Il existe des nuits où la musique cesse d’être une simple succession de notes pour devenir une expérience viscérale, un dialogue tendu entre l’ombre et la lumière. La soirée du 20 février dernier, à l’Opéra Nice Côte d’Azur, fut l’une de celles-ci. Sous la baguette incisive et survoltée de son « chef honoraire« , le Niçois Lionel Bringuier, l’Orchestre Philharmonique de Nice a offert, aux côtés de la soliste ukrainienne Diana Tischenko, un diptyque russe d’une intensité rare, qui s’est achevé par un triomphe mérité, devant un public aussi captivé qu’enthousiaste.
Le programme, aussi exigeant que captivant, mettait en regard deux géants du XXe siècle soviétique. Dans la première partie, le Concerto pour violon en ré mineur d’Aram Khatchaturian (1940) déploie un langage sensoriel et immédiat. Loin des tourments introspectifs de son ami Chostakovitch, Khatchaturian se nourrit du folklore arménien pour offrir une œuvre d’une vitalité débordante, un feu d’artifice de couleurs orientales, de rythmes obsédants et de mélodies généreuses où le violon soliste, tantôt chantant, tantôt virtuose, doit briller de son propre éclat. La jeune violoniste ukrainienne Diana Tischenko a littéralement électrisé la salle. Son entrée, fière et déterminée, annonçait une artiste habitée, et ce fut en effet une démonstration éblouissante de maîtrise. Dans les fulgurances du premier mouvement, son jeu, d’une précision diabolique et d’un son rond et chaleureux, a dévoré l’espace avec une fureur contenue. Mais c’est dans l’Andante sostenuto que sa grâce s’est véritablement manifestée : son violon a chanté une mélodie d’une nostalgie déchirante, d’une pureté presque suspendue hors du temps, portée par les bois de l’orchestre avec une tendresse infinie. Le final, pris à un tempo endiablé, fut un tourbillon de joie et de virtuosité, conclu par une ovation interminable. La complicité avec Lionel Bringuier était totale, chaque regard échangé, chaque respiration commune attestait d’une unité d’esprit rare.
Puis vint le séisme. Composée en 1937, en plein terreur stalinienne, la Cinquième Symphonie de Dmitri Chostakovitch est un monument d’ambivalence. Sous-titrée par le compositeur « La réponse d’un artiste soviétique à une critique juste », elle est en réalité un champ de bataille psychologique d’une puissance foudroyante. Depuis le vertige martial et implacable du premier mouvement jusqu’à l’ironie grotesque du second, en passant par le largo bouleversant, l’une des pages les plus déchirantes et désolées de tout le répertoire symphonique, jusqu’à l’apothéose finale, ambiguë et assourdissante, l’œuvre est un fascinant labyrinthe émotionnel.
Et l’Orchestre Philharmonique de Nice a relevé le défi que constitue toute exécution de ce monument symphonique, avec une autorité qui force le respect. D’un geste aussi brillant que subtil, Lionel Bringuier a offert une lecture magistrale de la sublime partition de Chostakovitch, refusant les effets faciles pour plonger au cœur des abysses de la partition. Dès l’attaque du premier mouvement, il a sculpté un son d’une clarté tranchante, faisant émerger du chaos initial le thème célèbre, martelé avec une netteté implacable. Le deuxième mouvement, avec ses rythmes de valse désaxée, fut un pur moment de grâce ironique, où la clarinette et les cordes se sont livrées à une danse macabre d’une élégance vénéneuse. Mais le sommet de cette interprétation fut, sans aucun doute, le Largo. Bringuier a su instaurer un silence assourdissant, une tension intérieure palpable. Les cordes graves, d’une profondeur somptueuse, ont déployé leur lamentation funèbre, soutenues par une harpe cristalline et des pizzicati d’une délicatesse infinie. Ce fut un moment d’une émotion nue, presque insoutenable, où l’horreur et la beauté ne faisaient qu’un. Le final, explosif, ne fut pas joué comme une simple marche triomphale. Bringuier en a souligné la mécanique implacable, sa frénésie presque hystérique, laissant planer le doute sur la nature de cette joie forcée. L’accord final, d’une puissance tellurique, a libéré la salle de son souffle.
Ce fut un triomphe, et le mot n’est pas exagéré. Le public, venu en masse (la soirée affichait complet), a longuement acclamé un Orchestre Philharmonique de Nice dans l’un de ses grands soirs, dirigé par un chef dont l’intelligence et la passion font, sans aucun doute, des merveilles à la tête de la formation niçoise. Une soirée qui restera gravée dans la mémoire des mélomanes niçois !
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CRITIQUE, concert. NICE, Théâtre de l’Opéra, le 22 février 2026. KHATCHATURIAN / CHOSTAKOVITCH. Diana Tishchenko (violon), Orchestre Philharmonique de Nice, Lionel BRINGUIER (direction). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu





