mardi 3 novembre 2026

CRITIQUE, danse. PORTO, Festival DDD – Dias De Dança (Teatro Rivoli), le 22 avril 2023. « Versa-Vice » par Tânia CARVALHO

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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À l’affiche du festival Dias da Dança à Porto, la chorégraphe portugaise Tânia Carvalho signe avec Versa-Vice une œuvre d’une grande puissance, qui fait du geste dansé le miroir de nos tourments et de nos joies.

 

La proposition est saisissante : dix interprètes au visage enfariné, tels des Pierrots de la modernité, traversent la scène du Teatro Rivoli dans une fureur contenue. Après avoir été bouleversé quelques jours plus tôt par la pièce « Encantado » de Lia Rodrigues – dont nous avons déjà rendu compte dans ces mêmes colonnes -, on mesure combien ces deux pièces, bien que diamétralement opposées dans leur approche, révèlent avec éclat la vitalité de la création chorégraphique contemporaine au Portugal et au Brésil. Là où Rodrigues convoquait les forces de la nature et les mythes afro-indigènes, Carvalho nous plonge dans les abysses de l’âme humaine, entre pulsions de vie et vertiges de la perte.

Versa-Vice, comme son nom l’indique, est une pièce du reflet. Le titre lui-même est un jeu de miroir sur l’expression « vice-versa », comme si la chorégraphe nous invitait à considérer que chaque émotion porte en elle son contraire. « Quand vous parlez de tristesse, vous parlez également de joie. L’un est le miroir de l’autre », confiait-elle avant la création de ce soir – et cette philosophie imprègne chaque tableau du spectacle. Les danseurs évoluent dans un univers qui puise autant dans l’esthétique du cinéma muet, du mime et de la commedia dell’arte que dans la gestuelle expressionniste. Leurs visages pâles, leurs regards qui se cherchent et se fuient, leurs corps tantôt solitaires, tantôt enlacés, composent une partition d’une intensité bouleversante. Chaque geste semble porteur d’une douleur ancestrale, mais aussi d’une énergie libératrice qui finit par triompher.

 

 

« La danse n’a pas besoin d’exposer des pensées rationnelles », affirme encore la chorégraphe, « Elle peut par contre nous aider à nous connecter à nos propres émotions qui nous sont souvent dissimulées ». Et c’est bien ce qui se produit sous nos yeux : une plongée vertigineuse dans ce que notre époque troublée refoule, une traversée des zones d’ombre et de lumière de la condition humaine. Si Versa-Vice doit beaucoup à Oneironaute, la création précédente de Tânia Carvalho, la chorégraphe ne se contente pas d’en prolonger l’esprit. Elle ouvre un champ encore inexploité, quelque chose qui tient de l’état hallucinatoire, du rêve éveillé, où le songe et l’imagination se confondent. Les corps en mouvement ne racontent pas une histoire linéaire, mais tissent un réseau de sensations, d’échos et de réminiscences où chaque spectateur est libre de puiser sa propre signification.

La partition musicale — composée par Carvalho elle-même — joue un rôle essentiel dans cette immersion. La chorégraphe crée musique et danse en parallèle, brouillant les frontières entre composition sonore et mouvement. La voix, le chant, le poème de Fernando Pessoa qui ponctue la pièce, tout concourt à ce que la scène devienne un espace de transcendance, où le réel se dissout dans une poésie du geste. On ressort de Versa-Vice comme on émerge d’un songe profond, les sens en éveil, le corps traversé par une étrange énergie. Loin du simple divertissement, la pièce de Tânia Carvalho agit comme un rite, une cérémonie laïque qui nous confronte à nos propres contradictions. Elle nous parle de mort et de vie, de solitude et de communion, de désespoir et d’espoir. 

 

 

Dans le programme de salle, Carvalho écrit encore que la pièce « pourrait aussi être sur son opposé, son miroir. Ou sur toute autre chose qui s’y trouve, ne serait-ce qu’une seconde, pendant qu’on regarde, entend, danse, se souvient… Cette seconde est aussi valide que tout le processus de création. Une seconde d’éblouissement. Une seconde qui nous fait changer de direction, ou qui provoque quelque chose en nous, même si on ne s’en rend pas compte ». Et c’est peut-être là le secret de cette œuvre rare : elle ne cherche pas à convaincre, mais à toucher. À nous transformer, furtivement, profondément, de l’intérieur.

Versa-Vice, c’est le triomphe d’une danse qui, loin de se vouloir abstraite ou élitiste, embrasse la vie dans toute sa complexité. Un spectacle à voir et à revoir, pour se souvenir que nous sommes, comme le dit si bien Carvalho, « tous de petites pièces du même puzzle. Nous sommes faits pour être différents les uns des autres afin de pouvoir nous soutenir mutuellement ». Le festival Dias da Dança de Porto nous en aura offert une preuve magistrale.

 

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CRITIQUE, danse. PORTO, Festival DDD – Dias De Dança (Teatro Rivoli), le 22 avril 2023. « Versa-Vice » par Tânia CARVALHO. Crédit photographique (c) Rui Palma

 

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