dimanche 3 mars 2024

CRITIQUE, opéra. COLOGNE / KÖLN, Philharmonie, le 18 août 2023. WAGNER : Das Rheingold / L’or du Rhin. Concerto Köln, Dresdner Festspielorchester / Kent Nagano

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En nov 2021 déjà à la Philharmonie de Cologne (Koelner Philharmonie), Kent Nagano, esprit affûté, baguette aussi élégante que dramatique, forgeait sa vision de L’or du Rhin [das Rheingold] ; une lecture percutante et ciselée ; « historique » [une première pour le Ring en Allemagne] avec la complicité des instruments du Concerto Köln, et qui souhaitait se rapprocher le plus possible des conditions instrumentales [et vocales] du premier Ring de Bayreuth (1876).

 

 

WAGNER HISTORIQUE : retour aux sources de l’orchestre wagnérien

Presque 2 années plus tard, à l’été 2023, la réalisation a évolué sans perdre ses objectifs premiers ; en témoigne cette « tournée estivale » [4 dates en août dont Ravello le 20, puis Lucerne le 22 août prochains] ; le chef retrouve la phalange célébrée pour ses BACH (entre autres prodiges baroques], mais ici étoffée : plusieurs instrumentistes de l’Orchestre du Festival de Dresde / Dresdner FestspielOrchester se joignent désormais à l’aventure wagnérienne. Le dispositif soit une centaine de musiciens, privilégie richesse et équilibre, épanouissement et détails : au sein de chaque pupitre, les musiciens sont astucieusement mêlés ; harpes, trompettes, trombones, cors par 4 ; timbales et contrebasse, à cour et à jardin [pour l’effet stéréo] … Se produit ainsi une texture des plus scintillantes, ce dès les premiers accords, à la source des eaux fluviales, rhénanes, en un jaillissement primitif et croissant que porte la combinaison miraculeuse des contrebasses, bassons, des cuivres dontles somptueux « tubas wagnériens » reconstruits pour le projet. Conjonction de timbres régénérés dont le chant à la fois souple et rugueux des cordes en boyaux confèrent ce grain spécifique.

Le geste du chef caresse et sculpte la matière orchestrale avec vivacité et transparence, se jouant des registres multiples et imbriqués que Wagner a somptueusement tissés tout au long de l’action. En phalange étoffée, la lecture s’inspire aussi des conditions des musiciens de la Cour de Cologne qui créèrent  Das Rheingold et Die Walküre en 1869 puis 1870. 

 

 

événement de l’été 2023
le WAGNER « historique » de Kent Nagano
Das Rheingold régénéré, captivant

Wotan et Fricka : Simon Bailey et Annika Schlicht 
Photos : © KölnMusik / Jörn Neumann

 

 

DUPLICITÉ ET MANIPULATION

Un orchestre puissant et flamboyant pour quel théâtre? Pour une apologie de la duplicité et de la manipulation humaines (qui sont au cœur de l ‘épopée) ; telle fausseté est ainsi libérée, taillée à vif, comme un gemme brut éblouissant dont l’Orchestre aussi actif que nuancé, offre une couleur spécifique, un relief criant : duplicité du nain Alberich vis à vis des filles du Rhin [auxquelles il dérobe l’or merveilleux] ; duplicité et cynisme de Wotan à l’égard des géants bâtisseurs, Fasolt et (le plus avisé) Fafner (qui lui construit son palais au Walhala) ; puis vis à vis du même Alberich… Le voleur est ainsi lui-même volé ; l’arnaqueur pris dans ses propres rêts ; la surenchère machiavélique où tout esprit de fraternité est aboli, revêt une figure spécifique et brillante : Loge, l’esprit du feu dont intelligence et malice permettent à Wotan de triompher (bien illusoirement) ; la lecture se fond idéalement dans les arcanes du drame ; et l’approche esthétique ainsi obtenue, le rend plus vivant encore.

 

 

 

LOGE ET ALBERICH

La lecture orchestrale offre un relief particulier ainsi aux deux personnages clés de l’Or du Rhin : Loge / Alberich. Loge est certainement le personnage le plus fascinant : le maître des manipulations a conscience cependant de l’ignominie de ce monde sans morale. S’il sert les dieux, il en a honte… La conscience de leur vanité dont il se joue, lui permet d’annoncer [appuyant en cela la prophétie d’Erda (son apparition surnaturelle, scène V)] leur chute prochaine [le crépuscule des dieux, Gotterdämmerung, ultime opéra du cycle.].

À l’extrémité du plateau, Alberich est l’autre figure musicalement développée par Wagner : sa cupidité et son esprit vengeur jusqu’à la haine viscérale, sont dépeints avec une force inouïe [sans omettre une claire disposition au sadisme systématique sur son propre peuple terrorisé, les Nibelungen [qu’il a réduit en esclavage]. La scène (IV) où dépossédé de l’or, de l’anneau et du heaume magique, le gnome despotique maudit la race des dieux, est d’une intensité exceptionnelle  ; Kent Nagano et ses musiciens expriment tous les contrechants induits par la musique en particulier l’ironie d’Alberich vaincu [et attaché] qui moque le pouvoir des dieux : le sarcasme et l’amertume mêlés à la malédiction s’expriment dans l’Orchestre avec une vivacité superlative là encore [début de la scène IV, trio passionnant Loge / Alberich / Wotan].

 

Loge et Alberich : Mauro Peter et Daniel Schmutzhard
Photos : © KölnMusik / Jörn Neumann

 

 

 

PUISSANCE DES PASSAGES SYMPHONIQUES

Musique de dénonciation, l’écriture de Wagner structure la partition en soignant particulièrement les passages d’une scène à l’autre ; ses « intermèdes » symphoniques commentent, précipitent, anticipent, concentrent le génie du Wagner dramaturge. Kent Nagano en accuse toutes les connotations, les enjeux, la portée cathartique ; l’Orchestre cisèle ces tableaux aussi expressifs qu’oniriques : la descente de Loge et Wotan au Nibelung ; surtout le fameux coup de tonnerre de Donner [le percussionniste assène à cour, un coup magistral sur une grande caisse carrée] libère la scène de toutes les tensions nées des confrontations haineuses. Cette déflagration sonne l’arrêt de la guerre des gangs. C’est une libération radicale qui prélude à la montée vers le Walhala. L’Orchestre, dramatique, psychologique, analytique, expose clairement les doutes qui rongent désormais Wotan : plus haute est l’ascension – plus vertigineuse, sa chute.

On comprend dès lors que le Ring (dès l’Or du Rhin), est l’accomplissement de la malédiction Alberich, et celle de la prophétie d’Erda. Telle clairvoyance de Wagner sur le genre humain est d’une justesse saisissante : l’activité de l’Orchestre en exprime tous les enjeux.

 

 

PUBLICATIONS & RECHERCHE MUSICOLOGIQUE SIMULTANÉE

Au cours d’un entretien concis, Kai Hinrich Müller, musicologue en chef supervisant toute une équipe de chercheurs, souligne l’ambition du projet, sa légitimité, ses prometteuses réalisations sur le plan organologique ; tubas wagnériens reconstruits, flûtes traversos, cuivres historiques… Il n’a pas suffit de trouver ou reconstruire les instruments, il a été nécessaire aussi d’ acquérir la manière de les jouer.

La recherche scientifique sur laquelle s’appuie le geste du chef et la tenue des musiciens, regorge à présent d’avancées et de découvertes pour chanter et jouer Wagner comme à son époque. Les fruits des analyses et réflexions qui impliquent aussi les universités de Cologne, Halle et Bayreuth, sont  actuellement publiés en allemand sous le titre  » Wagner Lesarten »  / Lectures de Wagner. Une version intégrale en anglais est activement attendue. Et pourquoi pas en français ?

 

 

DES CHANTEURS alla SCHRÖDER-DEVRIENT

Ce premier Ring sur instruments d’époque est saisissant de vitalité théâtrale ; ainsi des tempi incroyablement plus rapides que de coutume ; permis par l’abattage millimétré des chanteurs et… quels solistes ! Ce Rheingold ne dépasse pas 2h15 : joué d’une traite, l’enchaînement des tableaux captive d’autant plus. 

Wagnérienne idéale : Wilhelmine Schroder-Devrient  (portrait, DR)

Les solistes sont l’autre argument indiscutable aux côtés des qualités de l’Orchestre. Des acteurs capable d’une prosodie précise comme d’un parler digne du théâtre : ce point d’équilibre est réalisé grâce ce soir à l’excellence de 3 chanteurs, chacun fin diseur et tempérament dramatique très investi : le Wotan de Simon Bailey, noble, hautain, perspicace ; la Fricka d’Annika Schlicht, au mezzo clair et onctueux, articulé, idéalement caractérisé ; surtout  l’Alberich de Daniel Schmutzhard (cf photo grand format ci-dessus), constamment juste et percutant, lui aussi formidable acteur. 3 diseurs acteurs superlatifs auxquels l’Erda fascinante, tout en rondeur, sépulcrale et en incantation d’oracle, de l’alto Gerhild Romberger, apporte sa couleur complémentaire, fascinante. 

Tous incarnent dans ce projet la volonté de ressusciter l’art de celle qui fut adulée par Wagner lui-même, « la » Schröder-Devrient et qui reste pour Kai Hinrich Müller, l’interprète modèle. La soprano hambourgeoise Wilhelmine Schroder-Devrient (née en1804) admirée par Wagner pour sa Léonore [dans Fidelio de Beethoven], chanta ses grands rôles féminins composés pour elle (avant ceux du Ring car elle meurt trop tôt en 1860) : Senta [Vaisseau fantôme, 1843], Venus [Tannhaüser, 1843], Elsa [Lohengrin]. Sans omettre le rôle travesti d’Adriano (Rienzi, 1842). Actrice, tragédienne, cantatrice, elle fut l’interprète wagnérienne par excellence.

Les 3 filles du Rhin bénéficient aussi d’une même caractérisation au début comme à la fin de l’action, et c’est la somptueuse tirade de Woglinde [la plus sage des trois ; ce soir Ania Vegey] lorsqu’elle permet à Alberich de comprendre qu’il peut posséder l’or et l’anneau (donc le pouvoir)…. s’il renonce à l’amour, qui de fait comme nous l’a signalé Kai Hinrich Müller [scene I], se détache par le relief du verbe en une conception où théâtre et musique fusionnent idéalement :

«  Nur wer der Minne Macht entsagt… » / Celui seul qui renierait les lois de l’Amour… une sentence clé qui dévoile le nœud du drame à venir.

Les Géants [Christian Immler / Fasolt et Tilmann Ronnbeck, trop frustres et pas assez nuancés] nous ont moins convaincus comme le Loge de Mauro Peter qui malgré son abattage semblait schématiser la fascinante complexité de son personnage pourtant central.

 

 

ACCUEIL TRIOMPHAL, SUITE DE LA TOURNÉE

En fin d’action, le public, saisi, convaincu, redescend du Walhala et applaudit debout à tout rompre. Un plébiscite légitime qui laisse augurer le meilleur pour la suite de cette tournée, à Ravello (Festival, le 20 août) ; puis Lucerne le 22 août.

Et fait espérer de prochaines représentations en France dont on sait l’intensité de la passion wagnérienne. Dépouillés de toute mise en scène, seuls la musique et le chant wagnériens subjuguent ici avec une acuité décuplée, quand Bayreuth et tant d’autres maisons d’opéra infligent des mises en scène confuses, embrouillées, décalées… Ratés visuels, pollution pour la musique. Avec une mise en espace judicieuse et des déplacements précis économes mais significatifs l’action était lumineuse.

Prochaine étape de ce Ring phénoménal, mars 2024 avec la Walkyrie à Prague puis à Cologne (Philharmonie, le 24 mars 2024). Kent Nagano et ses fabuleux musiciens viennent d’enregistrer ce Das Rheingold, doublement historique. Prochaine parution (et critique à venir sur CLASSIQUENEWS).

 

 

Das Rheingold par Kent Nagano à la Philharmonie de Cologne, le 18 août 2023  – saluts avec l’Alberich superlatif de Daniel Schmutzhard (DR – photo ©classiquenews.com)

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. COLOGNE / KÖLN, Philharmonie, le 18 août 2023. WAGNER : Das Rheingold / L’or du Rhin. Concerto Köln, Dresdner FestspielOrchester / Kent Nagano

 

Cast / Distribution
Simon Bailey, Bassbariton (Wotan)
Dominik Kцninger, Bariton (Donner)
Mauro Peter, Tenor (Loge)
Tansel Akzeybek, Tenor (Froh)
Annika Schlicht, Mezzosopran (Fricka)
Daniel Schmutzhard, Bariton (Alberich)
Gerhild Romberger, Alt (Erda)
Nadja Mchantaf, Sopran (Freia)
Thomas Ebenstein, Tenor (Mime)
Christian Immler, Bassbariton (Fasolt)
Tilmann Rцnnebeck, Bass (Fafner)
Ania Vegry Sopran, (Woglinde)
Ida Aldrian Sopran, (Wellgunde)
Eva Vogel, Mezzosopran (FloЯhilde)

Dresdner Festspielorchester
Concerto Köln
Kent Nagano, direction

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AUTRES DATES

 

Festival RAVELLO (Italie) : 
Dim 20 août 2023, 20h – https://www.ravello.com/events/2023/das-rheingold-richard-wagner/

Festival de LUCERNE (Suisse) :
Mardi 22 aout 2023, 19h30 – https://www.lucernefestival.ch/de/programm/dresdner-festspielorchester-concerto-koln-kent-nagano-ua/1903

KÖLN / COLOGNE : Die Walküre
Le 24 mars 2024, 17h : https://www.koelner-philharmonie.de/en/programm/richard-wagner-die-walkure/3494

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LIRE aussi notre présentation de DAS RHEINGOLD par Kent Nagano, tourné estivale 2023 / Concerto Köln / Dresdner Festspielorchester : 3 dates – :

https://www.classiquenews.com/cologne-philharmonie-le-18-aout-2023-wagner-depoussiere-historiquement-informe-lor-du-rhin-par-kent-nagano/

 

 

WAGNER HISTORIQUE : L’Or du Rhin par Kent Nagano : les 18, 20 et 22 août 2023

 

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