Compte rendu, critique, concert. Tours. Grand Théâtre, le 16 septembre 2016. Récital Annick Massis, soprano. Benjamin Pionnier, direction musicale.    

Retrouver la soprano française Annick Massis, c’est, au fil du temps, comme retrouver une amie dont la présence chaleureuse et régulière rythme nos escapades lyriques et qu’on est toujours heureux de revoir. C’est avec elle que le chef d’orchestre Benjamin Pionnier a choisi d’ouvrir son mandat à la tête de l’Opéra de Tours, et c’est à cette occasion qu’il dirige pour la première fois l’orchestre de la maison. Pari réussi, à en juger par l’accueil enthousiaste des spectateurs venus nombreux pour ce premier concert de la saison 16-17. L’orchestre répond idéalement à son nouveau directeur et fait valoir tout au long de la soirée la qualité de ses pupitres, notamment dans l’Intermezzo de Manon Lescaut et dans l’Ouverture de Semiramide, Benjamin Pionnier dirigeant ses troupes avec une énergie visible et sachant en faire briller les couleurs en évitant tout excès.

La soprano française Annick Massis a donné un récital mémorable à l’Opéra de Tours

Feu d’artifice lyrique en ouverture de la saison tourangelle

massis annick tours opera concert 16 septembre 2016A l’écoute des premiers accords ouvrant la Sinfonia de la Norma bellinienne, on craint pour l’équilibre acoustique de la soirée, tant les musiciens réunis sur la scène emplissent jusqu’à saturation l’espace finalement assez réduit du théâtre tourangeau. Mais dès morceau suivant, la balance sonore se fait entre voix et orchestre, dans des proportions idéales. Un morceau à la valeur hautement symbolique, puisqu’il s’agit de la célèbre prière de Norma « Casta Diva » et que la date du concert coïncide avec le 39e anniversaire de la mort de Maria Callas, à laquelle Annick Massis tenait à rendre hommage durant ce récital. Une prière interprétée avec une belle pudeur par la soprano française, malgré un trac palpable durant les premières phrases mais vite dissipé dès que l’instrument monte et s’envole vers ses meilleures notes. Toujours Bellini avec la scène de Giulietta, que la chanteuse fait sienne avec une évidence confondante, tant le personnage existe dès les premiers mots et la musique semble couler toute seule dans sa voix. Le récitatif se voit ainsi déclamé avec une précision de haute école, et l’air, chanté tout entier dans une mezza voce suspendue, se déploie lentement le long d’un legato admirablement déroulé.
Le programme se poursuit en compagnie du personnage de Juliette, cette fois celle peinte par Gounod. Le redoutable air du Poison témoigne, ainsi qu’à Liège voilà trois ans, de l’évolution de la vocalité de la soprano et du champ des possibles qu’ouvre cette lente maturation de l’instrument. La voix s’est étoffée sans perdre la riche insolence de son aigu et le grave, totalement ouvert, sonne pleinement, percutant et fier. Quant à la Valse, elle clôt la première partie d’une façon aussi virtuose qu’apparemment facile, vocalises déliée et aigus crânement lancés.
Traviata for ever… Une fois l’entracte passé, Annick Massis renoue avec l’un de ses rôles de prédilection. Dès les premières notes du violon, la chanteuse semble disparaître, et c’est le personnage de Violetta Valéry qui se dresse devant nous, résignée mais toujours altière. Les mots de la lettre sont dits simplement mais avec une sincérité bouleversante, et ce « È tardi », si souvent crié à la face du monde par nombre de cantatrices, et ici énoncé comme une évidence déjà acceptée. Dans l’air qui suit, si souvent entendu au gré des scènes, la soprano française propose une progression dramatique aussi originale que personnelle, et qui justifie pleinement le rétablissement du second couplet. Ainsi, sa dévoyée, d’un couplet à l’autre, passe de la tristesse amère à la révolte, animée par un farouche désir de vivre qu’elle défendra jusqu’au bout, prenant à témoin les spectateurs de son combat contre la mort. Une vision admirablement servie vocalement, riche de couleurs et de nuances, phrasé archet à la corde, du très grand art.
Davantage de légèreté avec la scène du Cours-la-Reine de la Manon de Massenet, dont la coquetterie est rendue avec une malice coupable par la soprano. L’écriture du rôle lui va évidemment comme un gant, et si le contre-ré clôturant le récitatif se révèle un peu court, celui couronnant l’air est atteint glorieusement et longuement tenu, à la grande satisfaction de la chanteuse… et la nôtre, comme un pari réussi.
Et pour refermer ce programme franco-italien, l’un des défis dans lesquels se lance Annick Massis dans les semaines à venir : le rôle de Maria Stuarda, qui sera la première incursion de la chanteuse parmi les grandes reines donizettiennes, et la confirmation éclatante de l’évolution vocale que nous évoquions plus haut. La confrontation complète entre la reine d’Ecosse et la soprano aura lieu dans un peu plus d’un mois en version de concert sur la scène de l’Opéra de Marseille, ce récital permettait ainsi un premier rodage de la scène ouvrant l’acte II.
Force est de constater que tout fonctionne à merveille et que la prise de rôle prochaine promet d’être un très beau succès. La cavatine déploie superbement sa ligne, et la cabalette, rageuse, se révèle électrisante, pleinement assumée jusque dans les sauts de registres, les variations dans la reprise, et un contre-ré fièrement dardé qui achève de soulever la salle.
Le public est en liesse et en redemande : « avec ce qui reste, on va faire le maximum » répond la chanteuse. Ce sera rien moins que la cabalette finale « Ah non giunge » extraite de la Sonnambula de Bellini, l’un de ses chevaux de bataille. On n’oubliera pas de sitôt cette image de la soprano se retournant vers l’orchestre durant le pont instrumental qui prépare la reprise, comme pour se gorger de l’énergie dégagée par les musiciens, avant de refaire face au public dans un contre-mi bémol sidérant, attaqué de front, qui éblouit littéralement par sa richesse harmonique et remplit toute la salle.
Les spectateurs exultent et rappellent longuement Annick Massis qui paraît soulagée par ce succès. Ultime rappel : la Pastorella dell’Alpi écrite par Rossini, petit bijou d’humour imitant la tyrolienne et que la soprano chante avec une gourmandise non dissimulée, osant un grave inattendu qui fait éclater de rire toute la salle, avant de remonter pour clore l’air sur un contre-ré bémol déconcertant de facilité, impérial.
Un vrai moment de bonheur, servi par une chanteuse terriblement attachante, qu’on aime à suivre, et qu’on espère retrouver bientôt.

Tours. Grand Théâtre, 16 septembre 2016. Vincenzo Bellini : Norma, Sinfonia ; “Casta diva”. I Capuleti e i Montecchi, “Eccomi in lieta vesta… O quante volte”. Adelson e Salvini,  Sinfonia. Charles Gounod : Roméo et Juliette, Entracte de l’acte II ; “Dieu quel frisson… Amour, ranime mon courage” ; Le Sommeil de Juliette, Acte V ; “Je veux vivre” ; Giuseppe Verdi : I Vespri siciliani, Sinfonia ; La Traviata, “Teneste la promessa… Addio del passato”. Giacomo Puccini : Manon Lescaut, Intermezzo. Jules Massenet : Manon, “Suis-je gentille ainsi ?”. Gioachino Rossini : Semiramide, Ouverture. Gaetano Donizetti : Maria Stuarda, “Oh nube che lieve… Nella pace del mesto riposo”. Annick Massis. Orchestre Symphonique Région Centre-Tours. Benjamin Pionnier, direction musicale

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