Joshua Weilerstein, directeur musical de l’Orchestre National de Lille affirme désormais des qualités manifestes qui enrichissent indiscutablement les atouts déjà nombreux de la phalange lilloise. Le programme de ce soir éclaire un peu plus son goût pour le défrichement et les équilibres subtiles que structurent une battue précise, et une énergie canalisée, experte à engendrer les nuances les plus ciselées.
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Photos © crédit Ugo Ponte ONL
Le perfectionnisme dans son cas s’accorde à la recherche finale d’un son remarquablement expressif et d’une délectable élégance. Ce geste fin et audacieux avait déjà fondé la réussite de la production inoubliable des 7 péchés capitaux, cabaret lyrique à l’affiche du Casino Barrière en juillet dernier. LIRE notre critique des 7 péchés capitaux de Kurt Weill par Bella Adamova, Jess Gardolin…l’Orchestre national de Lille et Joshua Weilerstein : https://www.classiquenews.com/critique-opera-kurt-weill-les-7-peches-capitaux-bella-adamova-jess-gardolin-orchestre-national-de-lille-joshua-weilerstein-direction-sandra-preciado-mise-en-espace/
Pour preuve, en début de programme, la très rare Petite Suite de Germaine Tailleferre qui en 1967 compose un triptyque finement conçu où, dans un jeu de timbres rendus transparents, jaillissent des alliages réellement enivrants comme dans la Sicilienne centrale, suspendue, irréelle, grâce aux pizz des cordes… La vitalité lumineuse des musiciens, la direction millimétrée du chef éclairent le raffinement d’une partition efficace, et qui comme toutes les œuvres de ce soir, saisit par son activité suggestive.
Le Ravel diamantin, ciselé, jazzy, mécaniste
de Joshua Weilerstein et l’Orchestre National de Lille
Charles Berling, récitant et Joshua Weilerstein (ANTAR de Rimsky-Korsakov) © Ugo Ponte / ONL
Le concert célèbre à juste titre Ravel, pour l’année de ses 150 ans. C’est d’abord la suave et si tendre Pavane pour une Infante défunte, qui déroule son tapis instrumental et dans un tel tempo ralenti, suspendu, une rondeur caressante dans le sillon de l’enchanteur… Fauré ; Joshua Weilerstein souligne ainsi subtilement combien Maurice Ravel qui a suivi la classe de composition de Gabriel Fauré, a saisi les plus infimes préceptes de son maître.
Au cœur du concert anniversaire, le Concerto en sol, … sa claque jazzy, sa caresse ineffable entre nostalgie et rêverie du mouvement central… Tout cela est magistralement servi par le chef, les instrumentistes à la fête, d’autant plus expressifs et sensibles, que leur répond un complice attendu, au charisme fameux, Nikolaï Luganski, tout en motricité nerveuse et expressivité percussive, et d’une netteté qui elle aussi, détaille tout en finesse, avec au bout de chaque doigt un feu ardent qui enflamme chaque nuance. La virtuosité joue la carte jubilatoire de la suprême poésie et l’Adagio assai, de fait, d’un parfait apaisement contemplatif, prodigue ses moissons de plénitude heureuse.
Il faudrait au diapason de la lecture à la fois, ample, aérée, analytique qu’en déduit le chef, tout un exposé développé pour exprimer les qualités expressives et si poétiques d’Antar de Rimsky-Korsakov, d’autant plus dans l’orchestration somptueuse de… Ravel justement. La finesse sensible du compositeur français exacerbe en réalité la puissance suggestive de la trame musicale imaginée par son confrère russe : comme il l’a fait des Tableaux d’une exposition de Moussorgski, Ravel tel un sorcier magicien, choisit les timbres, les associe, réinjecte à la partition son flux expressif, des couleurs inouïes, une poétique raffinée qui produit dans la texture sonore ainsi enrichie [mais jamais épaissie], ses splendides trouvailles musicales. L’Orchestre National de Lille invite pour s’immerger dans la légende d’Antar, le comédien Charles Berling, narrateur de grand luxe qui lisant le texte épique d’Amin Maalouf, éclaire l’héroïsme lyrique et tendre de la fable : ainsi dans un désert qui recèle bien des trésors, surgit l’épopée de l’esclave bientôt affranchi par son père, et qui devient outre un guerrier fameux, le poète amoureux (de la belle Abla) ; c’est un superbe livre d’images et de paysages dont la riche partition exprime la diversité des climats, l’ineffable noblesse. Les connaisseurs y retrouvent l’esprit et les vertiges sensuels de Sheherazade, l’autre poème symphonique majeur de Rimsky-Korsakov (1888). Pour servir une fresque aussi contrastée et caractérisée, les instrumentistes lillois suivent pas à pas les indications du chef, visiblement très inspiré dans la réalisation d’une œuvre encore (trop) rare au concert.
Enfin c’est le Boléro d’une puissance irrépressible et davantage encore, peu à peu rayonnant par sa parfaite métrique mécanique… un aspect manifeste ce soir d’autant plus légitime que Ravel comme le développe légitimement un livre récemment publié [« La muse méconnue de Ravel », distingué par notre CLIC de classiquenews : https://www.classiquenews.com/livre-evenement-annonce-alexis-brodsky-jerome-duval-hamel-la-muse-meconnue-de-maurice-ravel-actes-sud/, a été sa vie durant notablement fasciné par les mécaniques de tous genres, et surtout le chant des usines, les bruits industriels… leur imperturbable régularité hypnotique, leur répétition cadentielle qui rythme et jalonne les cadences…
Tout en revenant aux fondamentaux, en particulier la notion de crescendo strictement appliquée, dès le début, dans des pianissimi feutrés, qui semblent surgis de l’ombre. De plus en plus fiévreux, l’Orchestre détaille et expose chaque timbre sélectionné par le compositeur : flûte, clarinette, basson, cor anglais, hautbois, …. La ciselure qui se produit enfle progressivement jusqu’à l’intervention des cordes à leur complet, produisant en vagues successives, le grand déferlement enivré qui tout en répétant jusqu’à l’obsession les 2 mélodies qui s’aimantent, porte jusqu’à l’extase finale. A force d’accentuation presque sèche et nette, la sonorité sonne péremptoire et même d’une détermination… martiale.
Ce parti à la fois esthétiquement cohérent et d’une grande audace, s’avère captivant. L’urgence et l’intensité de plus en plus éruptivse produisent in fine la transe explosive, une déflagration sauvage qui accordée à la subtilité de la palette instrumentale, permet l’exclamation ultime, à la fois explosion et jubilation. Convaincants, enchanteurs… l’Orchestre National de Lille et Joshua Weilerstein méritent le triomphe qui leur est réservé à l’issue du programme.
Programme repris à Paris, ce soir (TCE, 20h), puis Valenciennes (Le Phénix, ven 17 oct, 20h), et Amiens (sam 18 oct, Maison de la culture, 18h30)
Infos sur le site de l’Orchestre National de Lille : https://onlille.com/choisir-un-concert/categories/les-150-ans-de-maurice-ravel
présentation
LIRE aussi notre présentation du programme 150 ANS DE MAURICE RAVEL : https://www.classiquenews.com/orchestre-national-de-lille-les-150-ans-de-maurice-ravel-les-14-15-17-18-oct-2025-concerto-pour-piano-en-sol-nikolai-luganski-bolero-joshua-weilerstein-direction/
L’Orchestre National de Lille célèbre avec raison les 150 ans de la naissance de Maurice Ravel (né à Ciboure, dans les Basses-Pyrénées, le 7 mars 1875). Outre les pièces bien connues et souvent jouées en concert (à juste titre) dont le Concerto pour piano en sol, Pavane pour une Infante défunte, évidemment Boléro (1928), le programme défendu par les musiciens lillois met en avant surtout, une partition méconnue pourtant splendide, confirmant le génie du Ravel orchestrateur : son arrangement en 1910 de la pièce orientaliste « Antar » (1868), du compositeur russe Nikolaï Rimski-Korsakov (éminente figure du Groupe des 5).
diffusion
Concert diffusé le 1er novembre à 20h sur Radio Classique
Photos © crédit Ugo Ponte ONL
Joshua Weilerstein et Nikolai Luganski © Ugo Ponte / ONL
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