Depuis le 4 juin (et jusqu’au 12), la 43ᵉ édition du Festival de Musique Ancienne de Maguelone a pris ses quartiers sous la voûte millénaire de la Cathédrale de Maguelone – mais aussi dans des lieux alentour, avec une ambition aussi simple que lumineuse : explorer les « Résonances ». Non pas les échos austères d’un passé figé, mais les dialogues vivants entre musique savante et traditions populaires, entre l’écrit et l’oral, entre l’Orient rêvé et l’Europe baroque. Cette année, le festival est resté fidèle à son histoire en invitant le grand Jordi Savall pour une clôture en apothéose (le 12 juin) autour des fameuses Folías. Mais le festival languedocien a également ouvert une scène aux jeunes pousses avec l’Ensemble Théodora, et surtout osé une heureuse incursion dans le théâtre musical familial, au Théâtre Jérôme Savary de Villeneuve-les-Maguelone en ce mardi 9 juin (sans doute aucun l’un des temps forts de cette édition 2026…) : Le Rossignol et l’Empereur de Chine, proposé par l’Ensemble La Rêveuse.
Le pari était audacieux : mêler le conte d’Andersen, l’esthétique baroque européenne, et une sensibilité de marionnettiste digne des plus grandes lanternes magiques. La Rêveuse, formation dont on ne vante plus la justesse de ton et l’intelligence des programmes, s’est entourée de la metteuse en scène Cécile Hurbault – qui signe également un bestiaire de marionnettes d’une fragilité bouleversante – et du compositeur Vincent Bouchot, lequel a agi en « regard extérieur » avec une discrétion féconde. Et le résultat tient du bijou d’orfèvrerie et de la fable universelle !…
Sur la scène imaginée par Ludovic Meunier – un espace épuré, entre cabinet de curiosités et volière de songe –, trois musiciens d’exception font chanter des cordes et des flûtes de toutes sortes. Florence Bolton, à la basse et au pardessus de viole, tisse un tapis sonore où la gravité le dispute à la grâce. Benjamin Perrot, au théorbe et à la guitare baroque, fait pleuvoir des arpèges comme des gouttes de lumière, tandis que Kôske Nozaki, véritable enchanteur, passe de la flûte baroque aux flageolets d’oiseaux avec une dextérité qui semble imiter la nature elle-même. Quand il fait chanter ses petites flûtes en forme de passereaux, on jurerait entendre le jardin de l’Empereur s’éveiller sous nos yeux !…
Car c’est bien là le prodige de ce spectacle : la musique ne soutient pas l’histoire, elle l’incarne. L’Empereur, prisonnier de sa mécanique de cour, oppose le rossignol vivant – chant irrégulier, imprévisible, presque fragile – à l’oiseau artificiel couvert de joyaux. Vincent Bouchot insuffle à cette fable une lecture baroque assumée : il ne s’agit pas d’un simple conte moral, mais d’une méditation sur l’âme, la vérité du geste artistique et le pouvoir de l’écoute. Quand le rossignol de bois (une marionnette d’une beauté froide) rivalise avec le petit oiseau de chiffon et de plume animé par Cécile Hurbault, le public – petits et grands – retient son souffle. Le drame se joue à hauteur d’enfant, mais sa portée est vertigineuse.
La mise en scène, d’une économie raffinée, laisse toute sa place au son. On n’ajoute rien au texte d’Andersen (adapté avec justesse) que ce que la musique baroque peut dire de mieux : les danses populaires anglais mêlées aux lamenti italiens et des airs de cour, le tout interprété avec cette flamme que l’on reconnaît à La Rêveuse (que l’on retrouvera bientôt au Festival Valloire Baroque) où l’érudition ne tue jamais l’émotion. Le regard de Vincent Bouchot, compositeur d’aujourd’hui plongé dans les répertoires d’hier, garantit que cette promenade entre Chine imaginaire et Europe des Lumières ne tombe jamais dans la carte postale. Il y a un souffle, une respiration, une façon de suspendre le temps.
À la fin, quand le véritable rossignol – toujours la petite marionnette, toujours Kôske Nozaki aux flageolets – triomphe de l’automate, et que l’Empereur, vaincu par sa propre solitude, murmure son aveu d’humanité, on entend dans la salle un silence chargé d’émotion – avant que les applaudissements n’éclatent, nourris de cette joie rare qu’offre un spectacle où la beauté sonore, la poésie visuelle et l’intelligence du propos ne faisaient qu’un !
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CRITIQUE, festival. VILLENEUVE-LES-MAGUELONE, 43e Festival de Musique Ancienne (Théâtre Jérôme Savary), le 9 juin 2026. « Le Rossignol et l’Empereur de Chine ». Ensemble La Rêveuse, Cécile Hurbault (marionnettes et mise en scène). Crédit photographique (c) Roman Josa





