jeudi 13 juin 2024

CRITIQUE, danse. PARIS, Palais Garnier, le 24 septembre 2023. M. MORIN / X. XIN / C. PITE. Ballet de l’Opéra National de Paris.

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Nous sommes au Palais Garnier pour un programme de danse contemporaine exclusivement féminin ! Au retour du surprenant ballet The Seasons’ Canon de Crystal Pite se joignent deux créations très fortement attendues : The Last Call de Marion Motin, chorégraphe venue du monde du hip-hop et de la pop, ainsi que Horizon de Xie Xin, première chorégraphe chinoise invitée à l’Opéra national de Paris. Une rentrée prometteuse du ballet !

 

Rentrée singulière, plaisirs partagés

 

Le programme originalement conçu par l’ancienne Directrice de la Danse, Aurélie Dupont, a le mérite de montrer, d’emblée, la diversité du répertoire du ballet de l’Opéra. Les trois œuvres font appel au corps de ballet, exclusivement ; les danseurs pour les deux créations ont été, comme d’habitude, sélectionnés par les chorégraphes. Leurs choix correspondent bien aux ambiances qu’elles souhaitent créer pour la somptueuse scène du Palais Garnier. Les langages chorégraphiques ne sont pas en opposition, mais on constate l’immense espace qui sépare les styles de Marion Motin et de Xie Xin, dans leurs débuts à la « Grande Boutique ». Ce n’est presque pas une distance spatiale, elle est aussi dimensionnelle en effet. Développons…

 

The Last Call est un ballet de 30 minutes pour 16 danseurs, sur une excellente conception musicale originale de Micka Luna. S’il n’est pas narratif, il n’est pas entièrement abstrait non plus. Marion Motin dit qu’elle aime proposer des univers avec une histoire, bien qu’on n’aille pas forcément la comprendre, l’histoire. Il y a deux personnages nommés, La mort interprété par Axel Ibot, tout de noir vêtu, et Le vivant d’Alexandre Boccara, en jeans et en marcel. Au tout début du ballet ce dernier vient sur une scène peu éclairée pour répondre l’appel d’une cabine téléphonique d’un autre temps, mais curieusement d’apparence futuriste en même temps. Il a forcément entendu quelque chose de bouleversant, ce qui lui inspire un mini-solo désespéré très expressif, voire expressionniste et torturé, superbement interprété. Nous ne savons pas si la suite est du théâtre dansé ou un enchaînement de mouvements, parfois, stylisés. Absolument tout est là pour marquer l’auditoire, et c’est franchement et fraîchement cohérent : les impressionnants décors de la chorégraphe, avec la scénographie de Camille Dugas ; les surprenantes lumières de Judith Leray (mi-futuriste, mi-rétro), les costumes d’Arthur Avellano (latex et cuirs, parfois fluo)… C’est une œuvre de grande allure (même si légèrement post-apocalyptique dans les bords), qui met en valeur les physiques des danseurs, avec une musique dont la pulsation constante et évolutive ne peut pas laisser indifférent. Voir nos danseurs préférés s’exprimer dans ce style d’influence urbaine et pop est en soi un spectacle qu’on voit peu, ça fait plaisir, mais c’est fugace. En tout cas par rapport à la danse. Les moments de groupe (presque la totalité) sont intéressants, plus par la maîtrise que par l’abandon, mais nous avons l’impression d’avoir assisté à un enchaînement de mouvements plus ou moins référentiels de la culture pop, un peu de Fosse, un peu de hip-hop, avec un travail des mains qu’on trouve curieux… Chorégraphié modestement, le ballet est néanmoins bien reçu par le public, quelque peu fasciné par la singularité étrangement familière de la création.

 

Deux salles, deux ambiances

 

Après un précipité un peu long en raison des différences techniques évidentes des productions vient la création de Xie XinHorizon, pour 9 danseurs, sur une musique originale de Sylvian Wang. Le sublime décor signé Hu Yanjun (avec les incroyables lumières de Gao Jie) est comme un tableau vivant vaporeux, illustrant des cascades de brume infinies et en constante transformation. Xie Xin nous dit que son esthétique « tend » vers l’abstraction, et que cette création parle de « soleil qui se lève, puis se couche, comme un sentiment circulaire ; les gens qui entrent dans nos vies, et puis qui s’en vont… ». Les costumes transparents et flottants de Li Kun participent à l’ambiance générale qui a, entre autres, ce mérite insolite d’être à la fois organique et onirique. La chorégraphie est une exploration constante des lignes, plus dans l’aspect d’une matière vivante et fluide que dans une quelconque pureté rigide. L’espace, qui ne change pas vraiment mais qui se transforme devant nos yeux, n’est plus du tout un plateau, et les danseurs, par la force de leur implication et de leurs talents, ne sont presque plus des danseurs. Et pourtant, ils y dansent ! Dans toute cette danse liquide et parfois délicate, des personnalités et des personnes se révèlent, en solo, en duo, en trio, en quatuor, tous ensemble ou non. Comme un songe d’un temps sans fin ni commencement. Dans cette création si spéciale à nos yeux, les danseurs dans leurs interprétations sont à la fois dans l’abandon et dans la rigueur. Takeru Coste campe un solo merveilleux où son corps en mouvement se confond avec la brume ; Marion Gautier de Charnacé est rayonnante et grave en même temps ; Nine Seropian brille d’un brio presque menaçant… Avec les 9 danseurs en mouvement constant, nous n’avons pas vu passer les 30 minutes du ballet ! Ces 9 personnes entrées sur scène discrètement maintenant s’en vont, mais non sans recevoir avant leur départ une avalanche de bravos et d’applaudissements !

 

Pour clore, le retour attendu de The Seasons’ Canon de Crystal Pite ! Peut-être une des nouvelles œuvres-phares contemporaines de l’Opéra, le ballet est tout aussi saisissant qu’il y a 7 ans ; avec son atmosphère étrange, un aspect tribal transfiguré, ces 54 costumes identiques, curieusement tâchés de turquoise, ces amibes et mille-pattes en mouvement, sur les célèbres Quatre Saisons de Vivaldi revisitées par le compositeur Max Richter. Logiquement, il n’y a plus le choc esthétique que nous avons eu à la création, mais il y a (et c’est encore mieux) de jolies mises en avant, voire des améliorations. Nous pensons à l’excellente interprétation de Laure-Adélaïde Boucaud et surtout et notamment à celle de Jack Gasztowtt, tellement virtuose.

Un programme contemporain pour tous les goûts au final, avec deux créations insolites qui méritent d’être vues et revues, pour différentes raisons. Un moment fort, stupéfiant !

 

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CRITIQUE, danse. PARIS, Palais Garnier, le 24 septembre 2023. M. MORIN / X. XIN / C. PITE. Ballet de l’Opéra National de Paris. A l’affiche du Palais Garnier, jusqu’au 12 octobre 2023. Photos (c) Julien Benhamou.

 

VIDEO : Extrait de « The Seasons’ Canon » de Crystal Pite par le Ballet de l’Opéra National de Paris.

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