À Montpellier, l’Opéra Comédie a vécu l’un de ces moments suspendus dont le monde de la danse a le secret. La création mondiale de Barbara, du bout des lèvres de Benjamin Millepied s’est avérée comme une renaissance. Loin de l’image figée de la dame en noir, le célèbre chorégraphe français a offert à Barbara une seconde vie, à la fois solaire, virevoltante et profondément humaine.
Benjamin Millepied, qui mûrissait ce projet depuis plus de dix ans, a expliqué vouloir « mettre beaucoup de joie dans cette pièce qui montre le bonheur de vivre, de s’aimer ». Et cette joie, elle éclate à chaque instant du spectacle. Loin de la mélancolie souvent associée à Barbara, le chorégraphe a choisi de célébrer la passion de vivre qui animait l’artiste, cette « passionnée de la vie » dont il a su capter l’essence la plus lumineuse. Et la grande réussite de ce spectacle tient à la manière dont Millepied a transformé les chansons de Barbara en matière chorégraphique. Il ne s’agit jamais d’illustration littérale, mais d’une véritable trans-substantiation : les mots et les mélodies deviennent le souffle même du mouvement. La valse, structure musicale omniprésente dans le répertoire de Barbara, devient le fil conducteur d’une fresque chorégraphique où les corps tournoient, se croisent et se cherchent avec une grâce infinie.
Vingt-quatre tableaux s’enchaînent ainsi comme les mouvements d’une symphonie amoureuse. Des classiques comme Göttingen, Gare de Lyon ou Parce que je t’aime voisinent avec des titres moins connus, chacun trouvant sa propre couleur dansée. Les pas de deux succèdent aux solos, les ensembles aux duos masculins, dans une variété de tons qui maintient l’attention et l’émotion en éveil constant. On passe de la tendresse à l’ivresse, de la nostalgie à la célébration, avec une fluidité qui n’exclut jamais la profondeur. La troupe réunie par Millepied est tout simplement magistrale : neuf danseurs et danseuses, portés par une énergie communicative, donnent corps à cette vision avec une générosité et une précision remarquables. Leurs mouvements, d’une légèreté surnaturelle, semblent parfois parler plus éloquemment que les paroles elles-mêmes.
Mais il est un moment qui restera gravé dans toutes les mémoires : l’apparition de Florence Clerc, danseuse étoile de 75 ans, qui n’était pas remontée sur scène depuis trente ans. Dans une robe longue grenat, légère et vaporeuse, elle incarne La Solitude avec une délicatesse bouleversante. Chaque geste, chaque regard porte le poids d’une vie entière dédiée à la danse. À ses côtés, les autres interprètes brillent d’un éclat tout aussi vif. Emma Spinosi dans Une petite cantate, Izabela Szylinska dans Je ne sais pas dire, David Freeland et Tom Guilbaud dans des duos d’une espièglerie réjouissante : chaque danseur apporte sa pierre à cet édifice chorégraphique avec une conviction et un talent qui forcent l’admiration.
La scénographie de Margaux Maeght et les lumières de Lucy Carter participent pleinement de la magie de l’instant. Un espace épuré, bordé de hauts voilages blancs derrière lesquels les danseurs apparaissent et disparaissent, crée un écrin immaculé où les corps semblent flotter dans une atmosphère suspendue. Les costumes de Gauchère, légers et colorés, tranchent délibérément avec l’image de la dame en noir, insufflant une énergie lumineuse et printanière à l’ensemble. C’est un travail d’une cohérence et d’une beauté plastique qui rehausse encore l’émotion du propos.
Ce qui frappe dans Barbara, du bout des lèvres, c’est la manière dont Millepied évite tous les pièges du biopic dansé. Pas de reconstitution, pas de narration linéaire, pas de pathos. Il s’agit plutôt d’une évocation poétique, d’une traversée de l’univers de Barbara par le prisme du mouvement. Les chansons ne racontent pas une vie ; elles deviennent des états d’âme, des climats émotionnels que les corps traduisent avec une justesse saisissante. Le chorégraphe a expliqué que Barbara « avait cette capacité à offrir une part de sa vulnérabilité à travers ses chansons, ses émotions. Elle n’était pourtant jamais mélodramatique ». Cette parole résume parfaitement l’esprit du spectacle : une œuvre qui touche à l’intime sans jamais sombrer dans le sentimentalisme, qui célèbre la vie dans ce qu’elle a de plus vibrant et de plus fragile.
Barbara, du bout des lèvres s’avère être un hommage qui transcende son sujet pour devenir une œuvre autonome, universelle. Millepied y fait jaillir une humanité à fleur de peau, fidèle à l’intensité de celle qui fut l’une des voix les plus bouleversantes du XXe siècle. En choisissant la joie plutôt que la mélancolie, la lumière plutôt que l’ombre, le chorégraphe nous offre un cadeau inestimable : une Barbara solaire, vivante, dansante. Et le public de l’Opéra Comédie, debout, bouleversé, a compris qu’il venait d’assister à la naissance d’un chef-d’œuvre.
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CRITIQUE, danse. MONTPELLIER, Opéra Comédie, le 23 avril 2026. « Barbara, du bout des lèvres » par Benjamin MILLEPIED. Crédit photographique © Maria-Helena Buckley





