Il régnait ce soir-là, au sein du somptueux écrin du Palais Garnier, une effervescence particulière, cette tension délicieuse qui précède les grandes retrouvailles. Cela faisait plus de dix ans que le Béjart Ballet Lausanne n’avait pas foulé ces planches sacrées, et le public, mêlant fidèles inconditionnels et nouvelle génération, attendait cet instant avec une ferveur presque palpable. Verdict ? L’attente en valait plus que la peine, et la compagnie a offert une leçon magistrale de vie et de danse, un programme de cinq pièces de Maurice Béjart, aussi diversifiées que flamboyantes, qui a enthousiasmé la salle, du début jusqu’aux salves d’applaudissements finales.
D’emblée, on a retrouvé avec émotion l’âme des chorégraphies de Maurice Béjart, cette énergie brute, ce mélange unique de classicisme et de liberté, où le geste dansé devient un langage universel. Sous la direction de Gil Roman, qui perpétue avec un respect révérencieux mais non dénué de modernité l’héritage du maître, la troupe déploie un talent hors du commun. Chaque danseur est un interprète complet, un acteur dont le corps tout entier raconte une histoire, avec une générosité et une intensité qui saisissent aux tripes.
La première pièce, « Tous les Hommes presque toujours s’imaginent » est justement une création de Gil Roman, datant de 2019, en posant d’emblée le ton de la modernité et de l’audace. Le titre, emprunté à l’écrivain suisse Ludwig Hohl, annonçait déjà une plongée dans les méandres de l’esprit humain. La pièce se confronte à l’univers protéiforme et exigeant du compositeur américain John Zorn, un musicien de l’avant-garde dont les multiples facettes ont fasciné le chorégraphe. La musique, souvent « composite », navigue entre rumba, chants orientaux et accents plus contemporains, créant un « world café » où l’Orient et l’Occident se rencontrent. L’écriture chorégraphique, caméléon, épouse ces changements avec une belle fluidité, alternant ensembles amples et duos plus lyriques. On a retenu le magnétisme de Jasmine Cammarota, charismatique et sensuelle dans le rôle principal, véritable déesse sur scène. En face d’elle, Vito Pansini incarnait avec une justesse poignante un personnage un peu perdu, une sorte de noyé remonté des profondeurs pour délivrer un message. La pièce, bien que plus inégale que les chefs-d’œuvre du répertoire, a confirmé le savoir-faire de Gil Roman pour construire de beaux ensembles et mettre en valeur une compagnie de grande tenue, faisant surgir des moments de grâce pure, notamment lors des duos.
Après cette ouverture contemporaine, place à l’un des joyaux intemporels de Maurice Béjart. Créé en 1968, « Bhakti III » est bien plus qu’un simple pas de deux : c’est une méditation dansée sur la cosmogonie hindoue, un dialogue entre Shiva, troisième personne de la trinité hindoue, et son épouse Shakti, son double divin. D’emblée, on est saisi par la quintessence de l’art de Béjart : la fusion parfaite entre un vocabulaire classique rigoureux et un geste inspiré de la culture indienne. Le duo, millimétré, est un enchaînement de postures acrobatiques et d’équilibres périlleux qui défient l’entendement. La danseuse japonaise Mari Ohashi était somptueuse dans le rôle de Shakti, impressionnante de précision et de maîtrise. Son partenaire, Alessandro Cavallo, a apporté à Shiva la puissance et la présence scénique « béjartienne » qui transcendent la technique. Cette pièce, indémodable, a prouvé une fois de plus qu’elle reste un sommet de l’art chorégraphique, un classique des concours de danse que l’on ne se lasse pas d’admirer.
Après l’intensité mystique de « Bhakti III« , un duo extrait du ballet « Pyramide – El Nour » créé en 1990 à l’Opéra du Caire, a offert un moment de pur lyrisme et de sensualité. La pièce, d’une beauté toute orientale, est un appel à toutes les spiritualités, transcendant l’Islam pour toucher à l’universel. La chorégraphie, sur la musique de l’oudiste irakien Munir Bashir, est d’une grande fluidité, mettant en scène des portés virtuoses et des lignes d’une magnifique élégance. Le duo, exécuté sur pointes, est tout de sensualité. Valerija Frank a offert des équilibres gracieux et une interprétation lumineuse aux côtés de Julien Favreau. Ce dernier, danseur historique de la compagnie, a apporté à ce pas de deux une dimension d’expérience et de noblesse, rendant ce moment trop court mais absolument mémorable.
Avec « Dibouk« , le voyage spirituel s’est poursuivi, mais cette fois dans l’univers de la mystique juive. La pièce, créée en 1987, puise son inspiration dans la tradition de la Kabbale et la célèbre pièce de théâtre yiddish de Shalom An-ski, Le Dibbouk, qui raconte l’histoire d’un esprit errant s’attachant à un corps. Sur une musique juive orthodoxe, Dorian Browne, en jeune homme portant une kippa, et Kathleen Thielhelm, en longue robe blanche, incarnaient un couple uni de toute éternité. La chorégraphie, parfois anguleuse, reprend les figures traditionnelles de la danse juive : genoux levés à angle droit, torse penché. Le « Dibouk » n’est pas un démon malveillant, mais un esprit qui s’attache, qui rappelle un lien indéfectible. La pièce raconte comment les deux époux se transcendent par la Parole divine. Le duo, magique et sacré, était porté par l’innocence et la jeunesse des personnages, dans une exaltation mélancolique qui a profondément ému la salle.
Comment conclure une telle soirée ? Par un feu d’artifice, bien sûr ! « 7 Danses grecques » est ce qu’on appelle un « tube » du répertoire de Béjart, un ballet intemporel et inusable qui met le public en joie. Créée en 1983, la pièce est un hommage à la Grèce, mais Béjart prend soin de préciser qu’il a limité au maximum les emprunts folkloriques. Le chorégraphe a retravaillé la pièce avec une rigueur mathématique, comme une fugue de Bach, pour en faire un ballet limpide, lumineux et joyeux. Sur la musique irrésistible de Mikis Theodorakis, la pièce est une succession de tableaux où les ensembles de danseurs et de danseuses s’alternent et se répondent, entre solos et unissons parfaits. Oscar Eduardo Chacón, avec sa cascade de cheveux bouclés, était un soliste de rêve dans ce ballet, incarnant à la perfection l’âme du pâtre grec avec une beauté des lignes et une amplitude de saut remarquable. Les costumes, collant bouffant blanc pour les hommes, justaucorps noir pour les femmes, ajoutaient à la pureté du geste. On a retrouvé avec bonheur la générosité communicative de Béjart, cette danse qui célèbre la vie dans ce qu’elle a de plus simple et de plus beau. Ce final, exécuté avec une énergie vibrante par une compagnie au sommet de son art, a achevé de rendre cette soirée inoubliable.
Ce retour tant attendu s’est terminé en triomphe. La compagnie n’est pas simplement un gardien du temple, elle est un phare qui éclaire le chemin de la danse avec une passion contagieuse. Bravo à Gil Roman et à l’ensemble de cette troupe prodigieuse pour cette superbe soirée. Le Béjart Ballet Lausanne a prouvé qu’il demeure, plus que jamais, une flamme intemporelle qui continue d’illuminer le monde de la danse.
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CRITIQUE, danse. PARIS, Palais Garnier, le 4 janvier 2024. 5 PIECES de Maurice Béjart et Gil Roman par le Béjart Ballet Lausanne. Crédit photographique © Laurent Philippe








