Pour le premier opéra mis en scène de la Saison 2026-2027, le Théâtre des Champs Elysées a choisi Manon Lescaut de Giacomo Puccini qui signait avec cet ouvrage le premier succès de sa carrière de compositeur. 30 ans que ce chef-d’œuvre n’avait pas été donné à Paris en version scénique ! C’est dire l’intérêt certain, mais mesuré, qu’il suscite à tort. Ce retard traduit aussi le regard embarrassé porté sur un ouvrage, sans doute imparfait sur le plan dramatique, considéré même comme expérimental par certains.
Ce drame lyrique, tel que l’a nommé Puccini, comporte 4 actes. Il a été créé en 1893 et a contribué à la notoriété naissante du compositeur. L’ouvrage de Jules Massenet, “Manon”, sur le même sujet et antérieur de quelques années (1884), avait aiguisé la curiosité de Puccini et stimulé chez lui l’envie de se mesurer à ce chef-d’œuvre. Ce pourquoi Puccini a sollicité la collaboration de pas moins de 4 librettistes : Domenico Oliva, Giulio Ricordi, Luigi Illica et enfin Marco Praga pour venir à bout de l’adaptation du roman de l’Abbé Prévost, l’Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut (1731).
Adaptation plutôt fidèle du texte original, mais affectée de certaines invraisemblances et d’une discontinuité perceptible, surtout vers la fin de l’ouvrage. L’essentiel était ailleurs pour Puccini: faire d’abord parler son génie orchestral et démontrer qu’après le grand Verdi et à côté des confrères “véristes”, d’autres avaient toute leur place. Notamment, un compositeur qui a écouté Wagner, mais a su surtout se forger une identité propre. L’orchestre de Puccini est au centre du drame, il en est l’un des protagonistes. Avec notamment au cœur de l’opéra, avant l’Acte III, un Intermezzo symphonique, presque un acte en soi, mais purement instrumental.
La mise en scène, assurée par Oliver Mears, a pris le parti d’une sorte de dépouillement : un plateau nu, l’essentiel du décor étant constitué d’une sorte de table ronde. Sur cette table vont évoluer les élégantes d’Amiens, façon XVIIIème siècle à l’Acte I; puis plus tard, à l’Acte IV, elle fera office d’accessoire de bistrot. Dépouillement également dans les costumes, beaucoup de noir… à l’exception de la foule de l’Acte I, au sein de laquelle se noue le drame. Au début de chaque acte, devant le rideau, se joue une petite scène destinée à introduire le drame. Elle est centrée sur la chevelure de Manon et, plus tard, sur sa tonte, en tant que prostituée déportée en Amérique, au dernier acte. Le drame s’achève, non pas dans le désert de la Louisiane comme prévu dans le livret, mais dans un minable bar texan, Manon se dandinant ouvertement sur cette table, offerte aux regards des ivrognes égarés dans cet univers de déréliction. Si la mise en scène n’est pas d’une très grande inventivité, elle ne fait au moins pas obstacle à la musique et on lui en sait gré.
La soprano américaine Ailyn Pérez est Manon. Elle transmet bien l’ambiguïté du personnage : amoureuse de Des Grieux, étudiant désargenté, tout en étant sensible au luxe incarné par Géronte. Elle est sans cesse partagée entre ces deux attirances. Son timbre fait merveille même si on a observé au début de l’ouvrage un léger déficit de projection qui la rend un peu absente. Mais la voix s’épanouit et elle devient éblouissante au paroxysme de la tragédie : Sola, perduta, abbandonata…
Roberto Alagna est Des Grieux. Il endosse avec panache le rôle de l’amant désespéré. Sa voix a évolué, elle est sans doute plus fragile; mais peut-être pour cette raison, elle est aussi plus ronde, et plus émouvante. Retour gagnant pour un interprète heureux de venir triompher au Théâtre des Champs Elysées.
En l’absence du baryton Lionel Lhote, souffrant, le rôle de Lescaut, le frère de Manon, a été attribué, au pied levé, à l’ukrainien Iurii Samoilov. Il incarne bien ce personnage un peu ingrat, avec une certaine raideur, mais avec un rien d’humour. La basse italienne Nicola Ulivieri campe le rôle Géronte, le protecteur de Manon, tandis que le remarquable ténor Léo Vermot-Desroches se fait remarquer en Edmont, mais aussi en Maître de Ballet. Le Chœur Accentus est une des grandes et belles surprises de la soirée : il a parfaitement tenu son rôle, et s’est littéralement fondu dans le drame, avec des voix puissantes et justes.
Dirigé par le chef Lorenzo Passerini, attentif et visiblement passionné par cette partition qu’il connaît à la perfection, l’Orchestre National de France, pour une fois dans la fosse, s’est révélé amoureux du théâtre. On ne pouvait rêver mieux comme début de saison lyrique !
________________________________________
CRITIQUE, opéra. PARIS, Théâtre des Champs-Elysées, le 2 novembre 2026. PUCCINI : Manon Lescaut. A. Perez, R. Alagna, I. Samoilov, N. Ulivieri… Oliver Mears / Lorenzo Passerini. Crédit photographique (c) Vincent Pontet







