Dans le cadre de la saison foisonnante de Marseille Concerts, la “Soirée Dvorak” aura tenu toutes ses promesses. Pendant près de deux heures sans entracte – une gageure relevée avec un bonheur constant – le public, captivé, a voyagé des forêts de Bohême aux plaines d’Amérique, guidé par la parole aussi savante que facétieuse d’Olivier Bellamy (directeur artistique de l’institution phocéenne).
Dès son entrée en scène, le maître de cérémonie a posé le ton : une érudition joyeuse, jamais pesante, truffée d’anecdotes piquantes. Son humour contagieux transforme chaque présentation en petit récit, et l’on rit autant que l’on apprend. Un pédagogue rare, qui n’a pas son pareil pour faire aimer la musique sans jamais la trahir…
La soirée s’ouvre sur un choix audacieux et magnifique : l’air « Going Home », célèbre mélodie empruntée au mouvement lent de la 9e Symphonie « du Nouveau Monde ». Dès les premières notes, la soprano ukrainienne Inna Kalugina – remplaçant au pied levé Cristina Pasaroiu – ensorcelle la salle. Sa voix, d’une beauté ronde et profonde, semble venir de très loin, traverser l’Atlantique et les souvenirs d’enfance. Ce morceau, donné en bis à l’issue du concert après deux heures de bonheur, reviendra comme une boucle nostalgique, un chant de l’exil apaisé.
Autour d’elle, le Quatuor Mala Strana – Cyprien Brod (premier violon, d’une autorité tendre), Charlotte Chahuneau (second violon, précision ciselée), Issey Nadaud (alto au timbre chaleureux) et Caroline Sypniewski (violoncelle chantant) – et le pianiste Sélim Mazari forment un ensemble homogène, respirant, habité par l’esprit slave. Le programme alterne les pages célèbres du compositeur tchèque. L’extrait du Quatuor pour piano et cordes op. 87 révèle la complicité de Mazari avec les archets : dialogue vif, contrastes saisissants. Le Trio « Dumky » op. 90 fait danser l’élégie et pleurer la furiant, tandis que le Trio op. 65 (des extraits à chaque fois) déploie une noirceur presque brahmsienne, superbement maîtrisée. Plus célèbre encore, le Quatuor à cordes n°12 “Américain” sonne frais et pentatonique. Puis viennent trois Danses slaves : deux dans la version pour quatuor (entraînantes, rythmées comme un kolo de fête), et une troisième… au piano à quatre mains ! Surprise : Caroline Sypniewski quitte son violoncelle pour rejoindre Sélim Mazari au clavier. La voici aussi douée, vive et malicieuse au piano qu’émouvante à l’archet. Un moment de grâce, de complicité partagée, qui déclenche des bravi spontanés.
Mais le sommet de la soirée, incontestablement, ce sont les deux airs extraits du célébrissime ouvrage lyrique qu’est Rusalka. Inna Kalugina est une révélation. Sa voix – un soprano lyrique d’une maturité rare pour son âge – possède une palette infinie : ronde et soyeuse dans le médium, elle s’évapore en aigus cristallins, sans stridence, portée par un legato d’une noblesse désarmante. Dans le célèbre air “Měsíčku na nebi hlubokém” (“Chanson à la lune”), son timbre devient littéralement lunaire : chaque phrase est un pinceau de douleur et d’espoir mêlés, un chant d’eau et de nuit. Le silence, à la fin, est absolu, presque religieux, avant que n’éclate un tonnerre d’applaudissements.
Avant de conclure, le mouvement lent (Adagio ma non troppo) du Concerto pour violoncelle op. 104, sublimé par Caroline Sypniewski. L’archet creuse des graves palpitants, le chant monte, se brise, espère. Ce n’est pas la virtuosité démonstrative mais l’incarnation même du pathétique slave, portée par le piano frémissant de Sélim Mazari. En pleine simplicité, c’est un des plus beaux moments de la soirée. Ce 27 avril, au Théâtre national de La Criée, le public marseillais a été conquis et heureux, pleinement, profondément.
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CRITIQUE, concert. MARSEILLE, Théâtre national de la Criée, le 27 avril 2026. Quatuor Mala Strana, Inna Kalugina (chant), Olivier Bellamy (narration), Sélim Mazari (piano). crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu





