C’est la rentrée ! Et l’Opéra Comique nous propose de raviver nos plus ou moins anciens souvenirs de lycéens, en se décentralisant sous la magnifique verrière du Lycée Carnot, dans le 17e arrondissement. La Salle Favart étant en travaux, c’est dans ce lieu original qu’on retrouve avec bonheur les plus fidèles camarades de classe de cette illustre maison : Raphaël Pichon et son Ensemble Pygmalion (entendus l’an dernier dans Werther), Sabine Devieilhe (applaudie en Lucie de Lammermoor), et Wajdi Mouawad (qui signait la mise en scène d’Iphigénie en Tauride de Gluck). Ces trois artistes réalisent, main dans la main, Zaïde de W. A. Mozart – élu meilleur spectacle de l’année par l’association des critiques musicaux autrichiens, après les représentations qui en ont été données au prestigieux Festival de Salzbourg en 2025.
Zaïde est un opéra très spécial dans la carrière de génie autrichien. Il le conçoit très jeune, sans aucune commande dans le but de conquérir le public viennois où vient de s’ouvrir un théâtre allemand. Mozart est coincé à Salzbourg, et se met à l’ouvrage avec fougue et une envie de liberté qui ne le quittera plus. Il choisit alors de faire écrire un livret à son ami Schachtner, en s’inspirant de deux pièces alors très populaires : Le sérail ou la rencontre imprévue de Sebastiani (1778) et Zaïre de Voltaire. L’intrigue est simple : le sultan Soliman est amoureux de la jeune détenue Zaïde qui est amoureuse de son codétenu Gomatz dont elle attend un enfant. Aidés par le geôlier, les amoureux fuient en bateau mais ce dernier revient se fracasser contre les murs de la prison, ils sont débarqués et condamnés à mort par le sultan alors que Zaïde met au monde l’enfant qui sera finalement le seul sauvé par le bon geôlier. Au même titre que les lettres persanes, Zaïde se montre critique envers le joug des monarques européens sur les peuples asservis, s’inscrivant parfaitement dans le courant des Lumières. Si c’est une œuvre-clef dans la recherche de la forme de l’opéra Mozartien, Zaïde reste inachevée, privée de son dénouement et de son ouverture.
Pour pallier ces manques, Raphaël Pichon choisit d’intégrer à l’ouvrage d’autres pièces de Mozart. Les chœurs sont presque tous issus de l’oratorio Davide penitente, lui-même recomposé à partir d’éléments de sa Messe en Ut mineur. Le reste est complété par la musique de scène de Thamos, roi d’Égypte et des extraits d’airs de concerts. Le spectacle s’ouvre et se referme comme par magie sur le célèbre Adagio en Ut majeur pour harmonica de verre. Ces mélanges musicaux ne sont pas toujours heureux et forment une discontinuité musicale parfois déconcertante, renforcée par quelques trop longs silences entre les différentes pièces. Côté livret, Wajdi Mouawad ajoute une seconde intrigue. L’action se passe dans un musée construit sur les ruines d’une prison. Une jeune femme, Persada, apprend au gardien qu’elle recherche sa mère : « la femme qui chante ». D’abord sans parvenir à se souvenir de son nom, le gardien qui n’est autre que le bon geôlier raconte l’histoire de Zaïde, et reconnaît l’enfant qu’il a sauvé. Se pose dans l’épilogue la question de l’héritage, de la mémoire de ces parents disparus pour la jeune Persada. Les textes de Wajdi Mouawad sont traduits en allemand pour coller au reste du spectacle, sauf ceux de Persada qui est la seule à ne parler qu’italien.
Côté mise en scène, le spectacle est glaçant. Les lumières bleutées de Bertrand Couderc, incontournable compagnon des spectacles de l’Ensemble Pygmalion, donnent sur les coursives du lycée un aspect triste et froid, évoquant plus la captivité que le soleil de l’Orient. Les costumes sont simples, le décor n’est autre que le lycée et le Chœur de Pygmalion formant par exemple le bateau sur lequel fuient les tourtereaux. Si l’idée intellectuelle derrière le spectacle n’est pas dénuée d’intérêt, la réalisation scénique manque beaucoup de clarté. L’acoustique du lieu oblige notamment les techniciens de l’opéra comique à amplifier imperceptiblement les solistes.
Sabine Devieilhe est comme à son habitude un modèle de perfection et de raffinement, tant dans la diction que dans les couleurs vocales. Les affects sont clairs bien que parfois complexes et presque maniérés. Persada est interprétée par la mezzo Xenia Puskarz Thomas. Si le timbre est très riche et très beau, le raffinement n’est pas au rendez-vous, surtout en miroir de sa partenaire. Les aigus lui demandent naturellement plus d’effort, ce qui est tout à fait normal considérant sa tessiture. Il n’était donc peut-être pas judicieux de leur faire chanter le duo extrait de Davide penitente à deux voix égales.
Chez les hommes, le baryton Johannes Martin Kränzle, bien qu’annoncé malade avant le début de la représentation, a toutes les qualités. Acteur hors pair, il donne aux mélodrames une puissance bouleversante. Il excelle également dans les airs avec une technique sans faille qui lui permet justement de surmonter la maladie avec brio. La diction est précise et expressive, comme on l’attendrait d’une bonne pièce de Brecht. De son côté, le tout jeune ténor Hugo Brady possède une bien jolie voix et d’excellentes qualités musicales. Et enfin, Matthew Swensen est antipathique comme on l’attend de quelqu’un tenant le rôle de Soliman. Toutefois la technique manque cruellement de projection.
Comme souvent dans les spectacles de Pygmalion, le chœur est une véritable star. L’équilibre entre les pupitres est toujours calculé avec un grand raffinement et sonne comme un grand orgue plein et puissant, y compris dans les nuances les plus délicates. Il en va de même pour l’orchestre, où Raphaël Pichon ne laisse rien au hasard. Chaque articulation est contrôlée, la couleur de chaque accord est réfléchie et tout sonne subtilement.
Un spectacle assez intellectuel en somme qui nous replonge dans nos jeunes années par le lieu et une analyse moderne de l’esprit des lumières.
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CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra Comique (Lycée Carnot), le 9 septembre 2026. MOZART : Zaïde. S. Devieilhe, J. M. Kränzle… Ensemble Pygmalion, Wajdi Mouawad / Raphaël Pichon. Crédit photo (c) Stefan Brion







