ă©tant Otello (qu’il prĂ©pare pour une prochaine prise de rĂ´le) : il connaĂ®t comme il le dit lui-mĂŞme dans la notice et le livret de l’album, idĂ©alement documentĂ©s, la partition ayant chantĂ© depuis longtemps le rĂ´le de Cassio ; pour le rĂ´le-titre, la densitĂ©, l’Ă©paisseur terrassĂ©e du personnage, entre folie et tendresse, sensualitĂ© impuissante et sauvagerie du sentiment de soupçon surgissent en un feu vocal digne d’un immense acteur. Voici “Le Kaufmann” qui mĂ»rissait depuis quelques annĂ©es : justesse de l’intonation, style impeccable, souffle et contrĂ´le dynamique, surtout intensitĂ© et couleur font ce chant habitĂ©, dĂ©sormais Ă  nul autre comparable. Avec une telle prĂ©sence, un tel naturel dramatique, cet Otello exceptionnel, bigarrĂ©, multiforme, d’une imagination et crĂ©ativitĂ© de première classe, confirme Ă  quel niveau d’intelligence artistique et vocale est parvenu le tĂ©nor munichois. Ayant dĂ©jĂ  un agenda plus que complet pour les 10 ans Ă  venir, Jonas Kaufmann, offrant le rĂ©cital verdi le plus bouleversant qui soit, aiguise encore notre dĂ©sir de le voir et de l’Ă©couter. Son Otello Ă  venir devrait ĂŞtre le prochain grand Ă©vĂ©nement de la scène lyrique des mois Ă  venir.
Soutenant et dialoguant avec le chant clair obscur d’un interprète nĂ©, l’orchestre parmesan sous la direction de Pier Giorgio Morandi sait rester Ă  sa place, trouvant souvent de vives et fines couleurs. Le travail des musiciens et du chef fait aussi la rĂ©ussite du programme.
Voici au registre des nouveautés, le disque convaincant que nous attendions cette année Verdi 2013. Récital événement, coup de coeur de classiquenews.

 

Jonas Kaufmann, tĂ©nor. The Verdi Album. Orchestre de l’OpĂ©ra de Parme. Pier Giorgio Morandi, direction. 1 cd Sony classical. Enregistrement rĂ©alisĂ© en mars 2013 (Parme, Italie).

 

 

France Musique: Otello de Verdi, dimanche 6 janvier 2013,14h

France Musique: Otello de Verdi, dimanche 6 janvier 2013,14h

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Verdi : Otello

France Musique

Le 6 janvier 2013, 14h
Jardin des critiques
logo_fmusiqueOtello est créé à la Scala de Milan le 5 février 1887. Il interrompt un silence de près de seize années, pendant lesquels Verdi avait cessé de composer depuis Aïda créé au Caire le 24 décembre 1871.
La source n’est pas nouvelle pour le compositeur, Verdi ayant passionnément trouvé dans l’épopée et la poésie de Shakespeare ses propres marques dramatiques. Il y eut Lady Macbeth (1847). Mais la nouveauté pour le lion de la scène lyrique, c’est une nouvelle collaboration, avec un nouveau librettiste, Arrigo Boito, dès 1874, mais qui n’aboutira que quelques années plus tard, après leur travail de révision de Simon Boccanegra et de Don Carlos. Après Otello, surgira l’ultime création, Falstaff, en 1893, découlant également de la sève Shakespearienne (les Joyeuses Commères de Windsor).
Victorieux des Turcs, le Maure général de l’armée vénitienne, Otello, est accueilli triomphalement par le peuple cypriote.
S’il vainc aisément les forces hostiles sur l’arène militaire, il en va tout autrement sur la scène amoureuse. Et le conquérant se fait angoissé, impatient, tyrannique, passionnel, irascible. Du moins doute-t-il assez de lui-même pour que le venin du soupçon, distillé par son ennemi Iago, le perfide semeur de trouble, ne vienne lui inspirer suspicion et accusation à l’endroit de son épouse, pourtant fidèle et aimante, la belle Desdémone.
Elle-même est aussi douce et passive qu’il se montre manipulable et aveugle.
La force du drame vient de ce contraste saisissant sur la scène : ici, les deux protagonistes que tout a comblé : fortune, rang, mérite et beauté, sont les jouets impuissants  d’un traître, odieux démiurge, habile Satan des cœurs, un fieffé jaloux qui tirant les ficelles d’une histoire somme toute assez banale, nous plonge dans la tragédie la plus impitoyable.
Sur la scène,  les trop frêles figures humaines d’Otello et de son épouse, Desdémone, résistent vainement. A la folie dévastatrice du premier, répond la soumission pieuse de la seconde.
Ici, aucun des personnages n’est maĂ®tre de lui-mĂŞme. Chacun semble possĂ©dĂ© par une force qui le dĂ©passe: jalousie perverse (Iago), soupçon dĂ©vorant (Otello), accablement (DesdĂ©mone). La musique quant Ă  elle, forte, violente, fulgurante, est, osons le mot, sublime.

Verdi, Otello
Opéra en quatre actes de Giuseppe Verdi
Livret : Arrigo Boito d’après William Shakespeare