samedi 26 septembre 2026

CRITIQUE, concert. 77ème Festival de Menton, le 7 août 2026. BACH/LISZT, MEDTNER, CHOPIN, ALKAN, SCRIABINE, BEETHOVEN, WAGNER/LISZT… Alexandre KANTOROW, piano

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C’est un programme particulièrement construit et réfléchi avec soin [dans ses passages harmoniques et dans chaque transition] que propose pour sa clôture, le 77ème Festival de Menton. A nouveau, un récital de très grande tenue, sur le parvis désormais légendaire de la Basilique Saint-Michel Archange. Ce très grand moment musical est emblématique de la direction artistique exemplaire défendue par Paul-Emmanuel Thomas depuis…13 ans. Ainsi s’écrivent grâce à sa direction inspirée, les grandes heures du festival mentonnais ;

 

un nouvel accomplissement et pour les festivaliers, une nouvelle expérience sonore saisissante, après quelques précédentes cet été, dont le récital du duo Léonidas Kavakos / Enrico Pace, le 4 août dernier. LIRE la critique par Emmanuel Andrieu : https://www.classiquenews.com/critique-festival-77e-festival-de-menton-parvis-de-la-basilique-st-michel-le-4-aout-2026-beethoven-stravinsky-mozart-franck-leonidas-kavakos-violon-enrico-pace-piano

 

 

excellence mentonnaise

Menton doit aux qualités de discernement du directeur artistique, sa notoriété actuelle qui en fait chaque été, le fleuron de l’agenda musical sur la Riviera française. Paul-Emmanuel Thomas prolonge en cela les heures glorieuses du Festival, celles de son prédécesseur André Borocz. Le lustre du Festival à travers une programmation constamment exigeante, ne s’est en réalité jamais atténué. A quelques années de sa … 80 ème édition, – ce qui en fait l’un des festivals français parmi les plus anciens de l’Hexagone, Menton peut s’enorgueillir de perpétuer la flamme de l’exceptionnel. Et l’éclat de tant d’excellentes affiches rehausse encore l’attrait culturel et touristique de la cité en bord de mer.

 

 

Photo : © Loic Lafontaine

 

Ainsi, l’excellence, le risque, l’exploration emmènent ce soir au delà des attentes. Alexandre Kantorow joue à Menton depuis des années. Ce, bien avant son couronnement au Concours Chopin 2019. Preuve si l’on en doutait de l’instinct prémonitoire de Paul-Emmanuel Thomas. Expérience ouverte vers l’inconnu et les mondes invisibles, le parcours pianistique que propose en guide habité, le pianiste invité, réalise une véritable métaphysique musicale.

Récitaliste passionnant, ALEXANDRE KANTOROW a ce don, en passeur habité, d’embarquer l’auditoire dans un cheminement ininterrompu, du début à la fin … son geste personnel et d’une activité constante, accélère, murmure, rugit, ouvre des gouffres de pudeur, édifie des architectures vertigineuses… immerge dans des contrées inconnues, qui fusionnent littéralement le temps et l’espace. L’auditoire est emmené et même enveloppé dans un voyage qui fait vibrer toutes les âmes présentes. Le pianiste, à ce niveau technique et interprétatif, délivre un témoignage saisissant que les auditeurs reçoivent comme une expérience sensorielle complète. Aussi puissante et imprévue qu’elle est irrésistible. Touchant les sens comme l’esprit. C’est le propre des très grands interprètes, d’autant plus quand ils savent concevoir leur propre programme, révélant des assemblages dont la cohérence se révèle peu à peu. Le grand sorcier Kantorow sublime la matière sonore ; il sait capter sous l’écriture formelle, des passages insoupçonnés, des continents infinis.

 

piano métaphysique

Sous des doigts aussi magiciens, l’écriture musicale semble jaillir du piano comme un flot naturel, et le sens général, en révèle les jalons successifs à mesure que le récital se déroule. C’est comme une pensée unique qui prend forme œuvre après œuvre. Le parcours est en soi une traversée, un rituel inattendu, construit de l’ombre primitive et chaotique… à la lumière qui délivre, ce que le Scriabine avant le Beethoven, illustre d’une éloquente façon.

LISZT en cela est un complice familier et un double introspectif d’une exceptionnelle acuité psychique… Il paraît aux deux extrémités de ce fabuleux récital. Alexandre Kantorow choisit deux transcriptions, deux bornes qui ouvrent [Bach], puis referment la formidable épopée [Wagner].

Tout file dans une permanente interrogation sur le sens de la forme, la direction des œuvres, les unes vis à vis des autres. C’est un questionnement ineffable, l’exploration cathartique de toutes les épreuves et de tous les affects humains comme récapitulés l’espace d’une soirée, dont le pianiste compose un feu ardent ininterrompu, et qu’il sait canaliser vers une transformation finale porteuse de transcendance [dans le cas de Scriabine], de résilience refondatrice [dans le cas du Beethoven final].

Toute la première partie du récital avant la pause [à la fin du Medtner] cultive une certaine tension sourde, suractive qui sculpte les contrastes et les ruptures dynamiques avec une acuité constante, et – nouveauté déconcertante, dans les tutti et crescendos les plus impétueux, le chant de l’interprète qui ajoute une fréquence, au début déstabilisante.
Les climats intranquilles et erratiques de la Sonate de Medtner déploient le sens de la déclamation, la rugosité des contrastes, le fantasque inquiet de séquences qui semblent se démentir sans discontinuer, en quête d’un équilibre inaccessible.

Après la pause, le pianiste se laisse bercer par la tendresse du Chopin, puis l’ivresse éperdue d’Alkan dont le sujet n’est qu’un prétexte narratif (mélodie obsédante de « La folle au bord de la mer »), vite sublimé pour un nouveau développement d’un lyrisme dramatique très lisztéen, chant rageur d’une virtuosité vertigineuse et d’une puissance onirique qui préfigure… Beethoven.

La clé de ce récital hors normes en serait le cheminement spirituel du Scriabine dont le rébus « Vers la flamme » indique clairement le passage dans une autre dimension, celle de la métamorphose avec le jaillissement d’une aspiration soudaine qui semble contrepointer (et donc élucider) les errances parfois paniques du Medtner.

Le comble de l’expérience humaine est déposé dans le déroulement de la dernière Sonate de Beethoven : Kantorow en passeur halluciné, préparé par le mysticisme de Scriabine, en détecte le génie mobile, la danse libre et salvatrice, la fougue et la transe libératrice, le sens de la construction et de la déconstruction créative, que le jeu du pianiste d’une lumineuse éloquence, inscrit constamment dans le sens de la transformation et de l’affirmation du verbe créateur, jusqu’à la prière finale, suprême aspiration énoncée dans l’esprit de la réconciliation et de la tendresse, avec un swing soudainement libéré, d’une essence enfantine bouleversante.

Et pour quitter le public transporté, debout, le fabuleux pianiste joue un 2ème (et dernier LISZT), sa transcription d’un raffinement inouï d’après la mort d’Isolde de Wagner. Dans le souffle voluptueux et scintillant du jeu pianistique se libère le chant d’amour de la princesse éprise, elle aussi irradiée par le sentiment et la conscience qu’elle incarne ; tout se dévoile peu à peu dans une libération ascensionnelle… entre puissance, prémonition, pudeur. Équation irrésistible.

On ne pouvait imaginer vivre telle traversée pianistique. C’est bien à Menton et nulle part ailleurs qu’une telle expérience est possible. On attend avec impatience la 78è édition du Festival de Menton, en souhaitant qu’elle soit de la même inspiration.

 

programme
Johann Sebastian Bach / Franz Liszt : Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen, S. 180.
Nikolai Medtner : Sonate en fa mineur, op. 5.
Frédéric Chopin : Prélude en ut dièse mineur, op. 45.
Charles-Valentin Alkan : La Chanson de la folle au bord de la mer op. 34 n° 8.
Alexandre Scriabine : Vers la flamme, op. 72 (1914).
L.V. Beethoven : Sonate n°32 en do mineur, op. 111.

 

 

 

VIDÉOS

« Vers la flamme » de SCRIABINE par Alexandre Kantorow
(intégrale)

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PORTRAIT d’ALEXANDE KANTOROW

Entre la France et la Suisse, un portrait (mars 2026) par petites touches du virtuose français Alexandre Kantorow, au fil d’un exaltant voyage musical du baroque au modernisme, de Bach à Stravinski, en passant par Wagner, Rachmaninov et Franck. EN REPLAY jusqu’au 28 avril 2028 sur ARTE.TV

 

0:00 Piotr Ilitch Tchaïkovski / Mikhaïl Pletnev – Casse Noisette, Pas de deux
8:11 Jean-Sébastien Bach / Johannes Brahms – Chaconne pour la main gauche en ré mineur (BWV 1004)
15:27 Richard Wagner / Franz List – Tristan et Isolde, La mort d’Isolde
24:42 Sergueï Rachmaninov – Rhapsodie sur un thème de Paganini, Op. 43
30:08 César Franck – Sonate pour violon et piano en la majeur (FWV 8)
42:20 Igor Stravinski- L’Oiseau de feu

 

 

AUDIO / Le programme joué à MENTON est disponible sur youtube, ici (captation Klara Festival, Bruxelles / mai 2026) :
https://www.youtube.com/watch?v=jPDiBd1Nt8E&t=3366s

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