Compte rendu, opéra. Parme. Teatro Regio, le 10 octobre 2014. Verdi : La forza del destino, opéra en quatre actes sur un livret de Francesco Maria Piave et Antonio Ghislanzoni. Virginia Tola, Donna Leonora; Luca Salsi, Don Carlo di Vargas; Roberto Aronica, Don Alvaro… Filarmonica Arturo Toscanini, coro del Teatro Regio di Parma; Jader Begnamini. Stefano Poda, mise en scène, décors, costumes, chorégraphies et lumières

Vague verdienne en juin 2014Une fois passées les réjouissances du bicentenaire Giuseppe Verdi (1813-1901), l’année dernière, le festival consacré à l’enfant du pays revient à des « proportions » plus modestes. Ainsi l’édition 2014 commence le jour anniversaire de la naissance du compositeur, c’est-à-dire le 10 octobre; et c’est La forza del destino qui ouvre une série d’une trentaines de concerts dont dix représentations d’opéras (5 pour La forza del destino au Teatro Regio de Parme et 5 pour La Traviata au Teatro Verdi de Bussetto). Pour ce premier opéra, c’est une distribution presque exclusivement parmesane qui a été convoquée. Avec une distribution d’un niveau si élevé on peut regretter que Stefano Poda, en charge de la mise en scène ait décidé de prendre en charge aussi les costumes, les décors, les chorégraphies et même les lumières.

La Forza del destino ouvre le festival Verdi … en demi teintes

Au vu du nombre de morts qui s’alignent à mesure que la soirée avance, La forza del destino porte plutôt bien son nom. Dans un tel contexte, Stefano Poda aurait pu se contenter de transporter son public dans une Italie intemporelle. Que nenni, il assombrit son propos à l’excès (décors noirs ou gris antracite, costumes noirs (exceptées Preziosilla qui porte un manteau rouge et Leonora toute de blanc vêtue après son entrée au couvent d’Hornacuelos), lumières très (trop ?) tamisées saufs à quelques rares moments, notamment la scène de l’auberge et celle du campement militaire qui suit le duel. Ajoutons à cela des ballets sans âme aux mouvements mécaniques, des entrées et des sorties d’une lenteur exaspérante pendant toute la soirée et des mimes incompréhensibles; des choeurs arrivant et sortant en rang d’oignons … Du coup nous avons la désagréable impression de voir une mise en scène brouillonne et peu convaincante. Seul le quatrième acte, le dernier, laisse enfin entrer un peu de vie ( nous avons droit, enfin, à une très belle scène d’entrée lorsque Fra’ Melitone, remplaçant Don Alvaro devenu frère Raffaele après son duel avorté avec Don Carlo di Vargas, est censé faire acte de charité sous la surveillence de Guardiano à la fois critique et bienveillant) dans un maelström de fer et de sang.

Fort heureusement, le nombre de satisfactions du côté de la distribution ne manque pas ; il nous permet d’oublier une mise en scène brouillonne et trop sombre (chose dont les artistes eux mêmes parlaient prudemment). Virginia Tola effectue une très belle prise de rôle; sa Leonora est une jeune fille amoureuse et tourmentée, déjà pleine de remords vis à vis de son père. Et lorsque survient le drame, la malédiction de son père achève de la faire sombrer dans la honte et le regret. Roberto Aronica, que nous avions salué lors de l’édition 2013, revient en 2014 et campe un Alvaro de très belle tenue. La voix est ferme, ronde, chaleureuse, la tessiture large et les aigus percutants. Le ténor fait passer son personnage par des sentiments divers et contradictoires passant plusieurs fois de l’espoir le plus fou au désespoir le plus sombre en quelques secondes donnant ainsi un Alvaro touchant. Le Don Carlo de Luca Salsi est fou de rage et obnubilé par la vengeance qu’il compte tirer d’Alvaro et de Leonora. Si l’air d’entrée est laborieux, – souffrant il a été remplacé pour la générale-, il a quelques problèmes encore quelques scories d’un rhume tenace et a quelques défaillances de justesse lors de la première. Il se re-cadre cependant rapidement et donne au final une très belle interprétation d’un rôle intense et complexe. Pour incarner il Padre Guardiano, c’est Michele Pertusi qui s’y colle; la basse parmesane ajoute à l’occasion de cette série, une prise de rôle inattendue. Pertusi fait de Guardiano un prêtre attentif et plein de compassion d’autant, ainsi qu’il le dit lui même, le père supérieur est un “grand pêcheur et un homme tourmenté” et d’ajouter aussitôt : “comme nous le sommes tous un peu”. Excellent comédien, Pertusi fait montre d’une autorité naturelle qui colle parfaitement au personnage et même si les graves sont parfois peu audibles, Michele Pertusi prend le rôle à son compte, en le montrant sous un jour humain et attachant plutôt que comme un religieux inflexible. Le Fra’ Melitone de Roberto de Candia est virulent, peu enclin à la charité et d’une foi bornée; et les défauts du frère, décuplés par De Candia en deviennent comiques tant il tend le bâton pour se faire battre. Nous regrettons d’ailleurs que Poda ait oublié “de surfer” sur cette vague, ayant largement matière à travailler avec ce comique malgré lui; vocalement De Candia n’a rien à envier à ses partenaires tant il maitrise son instrument dont il use parfaitement. Chiara Amaru campe une Preziosilla flamboyante. La jeune mezzo soprano palermitaine s’empare du rôle de la bohémienne avec gourmandise et malgré une mise en scène peu accommodante, elle brûle les planches; vocalement Amaru monte dans les aigus et descend dans les graves avec facilité couvrant sans peine la large tessiture d’un rôle peu évident. Andrea Giovannini est un Trabucco roublard et sans scrupules face aux soldats mais prudent face à un Carlo inquisiteur recherchant obstinément sa soeur. Saluons les très belles performances des comprimari et du choeur, parfaitement préparé par son nouveau chef Salvo Sgro, – Martino Faggiani étant parti à Bruxelles.

Dans la fosse, la Filarmonica Arturo Toscanini est dirigée par Jader Begnamini. Nous avions eu, lors de l’édition 2013, l’occasion de saluer le talent du jeune chef; il réédite  cette année ses très belles performances en dirigeant d’une main ferme et avec une maîtrise digne des plus grands. Sa lecture du chef d’oeuvre de Verdi est vive, dynamique, sans temps mort; et si la battue est parfois très inhabituelle, elle reste précise et efficace puisque l’orchestre suit son jeune chef avec une précision millimétrée.

Nonobstant une mise en scène obscure, pas dynamique pour deux sous et quelque peu brouillonne,  saluons une distribution cohérente et efficace à commencer par Virginia Tola et Michele Pertusi qui réussissent parfaitement leurs prises de rôles respectives. A noter également la parfaite performance de la Filarmonica Arturo Toscanini et de Jader Bignamini qui impulse un dynamisme et une vitalité bienvenus.

Parme. Teatro Regio, le 10 octobre 2014. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La forza del destino, opéra en quatre actes sur un livret de Francesco Maria Piave et Antonio Ghislanzoni. Simon Lim, il marchese di Calatrava; Virginia Tola, Donna Leonora, sa fille; Luca Salsi, Don Carlo di Vargas, son fils; Roberto Aronica, Don Alvaro; Chiara Amaru, Préziosilla; Michele Pertusi, Padre Guardiano; Roberto de Candia, Fra’ Melitone; Andrea Giovannini, Trabucco; Raffaella Lupinacci, Curra, femme de chambre de Léonora; Daniele Cusari, un alcade; Gianluca Monti, un chirurgien. Filarmonica Arturo Toscanini, coro del Teatro Regio di Parma; Jader Begnamini. Stefano Poda, mise en scène, décors, costumes, chorégraphies et lumières.

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