Ce 22 juillet, le Teatro Thalia, joyau baroque niché au cœur de Lisbonne, a ouvert ses portes pour le concert inaugural de la 12e édition du Verão Clássico Festival & Academia. Ce théâtre privé, érigé au XVIIIe siècle, fut un lieu emblématique de la vie culturelle lisboète, un refuge pour les arts où se réunissaient aristocrates et intellectuels amoureux du beau. Ses murs de pierre apparente et son acoustique veloutée semblent encore imprégnés des murmures de deux siècles de récitals et de drames. Ce soir, pourtant, le drame n’était pas sur scène, mais dans les cœurs.
Alors que le nombreux public achevait de prendre place, le directeur artistique du festival, Filipe Pinto-Ribeiro, apparut, la voix teintée d’une émotion contenue. Il annonça la nouvelle qui assombrissait déjà le début du festival : la disparition soudaine, à la veille de l’inauguration, du grand violoniste et professeur hispano-allemand Stephan Picard. Avec une grande dignité, Filipe Pinto-Ribeiro tint à remercier chaleureusement le violoniste Linus Roth, dont la disponibilité et l’exceptionnel geste artistique – accepter en urgence de diriger les masterclasses de violon et de participer à ce concert inaugural – méritaient toute l’admiration. Puis, dans un élan de générosité et de fidélité à l’esprit du festival, il annonça que ce concert d’ouverture, et l’intégralité de cette 12e édition du VERÃO CLÁSSICO, seraient dédiés à la mémoire de Stephan Picard. L’émotion était à son comble, et la musique allait désormais porter le deuil et l’hommage.
Le programme s’ouvrit alors sur une œuvre ajoutée spécialement pour l’occasion, comme un souffle venu de l’éternité : le Mozart-Adagio d’Arvo Pärt, composé en 1992 in memoriam du grand violoniste Oleg Kagan. Ce choix, d’une pertinence bouleversante, tissait un fil invisible entre deux morts prématurées. Sur scène, trois artistes – Linus Roth au violon, Edgar Moreau au violoncelle et Filipe Pinto-Ribeiro au piano – se recueillirent dans une interprétation d’une intensité rare. La musique de Pärt, avec son tintement méditatif, ses silences habités et ses notes suspendues comme des offrandes, créa un espace sacré sous les voûtes du Thalia. Chaque phrase musicale était un souffle retenu, un hommage muet au disparu. Ce fut un moment de pure grâce, où le temps semblait suspendu, et les larmes perlaient dans les regards émus des musiciens. Une communion parfaite entre l’âme d’un compositeur, le geste des artistes et la mémoire d’un violoniste dont l’esprit flottait parmi le public.
Passé ce moment de ferveur, la soirée s’envola avec le Trio avec piano n°39 de Josef Haydn, interprété par Linus Roth au violon, Edgar Moreau au violoncelle et Filipe Pinto-Ribeiro au piano. Dès l’Andante initial, s’installa une complicité lumineuse. Le Poco adagio fut un tissage de dialogues exquis, et le Finale « à la hongroise » conclut avec une virtuosité étincelante, les trois artistes semblant ne former qu’un seul souffle. Une lecture empreinte de naturel et d’élégance. Vint ensuite un moment insolite : le Duetto pour violoncelle et contrebasse de Rossini, interprété par Edgar Moreau et Alexandra Scott. Quel démonstration de génie ! La contrebasse, souvent reléguée au second plan, s’éleva ici avec une rondeur, une agilité et un chant prodigieux, dialoguant à égalité avec le violoncelle profond de Moreau. L’Andante Molto fut un duo d’amour, une mélancolie envoûtante, avant que l’Allegro final ne conclue cette pièce de bravoure par un déploiement de jeux de cordes, salué par les applaudissements reconnaissants du public.
La soprano russo-allemande Anna Samuil illumina ensuite la scène avec les Canzoni da camera de Puccini. Quelle palette d’émotions ! Sa voix, d’une richesse captivante et d’un timbre magnétique, sut passer de la langueur passionnée de « Sole e amore » à l’ivresse méditerranéenne de « Terra e mare » et à la grâce enfantine de « E l’uccellino ». Sa diction, parfaite, et son art de la colorature firent revivre ces miniatures avec une intensité dramatique saisissante, avant de conclure ce moment puccinien par le déchirant aria « In quelle trine morbide » extrait de Manon Lescaut, où chaque silence portait le poids du désespoir. Matthias Samuil, son époux au piano, fut un compagnon d’une sensibilité infinie. La soirée se poursuivit avec les Romanze da camera de Giuseppe Verdi, où Anna Samuil révéla une nouvelle facette de son immense talent. La religiosité douloureuse du « Deh, pietoso, oh Addolorata » fut un instant de pure grâce, contrastant magnifiquement avec la verve populaire du « Stornello » et l’élan joyeux du « Brindisi ». Une fois encore, la complicité avec Matthias Samuil, au piano, était totale, chaque phrase musicale étant un échange vibrant.
Et, enfin, l’apogée de cette soirée mémorable : le Trio avec piano n°1 de Félix Mendelssohn, interprété par Eszter Haffner au violon, Edgar Moreau au violoncelle et Filipe Pinto-Ribeiro au piano. Il est difficile de trouver les mots pour décrire l’incandescence de ce moment. Le Molto Allegro agitato initial fut un tourbillon romantique d’une énergie presque sauvage, les trois cordes s’enlaçant et se délaçant avec une précision chirurgicale et un lyrisme débordant. L’Andante offrit une respiration, une île de mélancolie d’une beauté céleste, avant que le Scherzo, avec son leggiero e vivace survolté, ne déchaîne l’enthousiasme de la salle. Le Finale, Allegro assai appassionato, fut l’apothéose : une course vertigineuse, une démonstration de maîtrise absolue où les quatre artistes, portés par la sensibilité de Haffner, la profondeur de Moreau et le piano éblouissant de Pinto-Ribeiro, entraînèrent le public dans un tourbillon d’émotion pure.
À la fin, les applaudissements furent longs, intenses, mêlés d’une émotion palpable. Ce concert inaugural des « Master Fest » (trois autres suivront jusqu’au 1er août…) fut, en définitive, un geste artistique total, une leçon de vie où la musique sut transformer la perte en beauté, la tristesse en communion. Sous la direction passionnée de Filipe Pinto-Ribeiro, le Verão Clássico a posé une pierre blanche sur le chemin de Stephan Picard. Ce festival, qui se tient chaque été au cœur de la capitale portugaise, confirme, avec une intensité peu commune, son statut de rendez-vous incontournable de l’été lisboète. Et ce premier « Master Fest », par sa qualité exceptionnelle et la profondeur de son hommage, restera longtemps gravé dans les mémoires comme une nuit où la musique fut plus forte que tout.
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CRITIQUE, festival. LISBONNE, Concert d’ouverture du 12e Festival « Verao Classico » (Teatro Thalia), le 22 juillet 2026. 1er des 4 concerts « Master Fest » avec E. Moreau, F. Pinto-Ribeiro, L. Roth, E. Haffner, A. Samuil, M. Samuil et A. Scott







