mercredi 17 avril 2024

CRITIQUE opéra, GENÈVE, Grand Théâtre, le 22 janvier 2024. Hèctor Parra : Justice, création. Willard White, Axelle Fanyo, Serge Kakudji… Chœur du Grand Théâtre de Genève, Orchestre de la Suisse Romande. Titus Engel, direction. Milo Rau, mise en scène. 

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OPÉRA DÉNONCIATEUR, HALLUCINÉ… Le propre de l’opéra est bien d’être puissamment cathartique. Il permet d’entendre ce qui n’a pu être dit. Ce qui a été même tu… voire acheté. La parole libère et le chant fait exulter les victimes qui, héros, entonnent désormais leur déclamation libératrice. 

 

 

À partir du scénario de Milo Rau, le compositeur Hèctor Parra met en musique l’inqualifiable : des victimes innocentes brûlées, littéralement fondues par l’acide sulfurique que transportait un camion citerne en 2019, lequel a quitté la route pour heurter les villageois de Kabwe, petit bourg congolais, alors réunis en plein marché. Cette catastrophe en a rejoint une autre : l’exploitation abusive des minerais du pays, réalisée sans cadre ni lois par des sociétés très cyniques. Ce camion citerne transportait l’acide destiné à l’exploitation du cuivre et du cobalt… Nouvelle bavure d’un système qui ne respecte rien, ni les personnes ni la nature… 

Sur scène chaque personnage tragique chante voire crie sa souffrance ; son impuissance d’autant plus manifeste que le procès qui devait réaliser l’épreuve du jugement et accomplir le salut de la réparation, n’a jamais été mené à son terme. L’affaire de Kabwe n’a jamais connu de fin légale… et comme le précise le directeur [non sans cynisme], quel que soit l’aboutissement d’un procès, son verdict si l’appareil judiciaire va à son terme, c’est le juge qui gagne toujours. Les victimes, elles, peuvent toujours attendre…

Au pays de la corruption où les richesses locales [cobalt, cuivre,…] semblent inépuisables, l’argent fait tout : acheter le silence des victimes fussent-elles handicapées et traumatisées à vie.

2 rescapés sont aux côtés des chanteurs : Pauline Lau Solo et Joseph Kumbela, dignes et sublimes dans leur pudeur intense [magnifiée encore par le cameraman sur scène qui projette leur portrait sur le grand tableau suspendu au dessus de la scène et des acteurs]. Leur présence rappelle combien la trauma est encore vif, 5 ans après le drame. 

 

Willard White incarne le Prêtre © Carole Parodi / GTG Grand Théâtre de Genève 2024

 

 

QUATUOR VOCAL… Un quatuor vocal pour nous porte les brûlures vives de cet opéra éruptif aussi mordant que l’acide qu’il dénonce ; un quatuor d’âmes terrassées, qui restent inconsolables et meurtries : la mère de la fillette morte [Axelle Fanyo] dont les deux airs [« maman, maman » , puis le chant swaili final] sont bouleversants de justesse intranquille, de révolte inapaisée. Le chant ici exprime l’indicible et l’innommable…; le feu d’une prière qu n’a pas trouvé la guérison ; le cri d’une mère endeuillée, la perte d’une enfant qui se rêvait danseuse et chanteuse… ; le prêtre superbement incarné par Willard White, invoquant les ancêtres et célébrant les corps fondus par l’acide mais qui reste muet quand l’avocate [intense et fulgurante Lauren Michelle] l’exhorte à lui dire quoi faire… C’est enfin le contre ténor né à Kolwesi, non loin du lieu du drame, Serge Kakudji : son premier air [« la pluie, ce sont des larmes… » ], puis le chant de l’homme qui a perdu ses jambes, réalisé face au public dans une chaise roulante, sont les plus intenses de la soirée. Poétique et tragique se mêlent alors, électrisant les planches. 

C’est un grand luxe de pouvoir écouter le librettiste lui-même, Fiston Mwanza Mujila, présent sur scène, introduire l’action puis annoncer chacun des 5 actes.  Son explication préalable avec l’accompagnement du guitariste Kojack Kossakamvwe, assis à cour, situe idéalement le cadre, et aussi l’histoire, le contexte du Congo ainsi devenu la proie des exploitants de tout bord après la chute du président Mobutu (1997). Le Katanga qui regorge de minerais  est devenu un self service à ciel ouvert, terre, faune et peuple, pillés pour le profit d’une clique sans foi ni loi. 

On comprend dès lors combien la catastrophe du camion vomissant son acide sur le marché de Kabwe, concentre l’agonie d’une terre sacrifiée ; elle en est la métaphore. Le cynisme est d’ailleurs total dans la figure du chauffard, qui n’éprouve aucune once de regret, totalement beurré au moment de l’accident, il incarne un autre type de parasite opportuniste. La mezzo Katarina Bradic vocalement puissante et cuivrée, apporte une réelle épaisseur à ce parfait salaud raciste, qui de surcroît déteste l’Afrique [!]. 

 

 

Création lyrique au Grand Théâtre de Geneve

Justice d’Hèctor Parra,
l’opéra qui dénonce 

Parmi les enchaînements saisissants et dramatiquement forts, l’action continue de l’acte III est la plus marquante :  chant du prêtre effondré par l’horreur [« Comment paraître devant le trône de Dieu, quand on a plus de corps, plus d’âme« ], puis l’avocate éplorée, elle aussi saisie par l’effroi [« Voyez vous ce que je vois, entendez vous ce que j’entends ?« ], l’un des personnage les plus humains de l’action ; enfin comme un crescendo à plusieurs voix, le degré ultime de l’imploration : le chant de la mère qui assiste à l’agonie de sa fille… C’est la séquence la plus poignante de l’opéra. Puissante, incandescente, Axelle Fanyo y trouve des aigus veloutés, très justes. 

 

Axelle Fanyo est la Mère qui a perdu son enfant © Carole Parodi / GTG Grand Théâtre de Genève 2024

 

 

 

Dans la fosse, l’orchestre pléthorique imaginé par Hèctor Parra rugit, hurle en séquences d’une indiscutable densité polyphonique ; en orfèvre des sons, il explore la matière de vaste nappes dont les effets texturés où percent rythmes ou timbres africains très habilement intégrés, produisent continuement une tension électrique, comme la surface d’une onde étale, frémissante ; sujet oblige, s’y répand l’acide qui mord, détruit, dévore et foudroie tout au long des témoignages. 

Pendant sa présentation d’avant concert, Hèctor Parra a beau nous parler des paysages sublimes de la terre congolaise, ses tableaux miraculeux qui disent l’envoûtante beauté de la savane boisée, riche, généreuse, le propos de l’opéra s’inscrit dans la dénonciation. Tous les personnages sont détruits par la catastrophe et au-delà de leur destin si tragique, c’est tout un territoire qui n’en peut plus d’être ainsi pillé, mutilé, assassiné. On regrette parfois que le chef (Titus Engel) n’écoute pas assez ce qui se chante et se dit sur scène … au point de couvrir les voix. D’un bout à l’autre, les irisations évanescentes d’une partition qui bouillonne offrent au sujet, son souffle universel. Le librettiste comme le compositeur ont su tirer ce fait d’actualité, en un conte terrifique qui dépasse son époque et son lieu.

 

La femme du directeur, la Mère, l’Avocate, trio lacrymal au chevet de l’enfant mort, dévoré par l’acide © Carole Parodi

 

 

Réaliste et cynique, la musique exprime une suractivité constante, l’œuvre des puissances immorales qui broient une nation et l’entrave toujours dans son action à perpétuer ses traditions, à cultiver sa culture, à préserver son identité. Les profiteurs y exercent consciemment leur oeuvre de pillage. 

Ainsi va le monde, au prix de victimes auxquelles l’opéra sait comme ici restituer une tribune légitime. A la mère qui a perdu sa fille revient la clairvoyance emblématique : en s’adressant à la femme du directeur, autre icône des opportunistes sans morale, elle dit en fin d’action :  » pourquoi êtes vous venus ? Vous êtes des voleurs, des assassins, des menteurs« . 

Le message est clair. Chasser les opportunistes pillards. Permettre aux  habitants d’exploiter eux mêmes les richesses de leurs terres, sans passer par la case esclavage, exploitation, vol. Rendre justice. Comme l’énonce le titre de ce formidable opéra halluciné. 

On ne peut guère citer ouvrage plus engagé aujourd’hui que celui-ci. Saluons le Grand Théâtre de Genève de rétablir la vocation du genre lyrique, sa part la plus noble : dénoncer, réparer et par ailleurs susciter l’esprit critique et la réflexion. Beau défi. Belle réalisation. De surcroît en français. 

 

 

Fiston Mwanza Mujila, libretiste et présentateur © Carole Parodi

 

 

 

à l’affiche

Justice, nouvel opéra d’Hèctor Parra, à l’affiche du Grand Théâtre de Genève les 22 (première), 24, 26, 28 janvier 2024 – Réservez vos places directement sur le site de l’Opéra / Grand Théâtre de Genève : https://www.gtg.ch/saison-23-24/justice/

LIRE aussi notre présentation annonce de l’opéra JUSTICE d’Hèctor PARRA, en création au Grand Théâtre de Genève, du 22 au 18 janvier 2024 / ENTRETIEN avec Hèctor PARRA : https://www.classiquenews.com/grand-theatre-de-geneve-hector-parra-justice-creation-milo-rau-22-28-janvier-2024/

GRAND-THÉÂTRE de GENEVE. Hèctor PARRA : Justice (création mondiale). Milo Rau / Titus Engel (22 – 28 janvier 2024)

 

 

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Prochaine production au Grand Théâtre de  GENÈVE : IDOMENEO de Mozart, du 21 février au 2 mars 2024 / Sidi Larbi Cherkaoui. 

 

 

 

 

LIRE aussi notre présentation de la nouvelle saison 2023 / 2024 du Grand Théâtre de Genève : https://www.classiquenews.com/geneve-nouvelle-saison-2023-2024-du-gtg-grand-theatre-de-geneve/

 

GENEVE : Nouvelle saison 2023 – 2024 du Grand-Théâtre de Genève

 

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