dimanche 8 novembre 2026

CRITIQUE, opéra. TURIN, Teatro Regio, le 6 novembre 2026. LEONCAVALLO : La Bohème. A. Luongo, F. Dotto, M. Lippi, A. Goryachova… Francesco MICHELI / Andrea BATTISTONI

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Après Iris de Mascagni, le Festival Verismo du Teatro Regio de Turin poursuit son exploration fascinante des marges du répertoire avec une œuvre d’une grande rareté  : La Bohème de Ruggero Leoncavallo. Créée à la Fenice en 1897, un an après le chef-d’œuvre homonyme de Puccini, cette partition a longtemps été reléguée dans l’ombre du triomphe puccinien, au point de disparaître des scènes italiennes pendant plus d’un siècle. La redécouvrir dans la ville même où La Bohème de Puccini vit le jour en 1896, sous la baguette d’un Toscanini de vingt-huit ans, relève d’une idée réjouissante. Portée par une équipe artistique de haute qualité, cette Bohème alternative se révèle une expérience théâtrale d’une grande vitalité.

L’incontournable metteur en scène italien Francesco Micheli, qui signe cependant ses débuts au Teatro Regio, offre une lecture d’une intelligence et d’une inventivité constantes. Loin de chercher à rivaliser avec l’icône puccinienne, il embrasse pleinement la nature profonde de l’ouvrage de Leoncavallo : une fresque chorale, plus fidèle au roman de Murger, où la communauté des jeunes artistes — ces « Friends avant l’heure », selon la formule du metteur en scène lui-même — occupe le devant de la scène. La grande idée de cette production est de faire du temps le véritable protagoniste. Chaque acte est associé à une saison métaphorique de la vie, du printemps insouciant de la jeunesse à l’hiver glacial de la mort, sans que l’on change l’implantation scénique, mais en modifiant subtilement les éléments d’ameublement et les éclairages. Les symboles classiques de l’iconographie des vanités — fleurs fanées, sabliers — rappellent avec une élégance mélancolique que tout n’est que fugacité.

Le premier acte, volontairement traité sur le mode de la pochade, avec ses perruques fuchsia et ses mimiques outrancières, peut dérouter ; mais il constitue en réalité une préparation nécessaire à la puissance dramatique des deux derniers actes, où la direction d’acteurs devient d’une sobriété et d’une vérité bouleversantes. Le deuxième acte, construit autour d’une idée scénique d’un effet saisissant — que l’on se gardera de dévoiler —, emporte l’adhésion par sa cohérence dramaturgique et sa générosité spectaculaire. La scénographie de Davide Signorini, d’une simplicité assumée, délimite un espace essentiel que les costumes de Giada Masi et les lumières de Gianni Bertoli viennent tour à tour colorer et assombrir, au rythme des saisons de l’âme.

 

 

À la tête de l’Orchestre et du Chœur du Teatro Regio, Andrea Battistoni confirme qu’il est aujourd’hui l’un des plus fervents défenseurs du répertoire vériste. Sa direction allie une énergie communicative à une recherche constante de couleur et de subtilité. Loin de se contenter d’une lecture tonitruante, il met en valeur la richesse d’une partition que l’on découvre bien plus éclectique et raffinée que ne le laisse supposer la réputation de Leoncavallo, souvent réduit à son seul Pagliacci. Il sait faire ressortir les emprunts assumés — un peu de Wagner, un peu d’opérette, un peu de Rossini — comme autant d’objets trouvés jetés dans la partition avec une désinvolture savante. Surtout, il excelle à faire émerger, au détour d’une phrase, ces romans d’une facture raffinée, entre napolitain et français, qui portent indéniablement la signature du compositeur. La battue est tour à tour enlevée, dans les pages festives du premier acte, et profondément poignante dans le dénuement tragique du finale.

La distribution réunie pour cette production est entièrement composée d’artistes abordant pour la première fois leurs rôles respectifs, ce qui confère à la soirée une fraîcheur et une ferveur particulières. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’équipée vocale réunie par Matthieu Jouvin tient toutes ses promesses. Matteo Lippi est un Marcello d’une vaillance et d’une noblesse exemplaires. La particularité de cette Bohème est que le rôle du peintre est confié à un ténor, tandis que celui de Rodolfo revient à un baryton. Lippi assume cette inversion avec une autorité naturelle, déployant un timbre clair et un engagement dramatique qui font de son Marcello le véritable pivot émotionnel de l’ouvrage, notamment dans son face-à-face avec Musette. Alessandro Luongo, baryton au centre d’une carrière désormais bien établie, compose un Rodolfo convaincant. Sa voix, souple et charnue, épouse les contours d’une écriture qui, privée des sommets aigus du Rodolfo puccinien, privilégie la ligne de chant et la nuance. Il apporte au poète une mélancolie et une fragilité qui touchent juste, sans jamais forcer le trait.

 

 

Francesca Dotto incarne une Mimì délicate et lumineuse. Son soprano, d’une pureté cristalline, se déploie avec une aisance confondante dans une partie qui exige autant de tenue que de sensibilité. Loin des clichés de la « petite couturière » victimaire, elle dessine une jeune femme volontaire, dont la disparition finale, dans sa simplicité même, serre le cœur. Face à elle, la soprano russe Anna Goryachova est une Musette flamboyante et généreuse. Son mezzo-soprano, riche et bien projeté, donne à la courtisane au grand cœur une présence scénique irrésistible. Sa gouaille et sa sensualité font merveille dans les scènes de la bohème, et son duo avec Marcello est l’un des moments forts de la soirée.

La troupe est complétée avec un soin remarquable. Simone Del Savio campe un Schaunard drôle et truculent, tandis que Francesco Salvadori prête à Colline sa basse profonde et sa silhouette de philosophe mélancolique — un personnage que la mise en scène de Micheli érige, avec une intuition heureuse, en chansonnier intemporel, témoin du temps qui passe. Matteo Peirone compose un Barbemuche savoureux, et Manuela Custer défend avec conviction le rôle d’Eufemia, personnage que Leoncavallo ajoute à la galerie féminine et qui contribue à la richesse chorale de l’ouvrage. Et comment ne pas saluer la performance du Chœur du Teatro Regio, admirablement préparé par sa cheffe Gea Garatti Ansini. Particulièrement sollicité dans les deux premiers actes, où la partition de Leoncavallo fait la part belle à la dimension chorale et à la vie de bohème, la formation turinoise s’y montre superlative, alliant une précision musicale sans faille à une désinvolture scénique réjouissante, notamment au moment où elle investit la salle pendant l’acte II.

En exhumant cette Bohème oubliée avec autant de ferveur et de intelligence, le Teatro Regio offre au public turinois une soirée de théâtre totale, où la joie des commencements le dispute à la mélancolie des fins, et où la musique de Leoncavallo, enfin libérée du poids écrasant de la comparaison, révèle toute sa saveur singulière.

Une éclatante réussite !

 

 

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CRITIQUE, opéra. TURIN, Teatro Regio, le 5 novembre 2026. LEONCAVALLO : La Bohème. A. Luongo, F. Dotto, M. Lippi, A. Goryachova… Francesco MICHELI / Andrea BATTISTONI. Crédit photo (c) Daniele Ratti

 

 

 

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