A quoi ressemble la vie d’une rose ? Ses rêves, ses aspirations… Celle que met en scène Schumann sait séduire, émouvoir, et même bouleverser… Au monde de l’enchantement pastoral et éternel, celui des elfes qui s’enivrent du miracle de la nature, (- aube printanière, nuées célestes… ), la Rose de ce soir préfère la passion terrestre, l’existence âpre et douloureuse d’une vie de femme.
L’intrigue du Pèlerinage de la rose / Der Rose Pilgerfahrt, semble datée, frappée d’un maniérisme affecté ; en réalité, il n’en est rien ; le texte [de Moritz Horn] évoque, suggère, enchaîne les tableaux sans temps mort ni dilution, – soit un condensé de thèmes des plus romantiques et précisément propres à l’esthétique Biedermeier, d’autant que la musique de Robert Schumann est l’une des plus inspirées, puisant en les fusionnant, aux sources croisées de l’opéra et du lied.
Si son oratorio précédent, le Paradis et la Péri, est plus dramatique et spectaculaire, Le Pèlerinage de la rose [1851] est un oratorio choral qui plonge plutôt dans l’âme de la rose, en fait jaillir la puissante activité psychique, éclaire chaque sentiment humain qui l’a fait devenir peu à peu humaine.
Son parcours est semé d’amour ; jalonné de rencontres et d’expériences qui enrichissent sa conscience humaine. Les multiples évocations amoureuses offertes à l’auditeur sont certainement en relation avec la conception personnelle du compositeur, son union si forte avec Clara [et leur famille nombreuse].
Épreuves et amours d’une Rose devenue femme
photo © Opéra de Rennes 2025
L’itinéraire de la Rose ne manque pas de piquants… Après avoir essuyé les sarcasmes d’une voisine revêche, elle se confronte d’emblée à l’expérience humaine la plus délicate : la mort à travers la mise en terre d’une jeune fille par le fossoyeur ; elle éprouve le déchirement du deuil, de la perte, la morsure de la mort et de la finitude.
Mais son cheminement est promis à lui révéler les délices de l’amour : l’amour quasi paternel du fossoyeur ; puis l’amour de parents aimants [deux solistes qui sortent alors du choeur], l’amour tendre du fils du meunier [Max] ; l’amour maternel enfin pour son enfant à la fin de sa quête. Comblée, reconnaissante, la rose expire mais comme l’indique le livret, sa mort n’est ni noire ni glaçante mais pareille à une « aurore ». Comme Berlioz qui dans sa Damnation de Faust, réserve à Marguerite son apothéose finale, Schumann fait de même et célèbre la métamorphose réussie de la Fleur devenue femme.
Lumineuse, riche d’espérance, la musique de Schumann berce et caresse du début à la fin ; l’attention du chef à la langue, aux nuances du verbe, à la caractérisation des séquences se bonifie en cours de soirée : lui répond parmi les solistes, le ténor Benoît Rameau, voix ductile et attentive aux sentiments du texte [il avait incarné un Monostatos très juste et vivant dans La Flûte enchantée sur le même plateau].
Voix sûre et puissante, au timbre cristallin, la soprano Jeanne Mendoche incarne la Rose avec la finesse, l’humilité, une tendresse qui comprend le parcours émotionnel en jeu, jusqu’à son ultime souffle, celui d’une mère aimante, d’une épouse comblée qui s’efface le temps venu, avec une sérénité admirable.
Parmi les séquences le plus réussies, le Chœur des elfes qui au démarrage, salue la Rose et l’accompagne vers sa destinée humaine ; le quatuor vocal chez le fossoyeur tendre et paternel ; le duo des fiancés quand la Rose rencontre le fils du meunier ; le Chœur des chasseurs surtout qui chantent l’amour protecteur de la forêt [les voix masculines du Chœur Mélisme(s) y sont particulièrement convaincantes] ; enfin le très beau solo de l’héroïne qui, pleine de gratitude et comblée, célèbre le bonheur d’une existence terrestre accomplie.
Saluons le superbe travail des deux chœurs : le choeur de chambre Mélisme(s), en résidence à l’Opéra de Rennes, et la Maîtrise de Bretagne, sur une partition dont la langue allemande et l’esthétique du lied, renforcent les multiples défis. On connaît le raffinement de la partition orchestrale : ce romantisme naturaliste et pastoral qui inspire le compositeur capable de paysages sonores d’une rare puissance poétique autant que suggestive. Ces partitions sont des modèles d’orchestration que ses 4 symphonies illustrent aussi idéalement.
La version chambriste avec piano seul [excellente Colette Diard au clavier] qui met en avant ainsi le texte, est légitime : c’est la forme conçue à l’origine par Schumann en 1851. Elle permet de suivre d’autant mieux le drame du livret et la construction musicale qu’en déduit le compositeur. Le spectacle est d’autant plus complet qu’il propose en simultané au chant, l’apport des dessins projetés d’Emma Bertin… Paysages, personnages et situations sont comme la musique schumanienne, plus suggérés que décrits. Le trait est sûr et les couleurs, toujours évocatoires.
L’engagement des interprètes porte ses fruits. Le tact et les nuances que sait transmettre le chef Gildas Pungier, réalisent une immersion fluide et captivante dans l’une des dernières œuvres de Schumann, l’une de ses plus personnelles, deux ans avant de sombrer définitivement. Saluons l’audace réussie de l’Opéra de Rennes : en affichant une partition aussi redoutable que méconnue, le Théâtre expose avec raisons, les qualités et l’engagement des interprètes réunis sur le plateau.
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CRITIQUE, concert. RENNES, Opéra, le 3 décembre 2025. ROBERT SCHUMANN : Le Pèlerinage de la rose. Jeanne Mendoche, Benoît Rameau, Damien Pass, Chœur Mélisme(s), Maîtrise de Bretagne, Colette Diard [piano], Gildas Pungier, direction – Photo © classiquenews
LIRE aussi notre présentation annonce du Pèlerinage de la rose à l’Opéra de Rennes : https://www.classiquenews.com/opera-de-rennes-robert-schumann-le-pelerinage-de-la-rose-2-3-dec-2025-choeur-melismes-gildas-pungier-direction/
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