mercredi, mai 31, 2023

CRITIQUE CD événement. L’ENHARMONIQUE. RAMEAU / Constance Luzzati, harpe (1 cd Paraty)

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Rameau soigne ses auditeurs ; il prévient quant à la modernité de son écriture et rythmique et harmonique en particulier dans les précautions rédigées pour l’écoute de L’Enharmonique (ici, ultime pièce des Nouvelles Suites de pièces de 1728 et qui donne le titre de l’album) : l’oreille nouvelle pourra s’accommoder de ses audaces d’écriture pour peu que l’interprète « attendrisse le toucher », « suspende de plus en plus les coulez »…  Utile précaution de la part d’un auteur parmi les plus inattendus et surprenants du XVIIIè. 

Virtuose et maîtresse de toutes les nuances expressives d’un Rameau expérimental, Constance Luzzati relève les défis lancés, précisés par le Dijonais ; la harpiste zélée, audacieuse, trouve le vocabulaire gestuel et la pratique correspondant aux effets recherchés par Rameau à son clavecin : L’Enharmonique à la harpe ne perd aucun de ses effets saisissants ; ailleurs les batteries si spécifiques dans Les Cyclopes où la main gauche passant au dessus de la droite, alternent en liberté notes graves et notes aiguës / basses et dessus, gagnent même un voile sonore inédit.

A l’époque de Rameau, la harpe à pédales (adoptée par Marie-Antoinette, la « reine harpiste ») n’existe pas encore. Le jeu de Constance Luzzati est donc d’abord, un défi organologique et instrumental. Comme d’Anglebert transcrit au clavecin l’orchestre de Lully, ou Balbastre, Rameau à l’orgue, notre harpiste moderne renouvelle le principe pour Rameau, depuis son instrument propre…

Il ne s’agit pas ici de transposer note par note d’un instrument à l’autre (cela serait trop facile). Constance Luzzati doit négocier aussi avec la résonance longue que produisent les notes pincées à la harpe : comment restituer le raffinement harmonique créé par le clavecin… comment transcrire et traduire, sans trahir ?

Évitant (avec raison et justesse) l’écueil de la stricte littéralité, d’un instrument à l’autre, Constance Luzzati opte pour la poétisation sonore qu’offre l’esthétique de la harpe (ainsi le foudre d’Esculape dans Les Cyclopes déjà cités, se pare d’une douceur toute « pastorale » : comme s’il était l’emblème des « pâtres » plus que des forgerons… miraculeuse sublimation, heureuse transposition qui soulignent en réalité l’infini poétique du narratif ramélien. Expérience identique à celle des plus grands pianistes quand ils jouent Rameau ou Bach sur des Bechstein ou des Steinway ou Paulello (et son très grand piano unique au monde)… 

 

Le Rameau réinventé 
de la harpiste Constance Luzzati

Transcrire , n’est pas trahir
… mais poétiser !

 

En réalisant elle-même le mode opératoire de transcriptions recréatives, Constance Luzzati ne fait pas qu’enrichir le répertoire de son instrument moderne ; l’interprète-compositrice-arrangeuse maîtrise une approche nouvelle qui régénère notre perception et notre compréhension de Rameau ; la harpiste nous permet de plonger au cœur de la matrice musicale, relisant / révélant différemment la force évocatrice de certains passages harmoniques, soulignant l’étrange séduction mélodique de l’écriture, ses charges rythmiques, son ornementation fulgurante, essentiellement dramatique… 

Toute la conception éclaire ce en quoi à travers les titres imagés d’un Rameau autant théoricien que poète, l’écriture dépasse son prétexte narratif ou descriptif et s’interroge sur le développement et le cadre formel pur. De La poule aux Soupirs, toute la palette sonore de Rameau, sa recherche et son travail se dévoilent et comme revivifiés par la vibrante harpe. 

Et pour conclure, cette occurrence en guise de synthèse : « Rameau à la harpe ne sonne ni comme de la harpe ni comme du clavecin, mais comme un Rameau non encore entendu, et c’est tant mieux ». Le génie pur se mesure dans l’infini des démarches interprétatives qui jamais n’en épuise l’originelle beauté. La harpe audacieuse, créative de Constance Luzzati s’impose d’elle-même. Une nouvelle pierre idéalement convaincante dans le jardin de l’éditeur Paraty qui bâtit ainsi une manière de panthéon ramélien inédit, pertinent : après ses albums précédents dont un excellent Rameau / Handel par Zaïs (2014)… : https://www.classiquenews.com/cd-rameau-handel-concertos-pour-orgue-pieces-pour-clavecin-zais-paul-goussot-paraty-2013/

 

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CRITIQUE CD événement. L’ENHARMONIQUE. RAMEAU / Constance Luzzati, harpe – 1 cd Paraty, enregistré à Royaumont en déc 2021 – Note : 5 / 5 – CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2023

 

VIDÉO
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RAMEAU : le rappel des oiseaux (transcription de l’air intégral) / Constance Luzzati / Pièces de clavecin (1724) – enregistré en déc 2021

 

 

 

 

 

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