mercredi 17 avril 2024

CRITIQUE CD événement. MOZART : Requiem. Redmond, Lei, Walser… Le Concert des Nations, Jordi Savall (1 CD Alia Vox, mai 2022)

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En juillet 1791, le comte Franz Walsegg commande à Mozart un Requiem pour les funérailles de sa jeune épouse, décédée, Anna, emportée en février précédent. Le comte à peine trentenaire (28 ans), commande aussi un monument funéraire simultanément au sculpteur Johann Martin Fischer pour 3000 florins ! Mozart qui vient de représenter La Clémence de Titus à Prague (le 6 sept), tout occupé à son dernier opéra, La Flûte enchantée (bientôt créée à Vienne fin sept 1791), accepte la commande pour… 225 florins (!).

Sur le métier, en particulier une fugue qui devait achever le Lacrimosa, Mozart s’éteint dans la nuit du 4 au 5 déc 1791. A sa mort, 95% du Requiem sont achevés, jusqu’à l’Offertorium (Domine Jesu et Hostias) dont sont précisées les voix, la basse continue et partie de l’orchestration. Le service funèbre du 10 déc utilise tout le métériau du Requiem grâce au paiement de Shikaneder, le librettiste de La Flûte. Pour livrer au comte Walsegg, la partition complète du Requiem et toucher les 123 florins restant dûs, la veuve de Mozart, Constance demande à Freystädler, Eybler, enfin Süsmayer de terminer l’œuvre sur la base des indications laissées par Wolfgang mourant. Süsmayer remit à la veuve le manuscrit achevé ainsi fin février 1792. Walsegg paya. Puis Constance vendit la partition qui fut créée en public en janvier 1793 à Vienne, grâce au soutien du Baron van Swieten (futur librettiste de la Création de Haydn). Constance organisa ensuite plusieurs autres créations, à Leipzig (avril 1796), puis Paris le 21 déc 1804 (dirigé par Cherubini et en présence de la veuve Mozart).

Jordi Savall offre une lecture droite, sans fioriture, à l’allant imperturbable ; tout file, simple et recueilli, avec un travail sur l’acuité rythmique (Tuba mirum puis Rex tremendae), l’articulation pointée du texte (du meilleur effet dans le Lacrymosa lequel n’est donc pas le dernier épisode couché sur le papier par Mozart)… Au souffle du Lacrymosa, sa peine profonde et majestueuse, succèdent l’agitation presque panique du Domine Jesu, première arche de l’Offertorium ; surtout le dramatisme collectif, chevauchée éperdue, elle aussi d’un haut tragique de la dernière section de l’Hostias.
La gravitas de la partition ressort avec un relief très dramatique, s’appuyant sur les bois graves (cor de basset, basson, trompette, trombone), sculptant cette couleur « maçonnique », à la fois très profonde, voire lugubre et fantastique, et d’une lumière noire si dramatique et franche. Savall sait aussi souligner la parenté de Mozart à Haendel ; on y détecte avec justesse ce que doit Wolfgang à l’auteur du Messie : la fugue du Kyrie doit beaucoup entre autres à l’anthem funèbre de Haendel pour la Reine Caroline (1727).

L’articulation engagée du chœur, le profil individualisé du quatuor des solistes, la direction, sobre et claire de Savall réalisent in fine une lecture souple et sincère du Requiem, sans les emphases habituelles. De sorte qu’il sert dans un respect estimable ce caractère « pathétique » souhaité par Mozart, à la fois direct et juste. Il y est question de la douleur (Recordare), de la puissance divine (Dies Irae, puis Rex tremendae) mais aussi d’une prière strictement humaine, qui interpelle et invite à l’espérance dans la lumière (l’énergie tendre du Benedictus). L’œuvre y éblouit par sa grande tension autant spirituelle qu’universelle. Mozart franc-maçon produit une partition parmi les plus bouleversantes de la musique chrétienne liturgique. Cette conscience est la marque des plus grands génies ; elle est ici idéalement élucidée. Contrairement au visuel de couverture, iconographie si romantisée (Mozart sur son lit d’agonie occupé par le Requiem : peinture de William James Graf de 1854), Jordi Savall semble revenir aux sources primitives du Requiem, sommet musical qui malgré son sujet, porte au plus haut, les valeurs fraternelles des Lumières, en cette année 1791.

 

 

 

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CRITIQUE CD événement. MOZART : Requiem. Jordi Savall (1 CD Alia Vox – enregistré à Cardona, / Catalogne, Espagne, en mai 2022. CLIC de CLASSIQUENEWS été 2023 –  Plus d’infos sur le site de l’éditeur Alia Vox : https://www.alia-vox.com/fr/catalogue/mozart-requiem-jordi-savall/

 

 

Vidéo teaser :
https://www.youtube.com/watch?v=aZMoqIewZrY

 

 

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