mercredi 17 avril 2024

CRITIQUE, opéra. SAINT-ÉTIENNE, Grand-Théâtre Massenet (les 2, 4 et 6 février). BIZET : Les Pêcheurs de perles. C. Trottmann, K. Amiel, P. N. Martin… Laurent Fréchuret / Guillaume Tourniaire

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Nouvelle production événement à l’Opéra de Saint-Étienne qui saisit par sa cohérence autant que son esthétisme. L’intelligence et l’équilibre entre clarté dramatique et onirisme préservé affirment la justesse d’une vision, celle du metteur en scène et homme de théâtre Laurent Fréchuret.  Il façonne d’un livret pas toujours très fluide ni cohérent, un nocturne qui se déroule du début à la fin, comme un continuum crépusculaire, onirique…

 

Sans omettre un aspect plus sombre, celui des Pêcheurs de perles, esclaves invisibilisés, noyés dans l’encre de profondeurs souvent mortelles… Il s’en dégage un fabuleux livre d’ images, un parcours enivrant du noir aquatique à l’incendie final que ponctue l’œuvre en cours du peintre fresquiste présent sur scène, Franck Chalendard, lui-même acteur de ce temps musical qui s’incarne sous ses pinceaux [très longs] aux motifs de fleurs ou de coraux, au fur et à mesure du drame. 

 

Nouveaux Pêcheurs de perles

Somptueux opéra nocturne
à Saint-Étienne

 

 

Nocturne pictural riche en métamorphoses… La vision est d’une exceptionnelle poésie.  Les faiblesses du livret sont même résolues, comme revigorées dans une action qui tout en mettant de côté l’orientalisme du sujet, rétablit avec tact la place des travailleurs de l’ombre : ces pêcheurs de perles qui au risque de leur vie, plongent sans contrôle ni protection pour cueillir les joyaux nacrés, comme le rappelle la vidéo projetée pendant l’ouverture. Laurent Fréchuret convoque ainsi un cadre industriel (sous lecture capitaliste qui indique ainsi l’activité d’une masse laborieuse) comme il suggère aussi le quotidien des mineurs (dortoirs et vêtements suspendus aux cintres de la scène : la fameuse salle des pendus qui est un rappel de l’histoire sociale et économique de Saint-Étienne…).

 

De la fosse surgit un autre miracle, dans une sonorité somptueusement articulée, un orchestre aux couleurs et aux accents d’un fini idéalement ciselé, où s’affirme le ruban onctueux des cordes… enivrées, souples, aux phrasés …wagnériens. C’est peu dire que le chef Guillaume Tourniaire auquel on doit entre autres de prodigieuses récréations propres au romantisme français [Hélène ou Ascanio de Saint-Saëns entre autres, enregistrements discographiques distingués en leur temps par le CLIC de CLASSIQUENEWS], est un chef majeur : il le montre encore en éclairant le raffinement et le génie mélodique du jeune Bizet. Le chant de l’Orchestre captive de bout en bout, réalisant avec le concours superlatif des chœurs, cette ardeur expressive entre transparence et vitalité. Avec un sens de l’analyse comme du détail, Guillaume Tourniaire et les musiciens de l’Orchestre Symphonique saint-Étienne Loire, ressuscitent l’Orchestre de Bizet en révélant tout ce qu’il doit à Gounod et aussi ce qui annonce la furia hispanique de Carmen… La confrontation entre Leila et Zurga au III est à ce titre révélatrice, fruit d’un travail admirable sur la texture de l’Orchestre, sa sensualité comme sa férocité ; le tout avec une transparence et une clarté délectables (n’a-t-il pas dirigé l’opéra à déjà 8 reprises ?). 

Sur scène, les situations se succèdent dans un souci du détail et de la vraisemblance. Le spectateur est séduit par la beauté changeante des lumières, par la machinerie qui se déploie aux scènes fortes : une tour carrée, structure métallique, qui porte les amours de Leila et Nadir, et s’illumine alors et tourne sur elle-même. La magie opère ainsi, admirablement fusionnée aux épisodes les plus saisissants. Laurent Fréchuret déploie comme un flux continu la matière d’un nocturne dramatique qui a pour seules lumières, l’incendie final que produit Zurga pour permettre aux deux cœurs purs Leila et Nadir, de fuir la foule qui souhaite les exécuter. 

L’imaginaire de Laurent Frechuret fait merveille intégrant de fait les chœurs très nombreux et quasi permanent dans une action qui se déroule avec justesse et cohérence, révélant sans accrocs ni couture visible sa part de poésie comme de rebonds dramatiques. 

 

 

 

Belle prise de rôle pour la jeune soprano Catherine Trottmann, chant clair et charnel, silhouette en accord avec la jeunesse du personnage amoureux et qui forme avec le Nadir de Kévin Amiel (capable de beaux phrasés : sa romance est particulièrement suave et aérienne], un couple de première classe. Le Zurga de Philippe-Nicolas Martin ne manque pas de puissance (qui fait la violence de sa confrontation avec Leila) mais que n’offre-t-il plus de nuances dans l’expression de sa tendresse pour Nadir ? L’homme est jaloux, puis, surtout, capable en ami véritable, de compassion et de pardon : cette intelligence manque encore à l’interprète.

 

 

 

Avant les foudres plus sauvages de Carmen [une décennie plus tard], ce Bizet revêt une force et un charme puissant gagnant une belle évidence grâce au fini de la mise en scène. Le peintre réalisant la fresque qui se dévoile sous nos yeux au fur et à mesure du drame, ne fait qu’ajouter de la poésie à cette indiscutable réussite scénique et musicale. Avec un tel orchestre et des choeurs maison de premier plan, sans omettre la fabrication des décor  et des costumes assurée dans ses propres ateliers, l’Opéra de Saint-Étienne montre combien il est une maison lyrique essentielle dans l’Hexagone. Capable de remarquables spectacles. Production incontournable, encore à l’affiche demain 4 février puis mardi 6 février 2024. 

 

 

Photos © studio classiquenews.tv 2024

 

 

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CRITIQUE, opéra. SAINT-ÉTIENNE, Opéra, le 2, 4 et 6 février. BIZET : Les Pêcheurs de perles. Catherine Trottmann, Kevin Amiel… Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire,  Chœur Lyrique Saint-Étienne Loire / Laurent Frechuret, mise en scène / Guillaume Tourniaire, direction musicale.

 

LIRE aussi notre annonce des Pécheurs de perles à l’Opéra de Saint-Étienne : https://www.classiquenews.com/opera-de-saint-etienne-bizet-les-pecheurs-de-perles-laurent-frechuret-guillaume-tourniaire-2-4-et-6-fevrier-2024/

distribution

Livret d’Eugène Cormon et Michel Carré
Création le 30 septembre 1863 au Théâtre-Lyrique de Paris

Direction musicale : Guillaume Tourniaire
Mise en scène : Laurent Fréchuret

Scénographie, costumes : Bruno de Lavenère
Lumières : Laurent Castaingt

Leïla : Catherine Trottmann
Nadir : Kévin Amiel
Zurga : Philippe-Nicolas Martin
Nourabad : Frédéric Caton
Un peintre : Franck Chalendard

Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire
Chœur Lyrique Saint-Étienne Loire
Direction
Laurent Touche

Nouvelle production de
l’Opéra de Saint-Étienne

Décors et costumes réalisés par
les ateliers de l’Opéra de Saint-Étienne

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