Pour sa 30ᵉ édition, le Festival de Marseille a une nouvelle fois confirmé son statut de rendez-vous incontournable de la création chorégraphique contemporaine. Pendant trois semaines, la cité phocéenne vibre au rythme des danses venues du monde entier, investissant ses lieux les plus emblématiques avec une programmation résolument tournée vers l’avant-garde et la diversité des corps. C’est dans ce écrin de effervescence artistique que la compagnie belge Peeping Tom, dirigée par Franck Chartier et Gabriela Carrizo, a présenté – au Théâtre national de La Criée – sa nouvelle création, Chroniques, un spectacle qui a littéralement électrisé le public et laissera une empreinte indélébile dans cette édition anniversaire.
Chroniques nous plonge dans un univers aussi fascinant qu’inquiétant. La scène, conçue comme un paysage sulfureux et minéral, devient le théâtre d’une exploration vertigineuse de la condition humaine. Ce qui frappe d’emblée, c’est l’incroyable virtuosité des cinq interprètes masculins, dont les corps semblent défier les lois de la gravité et de l’anatomie. Leur langage gestuel, d’une précision chirurgicale, oscille entre transe primitive et contorsions surhumaines, créant un spectacle visuel d’une beauté presque douloureuse.
Ce qui fait la grandeur de Chroniques, c’est sa capacité à tisser une réflexion profonde sur notre humanité à travers un kaléidoscope d’images saisissantes. Les personnages, prisonniers d’un labyrinthe temporel où passé et présent s’entremêlent, semblent chercher désespérément à défier l’immortalité. On y croise des figures énigmatiques : moines coiffés d’étranges disques dorés, hommes en cottes de mailles médiévales, astronautes en combinaison, personnages de science-fiction égarés dans ce décor chaotique. Cette juxtaposition d’époques et de références iconographiques crée un sentiment d’étrangeté constante, comme si l’humanité tout entière se trouvait prise dans une boucle temporelle infernale, répétant inlassablement ses errances et sa violence.
La partition sonore de Raphaëlle Latini joue un rôle essentiel dans cette immersion. Tour à tour envoûtante, oppressante ou ironique, elle soutient et amplifie l’émotion des scènes les plus marquantes. On retiendra notamment cette irruption inattendue d’« I Can’t Stop Loving You » de Ray Charles au milieu du chaos, un moment de grâce étrange où la culture pop vient s’inviter dans ce cauchemar éveillé, ajoutant une couche de mélancolie et d’ironie à l’ensemble.
L’esthétique hyperréaliste chère à Peeping Tom atteint ici des sommets. La scénographie d’Amber Vandenhoeck, baignée dans une lumière crépusculaire signée Bram Geldhof, crée un espace mouvant et instable où les rochers s’effritent, où le sol semble respirer. La performance devient alors un combat acharné contre un environnement lui-même hostile, une lutte physique contre une matière qui résiste et se dérobe. Les danseurs ne dansent pas sur le décor ; ils l’affrontent, s’y heurtent, s’y enfoncent.
Chroniques n’est pas un spectacle qui se laisse apprivoiser facilement. Il dérange, interroge, et c’est précisément en cela qu’il est si puissant. Ce nouvel opus confirme le génie singulier de Peeping Tom, capable de transformer la scène en un miroir déformant de nos propres angoisses et de nos questionnements les plus profonds. Si vous avez la chance de voir cette pépite sur une scène près de chez vous, précipitez-vous : Chroniques est une expérience chorégraphique rare, une plongée vertigineuse dans les méandres de la mémoire humaine, dont on ressort ébranlé, mais infiniment enrichi.
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CRITIQUE, danse. 30ème FESTIVAL DE MARSEILLE, Théâtre national de La Criée, le 19 juin 2025. « Chroniques » par la Compagnie PEEPING TOM. Crédit photographique (c) Virginia Rota






