Compte Rendu Concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 9 décembre 2015 ; Wolfgang Amadeus Mozart ( 1756-1791) : Symphonie concertante pour vents en mi bémol majeur KV.297b ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n° 10 en mi mineur op.93 ; David Minetti, clarinette ; Olivier Stankiewicz, hautbois ; Jacques Deleplanque, cor ; Estelle Richard, basson ; Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.

Ce concert a été ouvert dans la bonne humeur, l’élégance et la musicalité la plus subtile. La Symphonie concertante pour instruments à vents de Mozart est une œuvre très belle, aux proportions parfaites et à l’équilibre idéal entre solistes et orchestre. L’originalité de l’association de la clarinette, du hautbois, du cor et du basson dans un orchestre classique bien étoffé en fait une œuvre symphonique enrichie et non un orchestre accompagnant des solistes. Les quatre compères sont tous solistes de l’Orchestre du Capitole (ou l’ont été). Cela se voit par une complicité et une écoute, rares et émouvantes, et cela s‘entend par un même phrasé, une même vision de la musique. Les trois mouvements passent comme un rêve avec des moments d’émotions, de joie, d’humour.

Au sein de l’Orchestre du Capitole, se distinguent plusieurs tempéraments solistes

Quels Artistes !

Sokhiev_Tugan_Tugan-Sokhiev2-credit-Mat-HennekLa très belle introduction orchestrale dirigée avec amour par Tugan Sokhiev permet aux solistes de se sentir accueilli pour développer leurs extraordinaires qualités de son, de phrasé et de nuances. Quand la beauté prend ainsi le devant tout paraît évident. La sonorité mozartienne de la clarinette de David Minetti nous est connue, lui qui est un interprète si inspiré du Concerto de Mozart, qui sous la baguette de Tugan Sokhiev nous avait déjà enchanté. Beauté du son, longueur de souffle, nuances piano irréelles, cet artiste a tout d’un musicien d‘exception, le compter dans l’orchestre du Capitole est une chance, nous le savons. Le hautbois d’Olivier Stankiewicz est plus rare dans l’orchestre ces temps ci,  il joue outre-Manche dit-on. Ce soir sa complicité avec l’orchestre, le chef et ses collègues est source de bonheur partagé. Et quelle sonorité !  Ce hautbois rond au son plein et fin à la fois, qui sait nuancer et phraser à la perfection est une vraie bénédiction. Cette musicalité succulente avec cette rondeur de son évoque quelque dessert à la pêche. Quand nombres d‘orchestre et même de haut rang ont des hautbois trop citronnés.

De son côté, Jacques Deleplanque, fait les beaux soirs de l’orchestre dans des soli de cor toujours admirables. Ce soir, même si il a un peu bataillé avec «  sa tuyauterie » entre ses interventions, non sans humour. Il a su prouver que le cor est aussi fin et précis que les bois, rivalisant de rondeur avec le hautbois, de chaleur avec la clarinette, de profondeur avec le basson. Cet artiste qui a été remarqué très jeune par Boulez, est soliste internationalement connu, il est également  professeur à Paris. Estelle Richard, petite benjamine de l’orchestre est basson solo depuis 2011. Son aplomb, la délicatesse de son jeu, sa sonorité toujours chaude et rayonnante ont su assurer un tapis de velours épais dans les dialogues quand la légèreté de sa virtuosité et sa grâce dans les soli ont été remarquables. Et toujours ces phrasés complices entre tous. Dans le final, le jeu de duel à fleuret moucheté entre les quatre solistes a été un moment d’humour et de joie partagée inoubliable. Après un final enthousiasmant, le public ravi fait un triomphe à ces musiciens si complices. Le bis qui a toute la saveur mozartienne est en fait la cassation d’un contemporain :  Johann Georg Lickl,  autre ravissant joyau de complicité. Que du bonheur !

Parcours de la terreur

La deuxième partie du concert a complètement changé d‘atmosphère avec un orchestre grandement enrichi. Après la lumière et le joie, le malheur et l’enfer. La dixième symphonie de Chostakovitch est un cri, une déclaration de guerre à la barbarie. Staline est mort et Chostakovitch si tourmenté par la censure stalinienne, se sent enfin libre d‘exprimer ce qu’il ressent depuis tant d‘années noires. La douleur est ce soir présentée avec rigueur et puissance par Tugan Sokhiev. La lugubre plainte des contrebasses et cordes dans le grave qui ouvre la Symphonie et évolue longuement, gagne en force et en puissance d’horreur. L’ampleur du son jusqu’au fortissimo glace le sang. Ce long premier mouvement agit comme le parcours d’un champ de ruine et de mort, celui dont les hommes sont capables hier comme aujourd’hui. Une telle désolation est difficilement supportable quand la beauté du son de chaque pupitre, chaque solo (clarinette, flûte, basson et contre-basson, cuivres) exalte la douleur et la maitrise de la construction par le chef est si exacte, avec des silences si habités. Tugan Sokhiev est dans son élément et ce n’est pas la première fois que le public ressent combien son interprétation est idiomatique. Le mouvement Vivace qui suit, ajoute par sa frénésie à l’horreur comme si la mécanique bien huilée de la persécution s’emballait. Les instrumentistes rivalisent de virtuosité dans le tempo d‘enfer choisi par le chef. Dans la troisième partie Tugan Sokhiev met en valeur la construction du morceau autours du thème (signature musicale DSCH – (NDLR : pour Dmitri SCHostakovitch- : ré, mi bémol, ut, si), comme des ricanements sarcastiques. La danse est à la fois grotesque et enthousiasmante dans sa force de persuasion. Danser au bord du gouffre mais danser avec folie… Les deux derniers mouvements enchainés sont comme une revisitation en accéléré de ce parcours de la terreur. On ne peut à l’écoute de cette musique éviter de penser à notre époque en sa violence sourde. Non, nous ne sommes pas à l’abri … freinera t-on cette course à l’abîme ?

Les instrumentistes atteignent un degré de concentration extrême, poussés à bout par un chef galvanisé. Comme chaque fois, Sokhiev sait construire le crescendo jusqu’à la fin dans un effet théâtral saisissant.

Le public comme choqué est intarissable d ‘applaudissements. Un tel voyage de la joie au désespoir n’est pas banal. Quelle force émane de la musique lorsqu’elle est défendue ainsi ! Bravo et merci  à tous. Artistes comme politiques qui investissent avec justesse dans la culture. La salle était à nouveau pleine ce soir et le public jeune confirme son amour des concerts. Soirée pleine d’espoir, d’accomplissement, très encourageante.

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