jeudi 5 novembre 2026

CRITIQUE, danse. PORTO, Festival DDD – Dias De Dança (Teatro Rivoli), le 29 avril 2024. « Voice Noise » par Jan MARTENS

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Le mois d’avril à Porto, c’est le mois de la danse. Chaque année, le festival DDD – Dias da Dança investit la ville, ses théâtres, ses espaces publics et même les villes voisines de Gaia ou Matosinhos, pour une célébration de la création chorégraphique contemporaine. Cette édition 2024, qui bat son plein jusqu’au 5 mai, affiche une programmation particulièrement riche, entre figures établies et jeunes créateurs, entre spectacles intimistes et performances plus monumentales. Le Teatro Rivoli, épicentre historique de ce rendez-vous incontournable, accueille l’une des créations les plus attendues du festival. Le 29 avril 2024, c’est en création nationale que le chorégraphe belge Jan Martens a présentée « VOICE NOISE », une pièce aussi exigeante que bouleversante, qui fait souffler un vent de fraîcheur et de profondeur sur la scène portuane.

 

Et ce vent, il porte la voix. Pas n’importe laquelle : celle des femmes que l’histoire musicale a trop souvent réduites au silence, ou reléguées au rang de « bruit irritant ». C’est en lisant l’essai d’Anne Carson, « The Gender of Sound », que Jan Martens a trouvé l’étincelle. Dans cet essai, l’auteure montre comment la culture patriarcale, depuis la Grèce antique, a associé la voix féminine à la « monstruosité, au désordre et à la mort », cherchant ainsi à la museler. Face à ce constat, Martens ne répond pas par un manifeste : il compose un spectacle. Il exhume treize chansons, certaines oubliées, d’autres expérimentales, toutes interprétées par des compositrices et vocalistes innovantes des cent dernières années. De la post-punk américaine de Cheri Knight aux incantations indiennes de Kesarbai Kerkar, en passant par la soul de Ruby Elzy et l’hymne résistant « Bella Ciao », la playlist est un voyage fascinant à travers les marges de l’histoire musicale.

Sur le plateau nu du Teatro Rivoli, une estrade surélevée, au sol noir et légèrement réfléchissant, devient le microcosme de cette exploration. Six interprètes – trois danseurs, trois danseuses – s’en emparent. Pas pour illustrer la musique, mais pour la rencontrer, se laisser traverser par elle, et laisser leur corps y répondre. La scénographie, voulue épurée, est un écrin parfait pour mettre en lumière le travail des danseurs, dont l’engagement est total. On reconnaît des complices de longue date de Martens comme Courtney May Robertson ou Steven Michel, rejoints par de nouveaux visages tout aussi investis, comme Sue-Yeon Youn et Elisha Mercelina. Chacun apporte son langage corporel unique, et ce qui fait la magie de « VOICE NOISE », c’est la manière dont ces singularités s’assemblent.

 

 

Le spectacle se déroule comme une succession de solos, de duos et de moments de groupe, tous liés par une grammaire commune faite de subtilité et de précision. Ici, pas de grandes démonstrations de virtuosité ou de récits linéaires. Ce qui captive, c’est l’écoute profonde qui semble habiter chaque interprète. Ils dansent dans un espace de plateau qui est aussi un espace d’observation, où les danseurs qui ne sont pas en scène regardent depuis les côtés, créant une tension palpable, une communauté de regards qui intensifie l’expérience. Le mouvement naît de la musique, s’y confronte parfois, la contredit, mais toujours lui répond dans une conversation intime. On pense à cette danse heurtée et presque saccadée sur une musique brutaliste, ou à cette transe lente et méditative sur des chants indiens. L’intensité est parfois brutale, comme lors de ce moment libératoire où les six danseurs se mettent à crier, à expulser ce qui les habite, faisant écho à la pensée d’Anne Carson sur la bouche qui s’ouvre pour laisser échapper l’indicible. Mais la pièce sait aussi offrir des instants d’une beauté cristalline. Le final, sur les chants liturgiques du trio norvégien Trio Mediæval, où les corps, dans une lumière qui décline, semblent se fondre dans une harmonie presque céleste, est de ceux qui restent longtemps gravés dans la mémoire.

« VOICE NOISE » est une œuvre de maturité. Jan Martens, après avoir exploré les grands formats avec des pièces comme « FUTUR PROCHE », revient à une forme plus resserrée, plus intimiste, pour nous offrir un spectacle d’une grande élégance et d’une profonde humanitéP. Il ne s’agit pas simplement de célébrer des voix oubliées, mais d’interroger notre propre écoute, notre propre rapport à l’altérité et à la liberté d’être soi. Le public du Teatro Rivoli a eu ce privilège d’assister à la création nationale d’une pièce qui s’annonce comme un jalon dans la danse contemporaine. Un enchantement pour les sens, et une puissante leçon de vie.

 

 

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CRITIQUE, danse. PORTO, Festival DDD – Dias De Dança (Teatro Rivoli), le 29 avril 2024. « Voice Noise » par Jan MARTENS. Crédit photographique (c) Phile Deprez

 

 

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