dimanche 1 novembre 2026

CRITIQUE, opéra. STRASBOURG, Opéra national du Rhin, le 29 octobre 2025. VERDI : Otello. M. Sheshaberidze, A. Gonzalez, D. Miroslaw… Ted Huffman / Speranza Scappucci

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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La nouvelle de la nomination du new-yorkais Ted Huffman à la direction générale du Festival d’Aix-en-Provence, tombée juste avant les premières représentations, plaçait cette nouvelle production d’Otello de Giuseppe Verdi à l’Opéra national du Rhin sous les projecteurs. Malheureusement, l’œuvre présentée à Strasbourg peine à justifier cet enthousiasme institutionnel.

 

Ted Huffman, qui signe également les décors, opte pour un minimalisme radical. La scène est un huis clos abstrait, constitué de trois murs blancs et percée de quelques portes. Si l’intention était de se calquer sur le théâtre élisabéthain pour se concentrer sur la psychologie des personnages, le résultat est un espace vide qui semble étouffer la théâtralité plutôt que la servir. Alors que l’américain est connu pour ses directions d’acteurs soignées, il y a cette fois un manque cruel de direction d’acteurs poussée : les personnages titulaires, Otello et Iago, sur lesquels repose pourtant tout le drame, semblent souvent perdus et statiques sur scène. Leur relation complexe n’est pas suffisamment décortiquée, et la jalousie qui ronge le Maure vénitien ne se traduit pas de manière convaincante dans le jeu. Mais l’un des plus grands ratés de cette mise en scène est l’évacuation de la question raciale. Le ténor afro-américain initialement prévu pour le rôle-titre, Issachah Savage, a dû être remplacé par le géorgien Mikheil Sheshaberidze. Sans recours au maquillage et sans la présence d’un chanteur noir, tout l’angle psychologique lié au racisme subi par Otello, que le metteur en scène souhaitait pourtant aborder, a purement et simplement ici disparu…

Las, le ténor géorgien, bien qu’impressionnant par sa puissance vocale et la maîtrise de l’ambitus, manque cruellement de finesse interprétative. Son chant apparaît comme fluctuant et son jeu de scène s’avère plutôt maladroit, ne parvenant pas à retracer la déchéance psychologique du personnage, et peine donc à émouvoir le spectateur. Le baryton polonais Daniel Miroslaw incarne un Iago d’une froideur glaçante, ce qui peut être un choix intéressant. Si sa voix est sombre et brillante à la fois, son émission est parfois désagréablement engorgée, manquant de la clarté et de l’insinuation nécessaires pour le personnage parmi les plus machiavéliques à l’opéra.

Sans conteste, la révélation de cette production est la soprano franco-guatémaltèque Adriana González. Le public ne s’y est pas trompé, lui réservant un triomphe lors des saluts. Elle dévoile une infinie palette de couleurs et d’émotions, et possède un timbre à la fois charnu et profond. Son engagement théâtral et sa capacité à nuancer son chant, notamment dans des pianissimi de toute beauté, font de sa Desdemona une interprétation  exceptionnelle qui domine littéralement le plateau. Autre belle surprise, le Cassio du ténor espagnol Joel Prieto qui s’est imposé par son élégance naturelle et sa vocalité raffinée. Sa voix, d’un timbre clair et bien placé, a porté avec aisance les lignes lyriques qui lui sont confiées, notamment dans le douloureux duo du second acte où il déplore sa disgrâce.

 

 

Dans le rôle crucial d’Emilia, confié à la jeune Brigitta Listra de l’Opéra Studio, c’est une autre belle découverte qui s’est opérée. Vocalement, elle a déployé une voix chaude et bien projetée, et son intervention dans la scène finale pour dénoncer le crime de son mari Iago a été lancée avec une force morale et une indignation qui ont emporté l’adhésion du public. Le Roderigo de Massimo Frigato, également membre de l’Opéra Studio, a su éviter l’écueil de la caricature, et a fait preuve d’une agilité et d’une clarté appréciables, son timbre se mariant bien avec celui de Joel Prieto dans leurs brèves interactions. De son côté, l’ambassadeur de la Sérénissime, Lodovico, porté par la basse Jasurbek Khaydarov, a apporté le poids et la gravité requis. Sa voix, d’un bronze solide et bien timbré, a donné toute sa solennité au message du Doge et a magnifiquement résonné dans l’ensemble du finale du troisième acte, ajoutant une couche de tragédie institutionnelle au drame privé. Il convient également de saluer les courtes mais efficaces interventions de Thomas Chenhall (Montano) et de Young-Min Suk (Le Héraut), tous deux issus de l’Opéra Studio, qui ont prouvé la qualité de la relève lyrique. 

En fosse, la cheffe italienne Speranza Scappucci dirige l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg avec une fougue et ardeur remarquables. Sa direction est à la fois rigoureuse et dotée d’un rare sens de la narration, maintenant un flux dramatique implacable. Elle obtient de l’orchestre des envolées grandioses et des pianissimi éthérés qui sondent le cœur des personnages. Les chœurs réunis des Opéras nationaux du Rhin et de Lorraine produisent quant à eux un son d’une grande homogénéité, aussi juste que resplendissant, formant une belle masse sonore et une précision scénique notable .

En définitive, cette production d’Otello à Strasbourg est l’image d’un spectacle à deux vitesses – mais par bonheur portée par une Desdemona inoubliable et une cheffe en parfaite symbiose avec la partition de Verdi.

 

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CRITIQUE, opéra. STRASBOURG, Opéra national du Rhin, le 29 octobre 2025. VERDI : Otello. M. Sheshaberidze, A. Gonzalez, D. Miroslaw… Ted Huffman / Speranza Scappucci. Crédit photo (c) Klara Beck

 

 

 

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