En 2 CD événements édité par Deutsche Grammophon, la violoncelliste Camille Thomas offre une intégrale des œuvres pour violoncelle de Philip Glass. Au programme, les 2 Concertos, – le 2ème intégré dans la continuité des 11 séquences qui forment la Suite orchestrale « Naqoyqatsi », mais aussi plusieurs transcriptions pour violoncelle de pièces hypnotiques, au souffle cinématographique, originellement écrites pour le piano. L’ensemble du cycle reçoit la validation du compositeur lui-même. Pour ses 90 ans en janvier 2027, Philip Glass ne pouvait mieux être mis à l’honneur et célébré avec finesse et engagement.
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Photos : Camille Thomas © Michèle Bloch-Stuckens
CLASSIQUENEWS : D’un premier regard, qu’est ce qui vous séduit et vous inspire dans l’écriture de Philip Glass ?
Camille Thomas : Tout a découlé de plusieurs chocs et découvertes. Au commencement, c’était il y a une dizaine d’années je découvrais la musique de Philip Glass à travers son Concerto n°1 pour violon dans l’interprétation de Gidon Kraemer, avec le Berliner Philharmoniker sous la direction de Christoph Von Dohnanyi. Cela a été un choc. Je ne connaissais en réalité que sa musique pour piano et pour le cinéma : écouter ce Concerto pour violon m’a révélé tout autre chose ; il y a bien sûr ce caractère hypnotique, mais j’y ai découvert une couleur charnelle, lyrique, passionnée et aussi orchestrale que j’ignorais, d’autant plus saisissante sous l’archet de Gidon Kraemer qui est un artiste que j’ admire depuis toujours.
Ensuite, il y a environ 5 ans, j’ai enregistré pour mon programme « Voice of hope (2020)», 2 pièces de Philip Glass (extraite de la Suite « Naqoyqatsi »). A la suite de cet album, Philip Glass m’a écrit sur Twitter ; il m’a indiqué l’existence de ses deux Concertos pour violoncelle que je me suis empressée de découvrir et jouer. Les deux pièces sont géniales ; elles sont toutes deux présentes dans le double coffret.
Le Concerto n°1 est plutôt classique, en 3 mouvements ; Il est dédié à la violoncelliste Wendy Sutter qui était alors l’épouse de Philip Glass. Il est très expressif et exploite toute la palette de l’instrument ; il développe volontiers ce caractère charnel et même rugissant, en particulier dans le premier mouvement (avec l’accord de do dans le grave qui fait ronronner l’instrument). Le 2ème mouvement est plus lyrique. C’était un défi de réussir à trouver le ton juste, d’autant plus que je viens de l’école romantique, de l’école française de violoncelle ; à 18 ans, je rejoignais Berlin pour y suivre les leçons de mon professeur russe, cultivant ce feu expressif… à l’inverse, l’écriture de Philip Glass appelle le retrait et l’épure afin d’exprimer et de révéler toute la magie de la structure ; l’interprète comprend dès lors la subtilité des changements harmoniques qui produisent des rayons de soleil, jouent avec le silence, dévoilent des nuances insoupçonnées ; il faut faire confiance à la structure. Sur le plan technique, cela m’a beaucoup appris.
Le Concerto n°2 paraît ici dans ma propre version. L’histoire de ce Concerto est particulière. Philip Glass a d’abord composé une Suite pour la musique du film « Naqoyqatsi » (2002), créé par Yo Yo Ma et qui relève davantage d’une symphonie concertante que d’un Concerto pour le violoncelle. Puis le Cincinnati Symphony Orchestra a commandé au compositeur un 2è Concerto pour violoncelle (2013) : Philip Glass a alors sélectionné 3 pièces de cette Suite originelle pour concevoir les 3 mouvements de son nouveau Concerto. J’ai choisi de jouer les 11 pièces de la Suite « Naqoyqatsi » dans la succession originale, qui comprend les 3 mouvements de son Concerto n°2. Je souhaitais conserver la structure de la suite dans sa puissance initiale : c’est une œuvre très forte qui débute par des battements de cœur ; le sujet en est philosophique et suit les thèmes développés par le film qui est en réalité le dernier volet d’une trilogie. Le film parle d’un monde où la technologie, la mondialisation et les images ont progressivement remplacé le rapport direct à la nature et aux autres, jusqu’à faire de la compétition, de la vitesse et de la violence, une sorte de mode de vie. Sujet d’une actualité saisissante…
CLASSIQUENEWS : Vous avez pu parler et échanger avec Philip Glass ? Quels points avez vous travaillés avec lui ? Quels conseils ou suggestions vous a-t-il donné.es ?
De tous mes échanges avec lui, quand je lui demandais si je pouvais transcrire telle ou telle pièce pour le violoncelle, sa réponse a été toujours limpide et lumineuse : « Yes, always yes ». Philip souhaite que sa musique soit jouée partout, sans limite. Il va souffler en janvier 2027 ses 90 ans : je pense qu’il souhaite avant tout que sa musique lui survive. Dans le double album, il en découle les 4 Études, ainsi transposées pour le violoncelle solo, les 7 ou 8 violoncelles additionnels ou l’orchestre. J’en suis très heureuse, d’autant que Philip Glass s’est immédiatement interrogé sur la cohérence de chaque transcription … qu’il a aussitôt saluée.
CLASSIQUENEWS : Dans l’approche et l’interprétation des pièces du double album, y a t il des éléments que vous avez découverts, lesquels? Votre regard, votre compréhension ont-ils évolué encours de processus ?
Oui, d’autant plus que le processus a été long : il y a eu 3 sessions d’enregistrements dont celle avec l’Orchestre pour les 2 concertos, et celle avec les 8 violoncellistes pour les Études. Au moment d’enregistrer les Concertos avec le Brussels Philharmonic, la difficulté de trouver le juste équilibre, la juste balance, entre un jeu engagé et une mise à distance, s’est imposée. Comme nous l’avons évoqué précédemment, il faut ajuster, trouver les nuances infimes qui laissent parler la musique, qui laisse la structure opérer et se déployer d’elle même. Ne pas trop exprimer ni jouer de façon robotique ; un faux pas et c’est tout le château de cartes qui s’écroule.
De même, enregistrer les Études dans la continuité des Concertos avec les violoncellistes bruxellois s’est avéré impossible, faute de temps. J’ai alors sollicité l’aide de mon professeur à Weimar, Wolfgang Emanuel Schmidt ; avec les élèves de sa classe de violoncelle, – parmi lesquels les futurs grands violoncellistes de la prochaine génération, nous avons ainsi enregistré les Études en 2 jours à Berlin. J’en garde un souvenir extraordinaire. Cela a été un travail collectif mémorable ; par exemple, dans l’Étude n°2 (pour violoncelle solo et 8 violoncelles), il fallait exprimer le jeu originel au piano, et en particulier les effets de pédale dans les basses… Avec la complicité du chef Oscar Jockel qui dirige le Brussels Philharmonic et qui est aussi compositeur, notre arrangement joue de la superposition des voix des violoncelles ; l’effet produit ne dénature pas le caractère de la pièce originale. Cela éclaire les possibilités expérimentales que permet l’écriture de Philip Glass. Tout cela est extrêmement enrichissant pour l’interprète.
CLASSIQUENEWS : Comment avez vous choisi les pièces de cet album ? Pour quel sens ou résultat global ?
Le point de départ de toute cette aventure demeurent les 2 Concertos pour violoncelle. Il
s’agit de réaliser un coffret hommage à Philipp Glass, d’autant plus opportun pour ses 90 ans. Je rêve que les deux Concertos soient adoptés par tous les violoncellistes et joués en concert au même titre que les autres « piliers » du répertoire. Je suis très heureuse d’avoir ajouté les transcriptions des Études qui enrichissent encore le répertoire du violoncelle. J’ai aussi choisi la « Symphony for Eight » : c’est un clin d’œil auquel je tiens ; Glass l’a composé en hommage à son apprentissage auprès de Nadia Boulanger à Paris. La partition, en particulier son 3è mouvement illustre tout à fait l’encouragement de Nadia à ses élèves : « Faites des œuvres du passé, les ferments de votre propre langage » ; ses élèves devaient composer chaque jour un contrepoint dans l’esprit de Bach : c’est exactement ce que nous écoutons dans ce 3ème mouvement. La pièce illustre aussi le lien entre Philip Glass et la France.
Évidemment je souhaitais aussi souligner la place du cinéma ; paraissent naturellement la musique de « The Hours », ainsi que celle pour « The Truman Show » : j’ai choisi l’air « Truman sleeps » (ici pour violoncelle et piano). J’ai découvert le film de 1998 quand j’avais 20 ans ; avec le recul, Philip Glass se révèle visionnaire, bien avant les réseaux sociaux et la télé réalité, il s’agissait déjà de dénoncer l’iniquité d’un dispositif qui met à nu le quotidien d’un homme qui n’a plus de vie propre, dont le dévoilement et l’exposition au monde entier est un mensonge ; le moment où il dort justement, – « Truman sleeps », est le seul instant de vérité que la musique a su capter.
CLASSIQUENEWS : Comment s’inscrit ce nouveau album par rapport aux autres et à ce stade de votre travail artistique ?
Il poursuit directement mon album dédié à Chopin (« Chopin Project », 2023). Il s’agit du même processus : célébrer le génie d’un compositeur pianiste en partant de ses pièces pour piano et lui rendre hommage en transcrivant plusieurs de ses œuvres pour le violoncelle… et tenter d’éclairer différemment sa musique grâce au chant propre au violoncelle.
CLASSIQUENEWS : Une anecdote ou un souvenir lié à l’enregistrement de l’album, que vous souhaitez partager ?
Il s’agit du dernier jour des 3 sessions d’enregistrement à Berlin. L’agent de Philip Glass m’informe que Philip est à Paris le soir même pour assister à la représentation de son opéra « Satyagraha » au Palais Garnier, première représentation d’un opéra de sa main, à l’affiche de l’Opéra national de Paris ; c’était en avril dernier. J’ai pris l’avion pour le rejoindre dans sa loge. J’étais alors totalement immergée dans son écriture : j’ai reçu toute la puissance de la musique de « Satyagraha », dans son foisonnement de détails, ses nuances, sa subtilité chirurgicale. Cela a été une confirmation du bien fondé de mon engagement pour cette musique. Ce moment vécu aux cotés du compositeur demeure inoubliable.
Propos recueillis en septembre 2026
Photos : Camille Thomas © Michèle Bloch-Stuckens
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