jeudi 22 février 2024

CRITIQUE, concerts. PARIS, Philharmonie (Cité de la musique) de Paris, 11ème Biennale de Quatuors à Cordes (du 12 au 21 janvier 2024).

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Victoria Okada
Victoria Okada
Musicologue de formation (Docteure à la Sorbonne), pianiste dans une vie antérieure, Victoria Okada collabore avec différents supports spécialisés dans la musique classique en France et au Japon, et notamment ClassiqueNews. Elle est également une traductrice recherchée (japonais-français / français-japonais) dans le secteur culturel, et en particulier dans les domaines de la musique classique et des beaux-arts.

La 11e édition de la Biennale de quatuors à cordes s’est tenue du 12 au 21 janvier 2024 à la Philharmonie de Paris où le festival a vu le jour en 2014. Cette année, plutôt que d’être dédié à un compositeur ou à une époque, la manifestation a mis à l’honneur le Kronos Quartet à l’occasion de ses 50 ans. Outre les deux concerts d’ouverture, les cinquante œuvres créées par les Américains dans le cadre de son projet ambitieux « Kronos Fifty for the Future » ont été intégralement présentées. Les jeunes instrumentistes y sont particulièrement sous les projecteurs, notamment en partenariat avec ProQuartet.

 

 

Le Kronos Quartet a ouvert la 11e Biennale de quatuors à cordes, le 12 janvier, avec une œuvre emblématique de la création au XXe siècle : Black Angels de George Crumb (1929-2022). Sous-titré Thirteen Images From the Dark Land, l’œuvre, composée et créée en 1970, a été conçue « comme une sorte de parabole sur notre époque troublée », précise le compositeur. De nombreux fragments ou « allusions symboliques » constituent une mosaïque de souvenirs du passé et du présent, avec notamment des réminiscences de Schubert (Quatuor « La Jeune fille et la mort ») et de Dies irae, presque inaudibles. L’utilisation de percussions (maracas, tam-tam, gong…) et de verres de cristal pour un effet d’harmonica de verre enrichit ces souvenirs, tandis que la voix (décomptes criés ou chuchotés en différentes langues) apporte une matière sonore brute. Sur des instruments amplifiés, les Kronos livrent leur conception de « Dieu contre Satan » qu’évoque Crumb, dans une interprétation de cette pièce qu’ils connaissent — c’est le cas de dire ! — sur le bout des doigts.

Lors du deuxième concert, on assiste d’abord à la projection d’un documentaire vidéo retraçant le parcours du Quatuor, avant d’assister à une succession de courtes pièces de 3 à 10 minutes, tout comme la deuxième partie du concert inaugural. Alors que dans Black Angels, ils se plaçaient de gauche à droite en regardant la scène -, David Harrington (violon 1), Paul Wiancko (violoncelle), Hank Dutt (alto) et John Sherb (violon 2) – reprennent la position conventionnelle (violons, alto, violoncelle) pour les autres pièces. Sur les dix-sept pièces qui figurent sur le programme des deux soirées, exceptés Black Angels et la vidéo, quatre sont données en création française, reflétant parfaitement la ligne conductrice des activités du Quatuor. À la fin de la première partie du concert du 13 janvier, les Kronos ont invité les jeunes Quatuors Agate et Magenta à se joindre à eux, pour jouer Quartet Satz de Philippe Glass. Chaque pupitre se retrouve donc avec trois instrumentistes, conférant une épaisseur inattendue à cette partition épurée. À la fin du même concert, Mariana Sadovska, chanteuse, multi-instrumentiste et compositrice ukrainienne installée à Cologne, entre sur scène pour interpréter sa composition Chelnobyl. The Harvest en création française, tout en jouant une sorte d’orgue portatif et en chantant des mélismes contemplatifs. À la fin du premier concert, les quatre musiciens ont joué, comme premier bis, Purple Haze de Jimi Hendrix, pour lequel les régisseurs du son ont pris visiblement (et audiblement) un malin plaisir à amplifier les instruments pour produire un effet de guitare électrique.

Le marathon « Kronos Fifty for the Future », les 13 et 14 janvier, a révélé la tendance de pointe dans ce genre depuis 2015. En effet, c’est en cette année-là que fut inauguré ce projet plus qu’ambitieux : commander à des compositeurs du monde entier l’écriture d’œuvres pour jeunes musiciens, offrir ainsi un large éventail de nouvelles techniques et idées d’interprétation à différents niveaux, grâce aux partitions, enregistrements, notes de programme et entretiens vidéo relatifs aux œuvres en libre accès sur Internet. Les cinquante œuvres ainsi nées ont donc été données cette année dans son intégralité par les Quatuors Magenta, Métamorphoses, Zaïde, Ragazze, Agate et Signum. On y trouve l’utilisation récurrente de percussions, de bandes-son et de divers objets en dehors d’instruments de musique pour certains côtés ludiques (mais pas seulement). La collaboration avec un maître de percussions indien Amrat Hussain avec le Quatuor Zaïde a été fortement remarquée.

Si, tout au long de cette 11ème édition, la musique du XXe et XXIe siècle était omniprésente, le concert de clôture autour du Quatuor Modigliani est revenu vers le Romantisme, avec l’Octuor de Mendelssohn et le premier Quatuor de Grieg. Mais le concert commence par Langsamer Satz de Webern, de facture encore très post-romantique. Le jeu des quartettistes est très expressif mais pas pour autant excessif. Dans l’Octuor, composé par un jeune homme de 16 ans, on assiste à une interprétation (avec le Quatuor Leonkoro) beaucoup plus mûre, qui semble parfois trop mature par rapport à la nature insouciante et fraîche des 1er et 4e mouvements. Le mouvement lent, très sonore, est marqué par un lyrisme bien mis en avant. Pour le Quatuor de Grieg, aux Modigliani et Leonkoro se sont joints les Quatuor Chaos et Barbican, et certains membres des Quatuors Hermès, Confluence, Akylone et Arod, ainsi que les contrebassistes Yann Dubost et Edouard Macarez. Cette version d’orchestre de chambre est, outre l’épaisseur du son qui multiplie la théâtralité, réjouissante pour les yeux : le balancement d’une quinzaine de musiciens jouant debout offre une belle chorégraphie naturelle, qui nous invite, par un autre biais, à la musique mêlant habilement des éléments classiques et folkloriques. À la fin du « Romanze », une corde du violon de Loïc Rio, du Quatuor Modigliani, rompt, laissant un précipité improvisé qui détend encore davantage l’atmosphère. Ainsi, le « Presto al saltarello » final est débordant d’énergie littéralement sautillante, montrant les musiciens de la famille du quatuor réunis et unis par leur passion pour cette formation vieille de 300 ans. Le bis, Plink, Plank, Plunk de Leroy Anderson fait éclater pleinement leur joie de jouer ensemble et de partager cette joie avec le public.

 

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CRITIQUE, concerts. PARIS, Philharmonie (Cité de la musique) de Paris, 11ème Biennale de Quatuors à Cordes (du 12 au 21 janvier 2024). Photos © Antoine Benoit-Godet/Cheeese.

 

VIDEO : le Kronos Quartet interprète « Testimony » de Charlton Singleton

 

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