Issu de la plume fantastique de Ludovico Ariosto, l’histoire d’Ariodante occupe une partie des chants V et XVIII de la geste de son Roland Furieux : Ariodante n’est finalement qu’un satellite quelque peu « exotique » du roman renaissant. Cependant, l’histoire du combat entre l’innocence et l’infamie a bouleversé très tôt les librettistes du baroque pour raconter sous toutes les coutures cette histoire écossaise. Ariodante et son aimée Ginevra verront leur histoire mise en opéra jusqu’au tournant du XIXème siècle, avec Méhul en 1799 et Mayr, le maître de Donizetti, en 1801. La plus célèbre adaptation est celle que Georg Friedrich Haendel a créé en 1735 pour le fameux castrat Giovanni Carestini et la cantatrice Anna Maria Strada del Pò.
Dans la saison déclinante et solaire du Théâtre des Champs-Élysées, cet Ariodante en version de concert nous a pourtant offert une véritable incarnation dramatique, avec une distribution de très haut vol autour de la direction d’Andrea Marcon et de l’ensemble baroque La Cetra Barockorchester Basel avec notamment Magdalena Kožená dans le rôle-titre, Christophe Dumaux en Polinesso et Erika Baikoff en Ginevra. D’emblée, une évidence s’impose : la soirée appartient aux chanteurs. Chez Haendel, tout naît de la voix, tout retourne à elle, et rarement le génie du compositeur aura trouvé des serviteurs aussi engagés.
Le phénomène de la soirée se nomme sans conteste Christophe Dumaux. Le contre-ténor français atteint ici un sommet d’art dramatique. Son Polinesso, déjà remarquable sur la scène du Palais Garnier en début de saison, n’est plus seulement le méchant de l’intrigue : il devient une force obscure, magnétique, presque shakespearienne. Chaque récitatif est sculpté avec une intelligence du texte exceptionnelle ; chaque aria déploie une palette de couleurs vocales fascinante. Christophe Dumaux possède cette capacité rare à faire entendre simultanément la séduction, la perversité et la fragilité du personnage. La projection demeure souveraine, les vocalises mordent avec une précision diabolique, mais c’est surtout l’autorité théâtrale qui sidère. Même privé de mise en scène, il occupe l’espace comme peu d’artistes aujourd’hui. On ne l’écoute pas : on le regarde chanter et on s’émerveille. Et pourtant, l’émotion la plus profonde vient peut-être d’ailleurs.
Car la révélation absolue de cette exécution est la jeune soprano étasunienne Erika Baikoff : la chanteuse offre une Ginevra d’une intensité bouleversante. La voix possède cette luminosité argentée qui semble flotter naturellement au-dessus de l’orchestre, mais elle sait aussi se voiler d’ombres lorsque le drame se resserre. Chez elle, la virtuosité n’est jamais démonstrative : elle devient langage émotionnel. Les grands airs du deuxième et du troisième acte atteignent une vérité presque insoutenable. Chaque phrase paraît vécue de l’intérieur ; chaque pianissimo semble suspendre le temps. On pense parfois aux grandes tragédiennes mozartiennes, parfois aux héroïnes de Bellini, tant l’expression se nourrit d’un souffle lyrique généreux. Surtout, Erika Baikoff possède ce don rarissime : faire oublier la technique pour ne laisser subsister que l’émotion nue. Une Ginevra appelée à marquer durablement les mémoires et que l’on souhaite voir dans tous les rôles écrits pour la Strada!
Face à ce duo incandescent, Magdalena Kožená défend avec son intelligence musicale coutumière un Ariodante noble et sensible. La musicalité reste exemplaire, le style irréprochable, même si l’émission ne possède plus toujours l’aisance souveraine des grandes années. Son engagement dramatique demeure cependant admirable malgré des cadences qui nous laissent parfois dans la perplexité. On saluera également la solidité d’Emiliano Gonzalez Toro qui campe un Lurcanio d’anthologie, tant il domine avec aisance la tessiture avec son timbre riche en contrastes. La fraîcheur expressive de Shira Patchornik (Dalinda) est tendue parfois dans les aigus. L’autorité vocale de José Antonio López, ne parvient pas à sortir du hiératisme du monarque.
Du côté orchestral, le bilan apparaît plus nuancé. Andrea Marcon conduit l’ensemble baroque avec son sens habituel des équilibres et de la respiration théâtrale. Les tempi respirent, les chanteurs sont accompagnés avec une attention constante et jamais le discours ne se fige. Cependant, la sonorité de La Cetra laisse parfois une impression de relative maigreur. L’assise harmonique manque par moments de profondeur ; l’absence d’un véritable socle de basses se fait sentir dans plusieurs pages où Haendel appelle davantage de chair sonore. On aurait également souhaité la présence plus affirmée d’un basson supplémentaire venant enrichir les couleurs du continuo et densifier certaines textures, notamment dans les teintes nocturnes du sublime « Scherza infida« . Cette relative légèreté prive parfois la partition de ce relief orchestral qui permet aux passions de pleinement s’enflammer.
Que ce soit dans le très beau tableau de William Hatherell – ou dans les autres partitions-, l’histoire d’Ariodante n’a rien d’étranger à Paris. Le vaillant écossais, après son mariage avec Ginevra, viendra au secours des parisiens pour les sauver d’un légendaire siège de Paris par les Sarrasins. Selon le chant XVIII du Roland Furieux, c’est pendant cette échauffourée que le noble Lurcanio perdra la vie sous les murs de Paris libérée par Ariodante : le « Dopo notte » résonne sur les bords de la Seine alors avec une énergie encore plus glorieuse.
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