Après l’éclatante Huitième Symphonie de Dvořák dirigée par Martin Rajna le 2 août, qui avait déjà enthousiasmé la Cour d’honneur du Palais Princier, et en écho lointain à l’ouverture magistrale du 9 juillet où Philippe Jordan avait bouleversé le public monégasque avec la déchirante Cinquième Symphonie de Mahler, le sixième et dernier concert du festival « Concerts au Palais Princier 2026 » s’annonçait comme un moment mémorable. Cette soirée marquait en effet les adieux de Kazuki Yamada après dix années passées à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo (mais aussi ceux de Didier de Cottignies comme directeur artistique). Une page de l’histoire musicale monégasque se tournait, et le programme imaginé par ces deux artisans de génie pour cette ultime représentation fut un véritable feu d’artifice artistique.
Le concert s’ouvrait sur le Quatuor à cordes de Maurice Ravel, magnifiquement orchestré (pour orchestre symphonique) par Giancarlo Chiaramello. Force est de constater que les contraintes de temps – la soirée battant son plein et le protocole monégasque exigeant une rigueur horaire – ont contraint l’orchestre à n’interpréter que les deux premiers mouvements de cette œuvre délicate. Qu’importe ! Ce qui fut donné à entendre suffisait amplement à mesurer toute la splendeur de cette partition. Sous la baguette plein de souplesse de Kazuki Yamada, l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo s’est mué en un instrument aux mille nuances. Le premier mouvement, Animé et très décidé, a déployé toute sa fraîcheur mélodique et son écriture fluide, les cordes se répondant avec une transparence et une légèreté confondantes. Le second, Très vif et bien rythmé, a offert un véritable feu d’artifice rythmique, où les pizzicati et les accents vifs ont électrisé la Cour d’honneur. Yamada, par son geste précis et chantant, a su faire rayonner tout le raffinement et la modernité de cette œuvre de jeunesse, laissant regretter de ne pouvoir entendre la suite – mais l’essentiel était là : la beauté des couleurs et la sensualité de l’écriture ravélienne, parfaitement restituées par des musiciens en état de grâce.
Puis vint le temps du Concerto pour piano n°2 en la majeur de Franz Liszt, et avec lui, l’entrée en scène du prodigieux Alexandre Kantorow. Le jeune pianiste français, véritable roi du clavier, a délivré une lecture d’une virtuosité étincelante et d’une intelligence musicale confondante. L’œuvre, d’un seul tenant mais divisée en six sections contrastées, a été déroulée par Kantorow avec une parfaite maîtrise de l’architecture globale, faisant de ce concerto une vaste et puissante symphonie avec piano obligé. Dès l’Adagio sostenuto assai initial, il a su créer une atmosphère de recueillement presque mystique, les premières notes du clarinette répondant aux accords du piano avec une douceur envoûtante. Kantorow a déployé un toucher d’une rare délicatesse, faisant chanter le thème principal avec un lyrisme profond et une noblesse de phrasé qui rappelait les plus grands interprètes de la tradition hongroise. Le dialogue avec l’orchestre, sous la direction attentive de Kazuki Yamada, était d’une magnifique précision et d’une superbe complicité.
Puis, dans la section Allegro agitato assai, la transformation s’est opérée : le pianiste a laissé éclater sa virtuosité flamboyante. Les gammes chromatiques, les doubles notes et les octaves fulgurantes se sont succédé avec une aisance et une clarté sidérantes. Kantorow possède ce don rare qui permet de marier la puissance la plus démoniaque à une transparence de toucher qui laisse entendre chaque note, chaque harmonie, sans jamais de chevauchement ni de pédale brouillée. Ses doigts, d’une agilité prodigieuse, ont survolé le clavier avec une légèreté presque surnaturelle, dans une démonstration de force qui souleva les premiers frissons dans le public.
Le Tempo del primo qui suivit vit un Kantorow plus méditatif, tissant avec l’orchestre un dialogue d’une intimité bouleversante. Le thème initial, repris dans une ornementation somptueuse, a pris des allures de confession intime, chaque note pesée, chaque silence habité. La section Allegro moderato déroula ensuite toute sa verve rythmique et folklorique, Kantorow y insufflant une joie communicative, dansant littéralement avec l’orchestre sur les rythmes entraînants de la csárdás hongroise. Son jeu, ici, était d’une vitalité contagieuse, les accents martelés avec une précision chirurgicale, les passages en octaves diaboliques exécutés avec une désinvolture confondante. Quabt à la section Allegro deciso, elle fut un véritable tour de force : Kantorow y déploya une énergie héroïque, les accords massifs du piano faisant trembler la Cour d’honneur, portés par un orchestre au diapason. Yamada, avec un geste ample et vibrant, soutenait son soliste dans cette apothéose rythmique, créant un crescendo d’une intensité inouïe.
Puis vint l’Allegro animato, que Kantorow aborda avec un brio et une pétulance irrésistibles. La virtuosité était toujours éblouissante, mais jamais gratuite : chaque cascade de notes, chaque trait vertigineux était mis au service d’une ligne mélodique, d’un souffle. Le final, véritable feu d’artifice technique et expressif, s’acheva dans un éclat de joie triomphante, suscitant la première grande ovation de la soirée. Kantorow avait réussi le pari fou d’unir la puissance dévastatrice de Liszt à une élégance et une poésie rares, confirmant – s’il en était encore besoin – qu’il est l’un des plus grands pianistes de sa génération.
Mais le vrai miracle survint au moment du premier bis. Alexandre Kantorow s’est approché du piano pour offrir un moment d’éternité, avec la transcription de La Mort d’Isolde par Franz Liszt. Ce fut un de ces instants suspendus où le temps semble s’arrêter. La Cour d’honneur, médusée, retenait son souffle devant l’intensité dramatique, la profondeur émotionnelle et la beauté lunaire qui émanaient de ce clavier. Les harmonies wagnériennes, transfigurées par Liszt, prenaient sous les doigts de Kantorow une dimension visionnaire, chaque accord résonnant comme un cri de l’âme. Un silence assourdissant, puis une ovation debout, spontanée, lui succéda du plus profond des cœurs. Hélas, un second bis, que nous n’avons malheureusement pas identifié, vint briser ce sortilège. D’une facture plus anecdotique, il parut bien futile après un tel sommet d’émotion…
La soirée s’acheva en apothéose avec La Valse, poème chorégraphique de Maueice Ravel, dans une version d’une force et d’une clarté sidérante, dont l’affinité avec la musique française est connue, a dirigé cette œuvre iconique avec une incroyable maîtrise, faisant naître tour à tour les valses viennoises les plus enivrantes et les tourbillons les plus sombres. L’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, galvanisé par l’énergie de son chef et par l’importance de ce dernier concert, a déployé une puissance, une précision et une palette de couleurs inouïes, offrant à ce final une dimension tragique et triomphale qui laissait entrevoir tout le chemin parcouru en dix ans. Et la valse s’acheva dans un fracas apocalyptique !… Le rideau est ainsi tombé sur une décennie exceptionnelle, mais l’écho de cette soirée d’adieux résonnera longtemps dans la mémoire du public monégasque.
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CRITIQUE, festival. MONACO, « Concerts au Palais Princier » (Cour d’Honneur du Palais), le 6 août 2026. RAVEL / LISZT. Alexandre KANTOROW (piano), Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Kazuki YAMADA (direction). Crédit photographique (c) Frédéric Nebinger





