CRITIQUE, concert. BAYREUTH (Bavière), Théâtre des Margraves, le 8 juin 2024. «  Baroque à Bayreuth » : CPE Bach, Rameau, Haydn, Mozart. Orchestre des Pays de Savoie, Bruno Procopio (direction)

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Fabuleux Bruno Procopio dont le sens du rythme, l’esprit des nuances et une connaissance idéale des inflexions requises stimulent les instrumentistes de l’Orchestre des Pays de Savoie. Osez jouer en un même programme les classiques viennois (Haydn et Mozart), et les derniers baroques [mais les plus éblouissants tels Carl Philip Emmanuel Bach et l’illustre Jean-Philippe Rameau], relève de l’exploit.

 

La vitalité, le caractère, la flexibilité virtuose qu’exige chaque compositeur, est un défi que peu d’orchestres modernes décident de relever ; pourtant au-delà de la prouesse affichée, c’est tout l’Orchestre qui apprend de nouveaux réflexes et une compréhension technique et expressive qui les font indubitablement progresser. Contre l’esprit routinier qui plombe nombre de phalanges françaises, voilà une expérience qui le fait même imploser. 

Après des sessions de répétitions acharnés [à Annecy où les instrumentistes ont leur salle habituelle], la magie du concert, le feu des musiciens exposés dans la salle produisent de somptueuses réussites : ce soir en est une, d’autant plus dans le prestigieux… Théâtre des Margraves à Bayreuth, joyau architectural du plein XVIIIème, édifié entre 1744 et 1748 (soit précisément l’époque où Rameau, alors compositeur officiel de la Cour de Louis XV à Versailles, est au sommet de sa gloire !). 

Le Théâtre bavarois qui a conservé de façon exceptionnelle, son état d’origine, comme c’est le cas de Drotningholm ou de l’Opéra Royal de Versailles, offre une acoustique sèche mais superbement détaillée, soit un écrin idéal pour ce programme intitulé « Baroque à Bayreuth ». 

Jouer Rameau paraît d’autant plus pertinent que le plus grand compositeur français du XVIII ème fait figure d’exception dans un lieu marqué par l’influence italienne [toute l’esthétique et le plan de la salle sont conçus par Bibiena] ; où on lui préfère ordinairement et presque exclusivement  les auteurs germaniques [Haendel, Gluck,…]. 

Quelle opportunité de [re] découvrir alors les Pièces de clavecin en concert de Rameau, ce dans une version méconnue [en Sextuor] qui éprouvent au delà de leur zone de confort habituel, tous les instrumentistes de l’Orchestre. 

Le concert en Bavière élargit encore la zone d’activité de l’Orchestre des Pays de Savoie déjà fortement établi dans l’arc alpin, entre France, Suisse, Italie, et qui rayonne ici d’un éclat régénéré jusqu’à Bayreuth (Bavière) dont il souligne aux côtés de l’ancrage wagnérien, l’histoire et le très riche patrimoine des Lumières [commanditaire du Théâtre, la Margrave Wilhelmine, sœur du fameux Frédéric de Prusse – dit « Le grand »-, était musicienne, librettiste, amie de Voltaire]. 

Vertiges baroques à Bayreuth…
Sous la direction éruptive, élégante de Bruno Procopio,
L’Orchestre des Pays de Savoie exporte sa flamme jusqu’en Bavière

 

Baroque à Bayreuth © classiquenews 2024

 

C’est cet esprit brillant et profond qui se réalise ce soir, meilleur accomplissement qui fusionne virtuosité et sentiment, en cela révélateur d’une période où les esthétiques se succèdent dans une effervescence féconde : baroque des Lumières, préclassicisme, classicisme… En concordance avec le raffinement des lieux, c’est la haute tenue de l’orchestre, une élasticité heureuse et synchrone que le maestro recherche, capte et stimule.

D’entrée les extraits du ballet  « Les Petits Riens » de Mozart affirment la plénitude et la cohésion sonore de l’Orchestre qui pour ce programme ne compte que les cordes ;  l’enchaînement des 7 pièces révèle l’agilité des violons I, des altos, la réponse des violoncelles et de la contrebasse (en un soutien aussi solide que flexible).

Admirable, la réactivité des instrumentistes aux indications du chef qui dirige du clavecin, avec à la clé, regards et sourires incitatifs, indications par les épaules, et tout le buste ; en cela idéalement soutenu par la superbe implication du premier violon, Emma Gibout. L’instrumentiste transmet à tout l’orchestre énergie et précision ; le collectif recherche constamment cette respiration fédératrice, d’un seul tenant, à la fois naturelle et finement articulée, faisant jaillir le chant tendre, nostalgique, ou facétieux, sur un tapis d’instruments qui tricotent à plein régime.

Plus abouti encore, le Carl Philipp Emmanuel Bach (Symphonie n°1) déploie rythmique et harmonique constamment  changeantes, qui surprennent et emportent ; les cordes suractives apportent une élasticité précise et nerveuse ; le style « emfindsampkeit » y éblouit par son intensité, sa flamme … où rayonne l’esprit du jeu entre les violons I et les violoncelles qui font jeu égal entre énergie, expressivité, rebonds. 

L’œuvre trouve un écho évident dans le « Divertimento » de Mozart [Allegro] qui semble reprendre l’esprit de syncope, la finesse des contrastes, toute la construction marquée par la surprise et même l’urgence. 

Pièce maîtresse et concentré de difficultés à vaincre (articulation, choix des accents, tenue d’archet,…), les 7 séquences des Concerts de Rameau : la recherche de couleur [malgré l’unicité des cordes], l’élan de la danse, l’audace rythmique, la construction polyphonique complexe, le chant d’une volupté saisissante, entre langueur et nostalgie, triomphent ici ; ils trouvent en Bruno Procopio, un guide idéal, connaisseur dans les moindres détails du génie Ramélien ; cet équilibre esthétique, produit d’une compréhension organique du matériau, convainc particulièrement dans l’enchaînement de La Forqueray puis de La CupisLa Poule qui achève le cycle, dans ses accents pointés frénétiques, sa carrure surexpressive, finit d’exposer tous les pupitres dans un dialogue alternatif où l’évocation de suggestive à parodique, devient joute belliqueuse… impérieuse surenchère. L’équilibre sonore, le principe du dialogue (énoncés, réponses) dévoilent là encore l’insolente flexibilité des musiciens qu’électrise la richesse poétique de la partition.

Pièce ultime de la seconde partie, après le Divertimento de Haydn (où se déploie à nouveau en liberté, le jeu des équilibres entre les pupitres), le « Divertimento » KV138 de Mozart fait surgir une toute autre couleur complémentaire, emblématique du génie mozartien : cette gravité évanescente et une profondeur (Andante) que les instrumentistes sous l’impulsion constante du chef, nourrissent et cisèlent avec un tact naturel. Les musiciens quittent la scène sous des applaudissement nourris, après avoir joué en « bonus » de fin, la pièce d’un auteur brésilien dont les rythmes et les mélodies qui s’entrechoquent et se stimulent, forment un écho tout en sensualité et désinvolture, aux pièces précédentes, elles aussi furieusement dansantes, signées de l’inégalable Rameau. 

Au terme de sa saison 23 / 24, ainsi magnifiquement jalonnée, à l’aube de sa prochaine [2024-2205] qui marque ses 40 ans, l’Orchestre des Pays de Savoie affirme un dynamisme exemplaire, où l’exigence s’associe à la prise de risque. Ce concert Baroque à Bayreuth indiquerait-il une évolution décisive dans le travail de la phalange savoyarde ?

Entre exploration assumée et défis relevés, l’Orchestre des Pays de Savoie qui intègre la pratique historiquement informée, de surcroît en se frottant aux compositeurs les plus redoutables, promet dans les mois qui viennent de nouveaux accomplissements. A n’en pas douter, il sera plus à son aise encore en juillet prochain, lors de la reprise de ce même programme (la Sinfonia n°4 de Michel Corette remplacera la Symphonie n°1 de CPE Bach), à Valloire (72) le 22 juillet 2024 (« Visions Bucoliques » : https://orchestrepayssavoie.com/concert/visions-bucoliques/ ). A suivre.

LIRE aussi notre ANNONCE du concert événement « BAROQUE A BAYREUTH » par l’Orchestre des Pays de Savoie (Bruno Procopio, direction), le 8 juin 2024 : https://www.classiquenews.com/bayreuth-baviere-orchestre-des-pays-de-savoie-bruno-procopio-le-8-juin-2024-cpe-bachsymphonie-n1-rameau-concerts-en-sextuor-mozart-les-petits-riens/#:~:text=BAYREUTH%20(Bavi%C3%A8re).-,Orchestre%20des%20Pays%20de%20Savoie%2C%20Bruno%20Procopio%2C%20le%208%20juin,MOZART%20(Les%20Petits%20Riens)%E2%80%A6

 

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CRITIQUE, concert. BAYREUTH (Bavière), Théâtre des Margraves, le 8 juin 2024. «  Baroque à Bayreuth » : CPE Bach, Rameau, Haydn, Mozart. Orchestre des Pays de Savoie, Bruno Procopio (direction)

 

BAYREUTH (Bavière). Orchestre des Pays de Savoie, Bruno Procopio, le 8 juin 2024. CPE BACH(Symphonie n°1), RAMEAU (Concerts en Sextuor), MOZART (Les Petits Riens)… 

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