lundi 2 novembre 2026

CRITIQUE, danse. PORTO, Festival DDD – Dias De Dança (Teatro Rivoli), le 19 avril 2023. « ENCANTADO » par Lia RODRIGUES et la Companhia de Danças

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

Le Teatro Rivoli de Porto, avec sa façade art déco veillant sur la Praça de Dom João I, est l’un de ces temples où la danse contemporaine trouve une caisse de résonance idéale. Inauguré en 1913, transformé en cinéma-théâtre une décennie plus tard, il n’a cessé d’être un phare pour la création chorégraphique portugaise et internationale. Ce 19 avril 2023, le Grand Auditorium du Rivoli accueillait l’ouverture du festival DDD – Dias da Dança, et c’est une vague venue du Brésil qui allait submerger le public, avec « Encantado », la nouvelle création de l’incontournable chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues.

 

Dans un silence absolu, troublé seulement par les toussotements nerveux d’une assemblée qui ne sait pas encore ce qui l’attend, onze interprètes de sa Companhia de Danças déroulent lentement une immense tapisserie de tissus bigarrés. Plus de cent quarante couvertures aux motifs tropicaux, aux couleurs vives, aux imprimés animaliers, s’étalent comme un patchwork géant. Il ne se passe « rien », et pourtant tout est déjà là : ce temps suspendu, cette lenteur assumée, est le premier acte d’une cérémonie qui va nous happer.

Car « Encantado » s’impose d’emblée comme un rituel. Lia Rodrigues, figure montante de la danse contemporaine internationale, a construit cette pièce comme une réponse à nos temps troublés. Comment « enchanter nos peurs » et se rapprocher les uns des autres ? La question est posée, et la réponse ne viendra pas d’un discours mais d’un corps collectif en transe. La chorégraphe brésilienne, qui mène depuis vingt ans un travail d’activisme social dans la Favela de Maré à Rio, ne livre pas un manifeste écologique ou politique. Elle propose un monde onirique, une poésie où les « encantados », ces entités afro-indigènes qui voyagent entre ciel et terre, viennent habiter les corps.

 

 

Les danseurs, d’abord nus, se glissent sous les étoffes comme des serpents, se réappropriant les couvertures pour en faire des peaux, des carapaces, des parures. Ce que l’on voit, c’est une naissance, une lente émergence d’êtres hybrides, mi-humains mi-animaux, qui se cherchent et s’inventent. Il y a de la grâce et de la bestialité, de la fragilité et de la puissance. Les corps se transforment, suggèrent des figures de chevaux, de prêtresses, de danseurs de cabaret, d’enchanteurs de serpents, dans une explosion baroque et jubilatoire.

Lorsque la musique, composée de rythmes tribaux et de chants enregistrés au Brésil, finit par s’élever, elle emporte tout sur son passage. La lenteur initiale fait place à une frénésie dansante, une transe collective où les onze interprètes tourbillonnent dans un tourbillon de matières colorées. On pense au carnaval, à une fête païenne, à un moment d’abandon total. Les visages sont exultants, les corps se libèrent de toute convention, et c’est un torrent de pulsions de vie qui déferle sur la scène. Le public du Rivoli, d’abord silencieux, se va se laisser peu à peu emporter par cette énergie communicative. Il rit, il s’étonne, il est capté par ce spectacle qui semble avoir jeté un sort sur la salle entière.

 

 

« Encantado » est une œuvre d’une générosité folle, qui crée un état, une sensation. Elle nous parle de résilience, de solidarité, de la force vitale qui permet de résister aux ombres du monde. Lia Rodrigues, en véritable magicienne, transforme un amas de couvertures bon marché en un matériau chorégraphique d’une richesse inouïe. Elle offre à ses danseurs, et à nous avec eux, un espace de liberté absolue où tout devient possible. La scène devient un terrain de jeu infini, un territoire enchanté où se réinventent les liens entre les êtres. À la fin, quand le calme revient, quand les corps s’immobilisent après cette transe, le Teatro Rivoli retient son souffle. La performance s’achève comme elle a commencé, dans une sorte de mystère, laissant chacun en proie à ses propres interprétations. « Encantado » est une expérience marquante qui a su, le temps d’une soirée, enchanter le public de Portuan !

____________________________________
CRITIQUE, danse. PORTO, Teatro Rivoli, le 19 avril 2023. « ENCANTADO » par Lia RODRIGUES et la Companhia de Danças. crédit photo (c) Droits réservés

 

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE MONTE-CARLO. Ciné-concert : Les Temps modernes, 4 nov 2026. Franck Strobel, direction

Après les Lumières de la ville (1930), Charles Chaplin fait le tour du monde. A l’époque de la montée...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img